Anvers

L'émergence de candidats juifs orthodoxes aux élections communales

Mercredi 31 octobre 2018 par Nicolas Zomersztajn
Publié dans Regards n°1032

Bien que des Juifs non religieux soient actifs depuis de nombreuses années dans la vie politique anversoise, différents candidats juifs orthodoxes se sont présentés sur les listes aux élections communales d’octobre. Une nouveauté qui illustre certaines transformations de la communauté juive anversoise.

 

Pour les élections communales de 2012 et les fédérales de juin 2014, les partis politiques avaient déjà considéré la communauté juive anversoise comme un vivier électoral indispensable pour remporter le scrutin. Des efforts particuliers avaient été mobilisés pour capter les voix juives, et tout particulièrement celles des franges les plus orthodoxes de la communauté juive. Des tracs électoraux en yiddish étaient distribués et certains candidats n’hésitaient pas à se rendre dans les synagogues pour y faire des promesses impossibles à tenir face à des non-Juifs.

Loin de tirer les leçons de ces dérives communautaristes et clientélistes, aucune remise en question n’est intervenue lors des élections communales d’octobre. Tous des partis condamnent haut et fort le communautarisme et le clientélisme qui l’accompagne, surtout lorsqu’il s’exprime chez un concurrent, mais ils envisagent encore la communauté juive anversoise comme un enjeu électoral incontournable. « Quand on voit les efforts déployés par certains partis pour séduire les électeurs juifs, c’est remarquable au sens premier du terme. On ne peut pas ne pas relever cet intérêt marqué pour la communauté juive », observe le libéral (Open VLD) Claude Marinower, ancien échevin à l’Enseignement, réélu au conseil communal d’Anvers. Bien que l’intérêt porté par les partis politiques à la communauté juive soit inversement proportionnel au nombre réel d’électeurs juifs, les états-majors locaux y attachent encore beaucoup d’importance. « Même si cela représente peu de voix au regard de l’ensemble du corps électoral, c’est malgré tout quelques milliers de voix prises. Ce qui n’est pas négligeable dans une élection communale. Quelques milliers de voix peuvent faire la différence entre deux ou trois sièges au Conseil communal », reconnaît Claude Marinower.

Offensive de charme

Les dirigeants communautaires juifs ne sont ni aveugles ni dupes. « On a assisté à une véritable offensive de charme de la part des partis politiques envers la communauté juive », confirme Elie Ringer, ancien président du Forum der Joodse Organisaties, l’institution représentative des organisations juives d’Anvers « Comme chaque voix est importante, ils pensent qu’un “vote juif” leur permettra de faire pencher la balance en leur faveur. Soyons clairs, il n’y a pas de vote juif ni de directives indiquées par les dirigeants communautaires. Le vote est éparpillé et comme leurs concitoyens non juifs, les Juifs ont un comportement électoral très diversifié. Je ne suis sûr que d’une chose : c’est qu’ils ne votent pour aucun parti extrémiste. Ils ont apporté leurs suffrages à des partis démocratiques ».

Mais c’est surtout la présence accrue de candidats appartenant à la communauté juive qui ne passe pas non plus inaperçue. Samuel Markowitz, un Juif orthodoxe très actif au sein de l’association de secours Hatzala, siégeant déjà au Conseil de district d’Anvers où il est devenu échevin à la Participation, à l’Economie locale, au Sport, aux Marchés et Foires et à la Sécurité, a mené la liste Open VLD pour ce district. Non seulement il figure avec sa kippa sur les affiches électorales, mais il a toujours exercé son mandat d’échevin en la portant.

Le port d’un signe religieux aussi ostensible pose évidemment la question de la neutralité des mandataires politiques dans l’exercice de leurs fonctions. Un malaise que ne partage pas Elie Ringer. « On peut envisager la question de manière positive. On a souvent reproché aux Juifs orthodoxes d’Anvers de vivre en vase clos et de ne pas se préoccuper de la ville dans laquelle ils vivent. Lorsque des jeunes Juifs orthodoxes se lancent dans l’arène politique, il me semble normal de saluer leur démarche et de les encourager à servir la collectivité et à contribuer au vivre-ensemble ».

Pendant longtemps, les élus juifs ou les dirigeants d’institutions juives en contact avec le monde politique ne portaient pas de signes religieux. Les choses ont commencé à changer à partir de la fin des années 1990 lorsque le Forum der Joodse Organisaties s’est imposé progressivement comme l’organisation représentative des Juifs d’Anvers. « Aujourd’hui, c’est du côté du monde politique que les choses changent », se réjouit Elie Ringer. « Des candidats juifs apparaissent avec leur kippa sur les affiches électorales. D’une certaine manière, c’est un retour aux sources : pendant l’entre-deux-guerres, des députés du parti juif orthodoxe Agoudat Israël siégeaient au Parlement polonais avec leur kippa ». Il est vrai qu’aujourd’hui Samuel Markowitz n’est plus le seul candidat juif orthodoxe à se présenter aux élections communales. Le jeune Joseph Steinmetz s’est porté candidat Open VLD à la province d’Anvers et Rezi Friedman (lire notre encadré) s’est présentée sur la liste CD&V pour la commune et le district d’Anvers. Parmi ces trois candidats, seul Samuel Markowitz est élu au district d’Anvers avec le score plus qu’honorable de 2.819 voix de préférence.

Candidat juif, candidats des Juifs

L’émergence de candidats juifs orthodoxes s’explique par l’évolution sociologique de la population juive anversoise. En raison de la disparition progressive du monopole juif sur l’activité diamantaire, de plus en plus de Juifs non religieux ont quitté Anvers pour s’installer à Bruxelles, en Israël ou aux Etats-Unis. Ce qui renforce le poids des religieux (orthodoxes et ultra-orthodoxes) au sein de cette communauté juive. Et il semble que cette transformation progressive de la communauté juive entraîne ses composantes orthodoxes et ultra-orthodoxes non seulement à revendiquer une plus grande représentativité au sein des institutions juives anversoises, mais aussi à participer davantage à la vie de cette Métropole cosmopolite marquée par la diversité culturelle et religieuse.

Ce réveil citoyen des communautés juives orthodoxes d’Anvers que certains saluent a toutefois ses limites. Les scores électoraux de leurs candidats mettent en exergue le plafond de verre auquel se heurtent tous les candidats « communautaires » ou « issus de la diversité » : ils ne recueillent que les votes de leurs semblables. Pour l’électeur anversois lambda, ils demeurent des candidats juifs et pour les états-majors des partis, ils sont considérés comme les candidats des Juifs.

En fin de compte, l’éternelle question se pose : est-ce bon pour les Juifs d’Anvers ? Sûrement. On ne peut que se réjouir de voir des Juifs orthodoxes s’investir dans la vie publique et participer activement au Samenleving (vivre-ensemble). Mais la présence d’élus juifs ne changera rien pour la communauté juive d’Anvers. Ses dirigeants communautaires se sont toujours débrouillés pour défendre ses intérêts auprès des responsables politiques sans que cela ne nécessite l’intervention ni la médiation d’un élu juif. Cela ne risque pas de changer. 

L’impasse juive du CD&V

En avril 2018, les démocrates chrétiens du CD&V annoncent qu’ils présentent un candidat juif ultra-orthodoxe à la 9e place de leur liste communale à Anvers. Il s’agit d’Aron Berger. Mais sa candidature ne fera pas long feu. Ce Juif ultra-orthodoxe déclare en effet qu’il ne dérogera pas à ses conceptions rigoureuses de la tradition juive, en refusant notamment de serrer la main aux femmes. Dans la presse, il assimile même la mixité dans les écoles à de la maltraitance. Et pour ne rien arranger, l’homme a été condamné pour vol au détriment d’une personne âgée pour un montant de 28.500 euros. Il apparaît que le CD&V anversois n’a pas vérifié que leur attrape-voix juif partage les valeurs du parti. Aron Berger retirera finalement sa candidature.

Cherchant désespérément à présenter un candidat juif, le CD&V anversois jette alors son dévolu sur Rezi Friedman. Le chef de file du CD&V anversois, Chris Peeters, qualifie cette Juive orthodoxe de 23 ans de « jeune femme enthousiaste, dynamique et engagée avec des opinions bien arrêtées ». Et de souligner cette fois-ci qu’elle a « des positions claires qui correspondent parfaitement à notre programme ».

Mais à nouveau, le CD&V n’a pas suffisamment examiné le pedigree de la jeune femme qui est la fille du très controversé Moshe Friedman. Arrivé à Anvers en 2011, ce Juif ultra-orthodoxe américain virulemment antisioniste n’hésite pas à participer en 2006 à la conférence négationniste organisée à Téhéran par le Président Ahmadinejad aux côtés d’antisémites notoires comme David Duke (Ku Klux Klan) et Robert Faurisson. Isolé, Moshe Friedman est considéré par les Juifs d’Anvers comme une nuisance pour la communauté. Même si Rezi Friedman ne représente pas son père, elle est inévitablement associée à ses agissements. Dans ce contexte, il est difficile de la voir capter les voix des Juifs orthodoxes. Recueillant 262 voix au Conseil communal d’Anvers et 113 voix pour le district d’Anvers, elle n'a pas été élue. Moralité : le communautarisme électoral n’est pas à la portée de tous. C’est un art politique contemporain qui nécessite une véritable initiation.

 
 

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http://www.respectzone.org/fr/
  • Par serge_1 - 1/11/2018 - 12:41

    ALERTE FAKE NEWS

    Aron Berger n'a pas dit que l'école mixte est de la maltraitance.
    Il a dit que mettre deux garçons dans une école pour filles est de la maltraitance. Qui peut lui donner tort ?

    C'est ATV, une chaine locale Anversoise qui a sorti un commentaire hors de son contexte. Joods Actueel, un magazine Juif Anversois a rectifié la nouvelle.

    Il s'agit d'un cas spécifique ou Moshe Friedman a obtenu d'un juge l'obligation d'inscrire ses deux fils dans une école pour fille. Il s'agit du père et des frères de Rezi Friedman.

  • Par Alain Haber - 2/11/2018 - 10:23

    J’ai vu cette vidéo et lu l’article de Joods Actueel. Berger décrit bien une situation où une classe est majoritairement féminine comme de la maltraitance pour les garçons ! Si ce n’est pas une condamnation de la mixité, je ne sais pas ce que c’est.

  • Par Arnaud - 5/11/2018 - 12:15

    Monsieur Zomersztajn
    Pourquoi ne condamnez vous pas de la même manière le clientelisme du parti socialiste?
    Existe t il tellement d enjeux financiers et d accointances politiques que cela vous est impossible?
    Merci pour une réponse non équivoque
    Arnaud

  • Par nicolas - 5/11/2018 - 13:35

    Cher Arnaud,
    Nous ne nous privons pas de porter un regard critique sur tous les partis politiques, Parti socialiste compris.
    Lisez ces articles qui le prouvent et leur nombre n’est pas exhaustif.
    https://www.cclj.be/actu/politique-societe/akp-erdogan-soutient-mahinur-ozdemir-philippe-moureaux-defend-emir-kir
    https://www.cclj.be/actu/politique-societe/mahinur-ozdemir-au-ps-drole-camarade
    https://www.cclj.be/actu/politique-societe/elections-communales-favorisent-elles-communautarisme
    Par ailleurs, je vous saurai gré de bien vouloir garder pour vous vos insinuations douteuses et non fondées sur d’éventuelles accointances politiques.
    Nicolas Zomersztajn

  • Par nicolas - 5/11/2018 - 14:51

    Cher Arnaud,
    Comme vous le dites, il s'agit de personnes qui militent au PS tout en ayant exercé par le passé un mandat d'administrateur au CCLJ. Cela n'a jamais fait d'eux des représentants du PS au sein du CCLJ.
    Et en disant cela, vous oubliez tous ceux qui ont choisi d'autres partis comme le MR notamment. A titre d'exemple, un de mes prédécesseurs à la tête de Regards n'est autre que la députée bruxelloise MR Viviane Teitelbaum. Et si vous avez connu le CCLJ dans les années 1970, 1980 et 1990, vous devez savoir que Jean Gol, figure majeure du Parti libéral, était actif au sein de notre maison.
    Nicolas Zomersztajn

  • Par Arnaud - 5/11/2018 - 16:20

    Cher Nicolas

    La lecture de votre réponse m à convaincu de la pertinence de votre argumentation. Je connais en effet le Cclj depuis 1967 alors qu il avait pris le leadership de la défense d'Israël lors de la guerre de 6 jours

    Sincères salutations
    Arnaud