Regards croisés

Enseigner la Shoah, une gageure ?

Mardi 7 décembre 2010 par Nicolas Zomersztajn

 
Depuis plusieurs années, la Shoah est enseignée aux élèves des écoles secondaires. L’enseignement de cette tragédie rencontre des difficultés considérables que certains enseignants cherchent à surmonter par le biais de la « religion de l’émotion ». Une approche vivement critiquée par Georges Bensoussan, historien et Frédéric Arber, enseignant.
 
La Shoah est-elle un objet d’histoire difficile à enseigner aux élèves du secondaire ?
Frédéric Arber : C’est une leçon d’histoire difficile, parce qu’elle est exigeante. La Shoah est un fait historique, mais en raison de sa singularité, il doit être présenté avec énormément de rigueur. S’il lui manque les fondations intellectuelles et politiques, l’exposé des crimes nazis ne suffit pas pour en faire une leçon d’histoire. C’est précisément ici que réside la plus grande difficulté. A cet égard, Georges Bensoussan le montre bien dans nombre de ses articles. Il faut précisément mettre l’accent sur la marge étroite qui sépare le crime de la quotidienneté. Cette exigence n’est pas aisée à transmettre aux élèves. Par ailleurs, d’autres difficultés peuvent apparaître face à des élèves agités, inattentifs, voire provocateurs. Personnellement, je n’ai jamais été confronté à ces problèmes.
Georges Bensoussan : C’est un sujet tragique et anxiogène. La Shoah est une réalité qui paraît d’emblée irrationnelle et folle. Elle est le résultat d’un délire idéologique. Pour des élèves éduqués dans la raison, c’est complètement déroutant. A cela, il faut ajouter que l’enseignement de la Shoah charrie tous les enjeux contemporains. De nombreuses problématiques qui n’ont rien à y faire s’y superposent, et chacun tire la couverture à soi. C’est ce qu’on appelle l’instrumentation de la Shoah. Cela va dans tous les sens, de l’amalgame idiot en parlant du génocide des homosexuels à l’assimilation du sort des Tziganes à celui des Juifs (ces deux groupes ne sont pas considérés de la même manière par les nazis). Les instrumentations apparaissent généralement lorsqu’on défend une cause. Ainsi, on parle de « rafle » pour les sans-papiers, et les expulsions deviennent des « déportations ». Il est aberrant de constater que le vocabulaire de la Shoah se banalise et se dégrade.
Comment l’enseignement de la Shoah a-t-il glissé vers cette « religion de l’émotion » que vous dénoncez ?
G. Bensoussan : Pris par l’ampleur du sujet, beaucoup d’enseignants ont pensé que la simple présentation de destins d’enfants juifs pris dans la tourmente suffisait à provoquer une réflexion. Malheureusement, l’émotion ne suscite pas la moindre réflexion. La Shoah est un objet d’histoire et non un fait métaphysique. Il faut donc l’analyser froidement, même si ce n’est pas une histoire froide. A défaut, on banalise la Shoah en la transformant en une figure de la barbarie comme le goulag, la traite des noirs ou l’esclavage. Ce sont des crimes contre l’Humanité, mais pas des génocides. L’émotion est donc antinomique : elle n’enseigne rien et ce n’est pas la peine de s’appuyer sur celle-ci, car elle est déjà portée par le sujet. En gros, il suffit d’expliquer ce qui s’est passé à Treblinka pour que l’émotion jaillisse d’elle-même; ce n’est pas la peine d’en rajouter. Malheureusement, beaucoup d’enseignants se contentent de leçons moralisantes sur le mal qui est en nous. C’est stupide, parce que tout le monde ne s’est pas transformé en bourreau. Dans les mêmes circonstances, des gens ont dit non. La thèse actuelle de la banalisation du mal qui consiste à dire que nous sommes tous des assassins en puissance rencontre un certain succès, alors qu’elle ne correspond pas à la réalité historique. La seule existence des Justes démonte la validité de cette thèse. Le professeur d’histoire doit se livrer à un gros travail d’éclaircissement et d’intelligence. Pour ce faire, il doit absolument faire abstraction de l’émotion.
En tant qu’enseignant, vous partagez le point de vue de Georges Bensoussan ?
Fr. Arber : Oui, car le devoir d’enseignement doit l’emporter sur un devoir de mémoire fondé sur la seule émotion.
La leçon sur la Shoah doit être historique et politique pour permettre d’éclairer cette « zone grise » dont parlait Primo Lévi. Pour ne pas tomber dans le travers de l’enseignement par l’émotion et tous les inconvénients qu’il présente, je m’efforce de m’en tenir à ce que préconise le directeur du musée d’Auschwitz, Piotr
Cywinski. Il considère que la mémoire doit non seulement empêcher d’oublier, mais aussi stimuler l’empathie à l’égard des victimes. Il définit justement la mémoire d’une manière intéressante en dessinant deux axes qui se croisent. Le premier allant de l’amnésie à l’empathie et le second partant de l’inconscience à la responsabilité. Ces deux axes se croisent précisément au point mémoire. J’ai l’impression tenace que dans l’enseignement de la Shoah, les enseignants ont principalement privilégié le premier axe. Nous avons réussi à éloigner l’amnésie grâce à la mémoire, et nous avons atteint l’empathie qui repose en grande partie sur l’émotion. Malheureusement, nous avons laissé entièrement de côté l’autre dimension et la finalité de la responsabilité qu’elle comprend.
Quel regard portez-vous sur les voyages scolaires à Auschwitz ?
G. Bensoussan : Autant les voyages à Auschwitz ne sont pas utiles pour les élèves, autant ils le sont pour les enseignants ou les formateurs qui doivent voir comment cela s’est passé concrètement, comment l’usine du meurtre a fonctionné. C’est important pour qu’ils puissent mieux expliquer ce qu’ils vont enseigner. Ce qui ne signifie pas qu’on soit incapable d’expliquer sans avoir vu. J’ai effectué mon premier voyage à Auschwitz en 2005, c’est-à-dire quinze ans après avoir commencé mes recherches sur la Shoah. Ce voyage n’est donc pas indispensable pour les jeunes. Que des élèves plus matures de 18 ans souhaitent s’y rendre, pourquoi pas ? Mais y emmener des collégiens de 15 ans, c’est aberrant, car on renforce précisément la religion de l’émotion.
Fr. Arber : Je suis mal placé pour en parler, car je n’ai jamais participé avec mes élèves à ce type de voyages scolaires. A cet égard, je partage le point de vue de l’historienne Annette Wieviorka : « Il faut savoir pour voir et non pas voir pour savoir ». On présente trop souvent le voyage à Auschwitz comme un vaccin instantané contre l’antisémitisme. Je suis persuadé qu’il n’en est rien.
Vous avez constaté que le cours sur la Shoah donne lieu à l’évocation de problèmes d’actualité. Est-ce enrichissant pour le cours ?
Fr. Arber : Tout dépend du contexte dans lequel on évolue. Dans le collège où j’enseigne, les liens avec les questions d’actualité viennent plutôt enrichir cet enseignement de la Shoah. Cela montre bien que les élèves se posent des questions et qu’ils s’efforcent de comprendre cette problématique. Ce questionnement s’exprime d’ailleurs sans la moindre volonté de polémiquer. Ils souhaitent que le professeur leur apporte sinon des réponses, au moins sa vision des choses. Il est certain que dans des contextes différents, les liens avec l’actualité peuvent aboutir à des situations critiques où la provocation perturbe le cours. 
Comment peut-on sortir de la dérive de la « religion de l’émotion » ?
G. Bensoussan : C’est en expliquant comment on en arrive au délire idéologique du génocide, c’est-à-dire à acheminer des gens en train de toute l’Europe vers la Pologne pour les assassiner dans des pièces hermétiques, que le professeur d’histoire commence son travail. Si, en revanche, ce professeur moralise cet enseignement pour en faire un problème métaphysique, il le banalise. On va justement à l’inverse de ce qu’on prétend faire. On prétend qu’il s’agit d’un événement exceptionnel, mais dans la façon moralisante de l’enseigner en terminant par « plus jamais ça » et par l’apologie de l’antiracisme, on banalise complètement le crime. C’est la raison pour laquelle il faut toujours garder le cap d’un enseignement politique et historique dont l’objectif est justement de montrer en quoi la Shoah est une césure et en quoi c’est un crime sans précédant, à la fois universel et contre le peuple juif. La perversité de l’enseignement par l’émotion réside dans l’effacement de la singularité juive de la Shoah. On a tendance à déjudaïser la Shoah pour ne parler que de victimes. Mais les victimes sont précisément tuées parce que juives.
 
Historien, Georges Bensoussan est rédacteur en chef de la Revue d’histoire de la Shoah et responsable éditorial au Mémorial de la Shoah à Paris. Spécialiste d’histoire juive européenne, ses travaux sont consacrés à l’antisémitisme, à la Shoah, au sionisme et à la problématique de la mémoire. Il a notamment publié en 2002 Une histoire intellectuelle et politique du sionisme (1860-1940) (Fayard), Europe, une passion génocidaire. Essai d’histoire culturelle (Mille et une nuits) en 2006 et Un nom impérissable. Israël, le sionisme et la destruction des Juifs d’Europe (1933-2007) (Seuil) en 2008.
 
Frédéric Arber est professeur d’histoire-géographie dans un collège de Nancy. Il est l’auteur de « L’enseignement de la Shoah en France dans le secondaire » et « Le silence des enfants », deux articles publiés dans le dernier numéro de la Revue d’histoire de la Shoah « Enseigner l’histoire de la Shoah, France 1950-2010 ».

 
 

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http://www.respectzone.org/fr/
  • Par V. Grigorieff - 9/02/2011 - 14:57

    Comment body text

  • Par Sucher - 10/02/2011 - 9:45

    Compte tenu de votre degré de pertinence et de précision, je pointerai néanmoins une expression que vous employez et pour lequel j'aimerais avoir une explication complémentaire.
    N'y a-t-il pas quelque facilité à parler de "projet délirant". ou de "caractère particulièrement délirant"
    Je pense par exemple au texte de Lévinas 'Martin Heidegger et l'ontologie' écrit dès 1932
    et qui indique combien ce projet était clairement envisageable.