En attendant la «feuille de route»

Jeudi 8 mai 2003 par Merav Lipner

 

Malgré l'effondrement du régime irakien et le «vent nouveau» que l'émergence d'un régime démocratique à Bagdad risque de faire souffler sur la région, les commentateurs israéliens et palestiniens ne croient pas beaucoup aux chances de la «feuille de route» censée aboutir à la création d'un Etat palestinien en 2005.

C'est la date du 21 avril que les responsables de la colonie de Shiloh (Cisjordanie) ont choisie pour organiser l'inauguration officielle d'un nouveau quartier comprenant 40 appartements destinés à des familles nombreuses. Certes, le même jour, d'autres implantations de Cisjordanie et de la bande de Gaza organisaient également des «journées portes ouvertes» destinées à attirer de nouveaux habitants, mais la fête de Shiloh était différente des autres puisque Ariel Sharon avait cité son nom sur la liste des implantations susceptibles d'être démantelées au cas ou un accord de paix serait signé avec l'Autorité palestinienne (AP). En effet, au cours d'une interview retentissante publiée par Haaretz à l'occasion de la fête de Pessah, le Premier ministre avait répété son intention de faire des concessions douloureuses à la condition que les Palestiniens arrêtent leurs attentats. Il avait également surpris beaucoup de monde en citant Shiloh et Beth El (une implantation située dans la banlieue de Ramallah et où résident plusieurs personnalités politiques) comme étant susceptibles d'être évacuées. Pourtant, bon nombre de commentateurs israéliens ne croient guère à la sincérité de ces propos. Car avant d'en arriver aux concessions douloureuses, il faudra d'abord commencer à appliquer la «feuille de route», l'ébauche d'un plan de paix élaboré par le Quartet (Nations Unies, Union européenne, Etats-Unis, Russie) et endossé à l'automne dernier par le Président américain. Un plan conçu comme une sorte de guide censé aider l’AP et Israël à remettre le processus de paix sur pied, et prévoyant une série d'étapes parmi lesquelles le gel de la colonisation des Territoires, l'arrêt des violences palestiniennes, la levée progressive des mesures israéliennes de bouclage, la reprise en main des villes palestiniennes par les services de sécurité de l'AP, ainsi que la création d'un Etat palestinien en 2005. Or, avant de publier ce plan, Washington veut voir entrer en fonction un gouvernement palestinien différent. Une équipe dirigée par le nouveau Premier ministre Mahmoud Abbas (allias Abou Mazen) sur laquelle Arafat ne disposerait plus d'autant d'influence que par le passé, et dont la plupart des membres seraient favorables à la reprise rapide des pourparlers avec Jérusalem.

Le bras de fer

Le problème, c'est que le torchon n'a pas tardé à brûler entre le Premier ministre désigné en mars par le Conseil national palestinien (Parlement) et le Président de l'AP dont il était pourtant le dauphin officiel. Car Abou Mazen, qui est considéré comme un interlocuteur acceptable par Israël et par les Etats-Unis alors qu'Arafat ne l'est plus depuis longtemps, poursuit un objectif déclaré : démilitariser l'intifada et museler le Hamas, le Jihad islamique, ainsi que l'aile extrémiste du Fatah. En outre, il veut pouvoir agir de manière indépendante, nommer plusieurs ministres réformistes, et écarter les proches d'Arafat des postes clés du nouveau cabinet. Or, le Président palestinien ne l'entend pas de cette oreille. Accroché aux dernières parcelles de pouvoir qui lui restent encore, il a refusé de nommer certains candidats présentés par Abou Mazen à un portefeuille. Parmi ceux-ci, l'ex-chef du Service palestinien de Sécurité préventive de la bande de Gaza (SPSP), Mohamad Dahlan, auquel le Premier ministre proposait le ministère de l'Intérieur en lieu et place d'Hani Al Hassan, un fidèle d'Arafat. A l’heure où ces lignes sont écrites, nul ne peut encore prédire comment se terminera ce bras de fer entre le Président et son Premier ministre. Mais même si Arafat et Abou Mazen finissent par trouver un accord, cette crise des instances palestiniennes -la plus grave depuis 1983- laissera sans doute des traces. Car si Arafat est obligé de plier devant les pressions internationales en autorisant Abou Mazen à désigner ceux qu'il souhaite dans son cabinet, il aura perdu la plus grande partie de ses pouvoirs et sera effectivement devenu hors jeu comme le proclame Sharon depuis un an. En revanche, si Abou Mazen est obligé de mettre à exécution sa menace de se retirer faute d'un accord avec son président, le processus de nomination d'un nouveau Premier ministre reportera on ne sait à quand la publication de la «feuille de route». Or, les Américains ne veulent pas attendre. Il y a en effet urgence en la matière. Au-delà des divergences d’appréciation politique qui opposent les deux hommes forts de l’AP, on pressent que les rivalités entre les deux protagonistes traduisent probablement l’affrontement de deux tendances lourdes au sein de l’appareil politique palestinien, une ligne plus traditionnelle et plus dure, et une ligne plus jeune et pragmatique. Quant à l'entourage de Sharon, il affirme qu'Israël ne négociera avec personne d'autre qu'Abou Mazen. Il s'agit d'une situation cornélienne dont nul ne sait vraiment ce qu'elle produira, explique Dany Rubinstein, un journaliste de Haaretz spécialisé dans les questions palestiniennes et qui passe pour le biographe le plus crédible d'Arafat. Quelle que soit la suite des événements, l'AP sortira de cette crise affaiblie et divisée alors que le Moyen-Orient est en plein bouleversement depuis l'effondrement du régime irakien, et qu'elle aura besoin de toutes ses forces pour affronter les négociations prévues par le plan de paix américain.

Expulser Arafat

A Jérusalem, Sharon et ses proches conseillers suivent cette crise d'autant plus attentivement qu'elle sert leurs objectifs. Alors que le Président palestinien et son Premier ministre se disputaient publiquement, certains d'entre eux estimaient déjà qu'il fallait profiter de l'occasion pour faire ce qu'il aurait fallu faire il y a un an : expulser Arafat des Territoires et laisser Abou Mazen travailler tranquillement. D'autres, ricanaient en affirmant que cette pantalonnade montre qu'il est impossible de discuter avec les Palestiniens et que la «feuille de route» ne sera jamais appliquée. En fait, même s'il ne le montre pas, le Premier ministre est content de voir ce qui se passe à Ramallah. Certes, officiellement, il se déclare prêt à discuter avec n'importe quel responsable palestinien à condition qu'il ne s'agisse pas d'Arafat et il affirme accepter le principe du plan de paix américain. Mais la réalité est différente car la «feuille de route» prévoit explicitement le gel de la colonisation des Territoires. Or, en supposant que les organisations palestiniennes acceptent d'interrompre leurs campagnes d'attentat (ce qui est loin d'être le cas pour le moment), le Premier ministre ne dispose pas de la majorité au sein de son propre cabinet pour décréter l'arrêt de la colonisation. Il ne dispose d'ailleurs pas de la majorité au sein du Likoud (son parti) dont les deux tiers des délégués au congrès sont plus extrémistes que lui. Une situation comparable à celle du groupe parlementaire du parti au sein duquel 28 députés sur 40 sont favorables à la poursuite de la colonisation. Après avoir provoqué une crise au sein des instances palestiniennes, la «feuille de route» déclenchera sans doute également un tremblement de terre politique en Israël. Les nationaux-religieux du Mafdal et les extrémistes de droite de l'Union nationale ne cachent d'ailleurs pas qu'ils quitteront la majorité lorsqu'il s'agira d'appliquer les premières mesures du plan américain. Quant au Likoud, il se divisera et l'entrée éventuelle des Travaillistes dans le cabinet ne suffira pas à calmer le jeu. Voilà pourquoi la plupart des commentateurs ne croient guère aux chances de succès du plan américain, et estiment au contraire que le Proche-Orient est entré dans l'une des périodes d'instabilité les plus dangereuses de son histoire contemporaine.


 
 

Ajouter un commentaire

http://www.respectzone.org/fr/