Préjugés

Elio Di Rupo : "Une Belgique des diamantaires anversois" !

Jeudi 3 mai 2018 par Nicolas Zomersztajn

Dans un entretien accordé le 28 avril dernier à L’Echo, Elio Di Rupo, le président du Parti socialiste, a critiqué le gouvernement fédéral en l’accusant de mener une politique favorable aux plus riches et de faire du pays « une Belgique des diamantaires anversois ». Cette expression ne manquera pas de réactiver « certains » préjugés, notamment celui associant les Juifs à l’argent, dans la mesure où dans l’imaginaire belge le diamant est toujours associé et bien à tort aux Juifs.

Regards

En ce week-end précédant le 1er mai, le président du Parti socialiste a voulu délivrer un message politique fort faisant de son parti la réelle alternative de gauche à la coalition fédérale MR/N-VA. C’est ce qui le conduit à présenter ce gouvernement comme le plus destructeur en matière de protection sociale. Rien d’original dans cet exercice traditionnel si ce n’est cette phrase étonnante : « La Belgique ne peut pas être gouvernée comme elle l’est aujourd’hui : uniquement pour les plus riches et les plus puissants. C’est une Belgique des diamantaires anversois qu’on a aujourd’hui alors que nous avons besoin d’une Belgique plurielle » !

Pas un mot sur les dix premières fortunes belges détenant toutes des filiales dans des paradis fiscaux et dont les secteurs d’activités ne sont pas le diamant. Non, le seul exemple concret symbolisant la richesse et la destruction des acquis sociaux qui vient à l’esprit du président du Parti socialiste est celui des « diamantaires anversois ». Et quand on dit « diamantaires anversois », dans l’imaginaire collectif, on entend « diamantaires juifs ».

Les spécialistes et les acteurs du secteur pourront répéter à l’envi que le marché diamantaire de la Métropole est aujourd’hui dominé par des Indiens appartenant pour la plupart à la communauté jaïn originaire du Gujarat ou du Maharastra, Monsieur et Madame tout le monde associeront encore l’industrie du diamant aux Juifs. Si bien que l’expression « diamantaires anversois » n’est qu’un synonyme de « diamantaires juifs ».

A tel point que le caricaturiste Kroll avait illustré en mai 2015 la problématique du statut fiscal particulier du secteur diamantaire en dessinant un Juif hassidique. Et cette association Juifs/diamants charrie certains préjugés antisémites, notamment celui de la cupidité et de la fraude juive. Ou plus prosaïquement : celui des Juifs et l’argent.

Il ne s’agit pas d’établir une causalité hasardeuse en affirmant qu’Elio Di Rupo serait antisémite. Il ne l’est absolument pas. N’est-ce pas lui qui présenta en septembre 2012 les excuses à la communauté juive au nom de l’Etat belge pour sa responsabilité dans la persécution et la déportation des Juifs de Belgique entre 1940 et 1944 ? Reste qu’une personnalité dépouvue d’antisémitisme peut être objectivement prisonnière de stéréotypes d’un autre âge pour cause d’ignorance.

Le problème n’en reste pas moins entier. En reprenant à son compte ce préjugé antisémite qui associe les Juifs à l’argent, le fait est que ce soit voulu ou non, cette phrase assassine, digne d’un leader populiste d’Europe centrale, ne manquera de faire mouche auprès de tous ceux qui se sentent exclus de la société et qui estiment à tort que les Juifs appartiennent aux classes dirigeantes qui écrasent les plus démunis.

En cela, il a commis une grave erreur, doublée d’une faute morale. Un président de parti ayant exercé les fonctions de Premier ministre (2011-2014) et de ministre des Affaires économiques (1995-1999) ne peut ignorer la force des préjugés et des idées reçues.

En tant que président du Parti socialiste, Elio Di Rupo ne peut non plus ignorer qu’il existe malheureusement une rhétorique antisémite qui s’est développée à gauche depuis le 19e siècle. De Charles Fourrier à Georges Sorel, en passant par Karl Marx et Jules Guesde, le Juif symbolise le capitalisme et la finance. La figure emblématique du Juif, c’est le banquier Rothschild. Le Juif est donc haï pour son lien supposé à l'argent, à l'usure, aux banques prétendument apatrides et toutes-puissantes.

Même au sein de la famille socialiste belge, des figures aussi prestigieuses que Jules Destrée et Edmond Picard ont trempé leur plume dans l’encre de l’antisémitisme. Cela ne fait pas du Parti socialiste un repère d’antisémites obsédés par la « banque juive ». Des hommes comme Camille Huysmans et Emile Vandervelde ont heureusement donné le ton de l’humanisme et de la fraternité au sein de ce parti.

Elio Di Rupo se plait à se comparer à Emile Vandervelde. S’il revendique cette filiation politique et intellectuelle, il se doit de bien saisir les qualités de son modèle. Emile Vandervelde n’est pas seulement synonyme de longévité politique. Ce grand leader socialiste s’est toujours gardé d’alimenter les préjugés antisémites des masses populaires. Bien au contraire, il a très tôt saisi la fragilité du destin juif et s’est posé en rempart contre l’antisémitisme.

Proche de Léon Blum, Vandervelde savait que son camarade français était la cible d’attaques antisémites de l’extrême droite, mais aussi des communistes français qui le dépeignaient comme « le bourgeois Léon Blum agent de l'Angleterre capitaliste ». Ainsi, dans Blum tel qu’il est, un pamphlet antisémite publié en février 1940, Maurice Thorez, le secrétaire général du Parti communiste français, écrivait : « Blum a renoncé à se tordre comme le répugnant reptile qu'il est et à siffler comme un reptile; il laisse maintenant libre cours à ses sauvages instincts d'exploiteur bourgeois qui a tremblé un moment pour ses privilèges. Il ne se donne plus la peine de dissimuler le vrai contenu de sa politique : la défense des intérêts du capital ».

Avant de lâcher ce qui apparait comme un (mauvais) élément de langage, Elio Di Rupo aurait dû avoir à l’esprit la charge symbolique de cette petite phrase. Curieusement, ce n’est pas la première fois qu’il se prend les pieds dans le tapis en matière de préjugés. N’est-ce pas Elio Di Rupo qui avait lâché « je ne savais pas qu’il y avait des Juifs pauvres » lors d’une table ronde organisée à Herzliya (Israël) en mars 2005 par la Friedrich Ebert Stiftung (fondation allemande liée au SPD) ! Ce propos étonnant illustre encore le poids des préjugés, même auprès de responsables politiques de haut niveau.


 
 

Ajouter un commentaire

http://www.respectzone.org/fr/
  • Par ezekiel - 3/05/2018 - 11:27

    Non les propos tenus par Di Rupo n'illustre pas les propos d'un préjugé mais prouve à suffisance qu'on peut être un homme politique et en même temps un imbécile ignare.

  • Par Marius - 3/05/2018 - 15:57

    Lors de son dernier discours du premier mai, Laurette Onkelinx , elle aussi, proféré des accusations contre les rentiers et les "diamantaires anversois" au bénéfice de qui l'actuel gouvernement travaillerait.
    Une répétition du mot "diamantaire" en si peu de temps et dans un tel contexte serait-elle due au simple hasard?
    Difficile à croire: chacun sait à qui le mot diamantaire réfère dans l'imaginaire social. Le PS aurait-il décidé de faire savoir qu'il ose, lui, se se dresser ouvertement contre les "diamantaires" et les désigner comme tels? Ce faisant le PS laisserait entendre au public sensible à l'hostilité "antidiamantaire" qu'il n'est pas utile de voter pour des partis extrémistes, genre PTB ou Islam.
    Si cette interprétation était avérée, ce serait consternant. Et pire encore: angoissant...

  • Par Viviane - 3/05/2018 - 19:50

    Nicolas Zomersztajn,

    Connaissant les accointances existant entre le PS et certains de ses mandataires (la liste des noms est trop longue pour être reprise ici) et le CCLJ, puis-je vous suggérer d'utiliser ces bonnes relations pour suggérer à l'empereur de Mons de suivre l'exemple donné ce week end par Mr Tassin et de lui aussi démissionner de ses mandats politiques. C'est en effet la seule chose qu'il doit faire après avoir craché les propos honteux qui ont été les siens et qui sont indignes d'un ancien premier ministre.

    De mon côté je vérifie avec des amis juristes dans quelle mesure il ne serait pas utile de le poursuivre devant les tribunaux pour les insinuations nauséabondes qui ont été les siennes.

    Enfin comment ne pas donné raison à Ezekiel qui a lui aussi condamné la prise de parole du futur ex bourgmestre de Mons.


  • Par Yoram - 3/05/2018 - 20:53

    Ouf ! Marius nous a trouvé de l'angoissant. Merci Marius ! C'est un peu fabriqué mais ça fera l'affaire.

  • Par Dov - 3/05/2018 - 22:21

    Que cet ignoble personne prenne leçon sur monsieur Tassin et démissionne de ses fonctions

    Au moins nos dirigeants communautaires ne pourront plus dire qu ils ne savaient pas à qui ils ont affaire et qui sont les politiques qui sont infrequentables

  • Par Roland Douhard - 4/05/2018 - 6:54

    Il n'est sans doute pas antisémite. Je veux le croire. Mais ses propos agissent comme une piqûre de rappel d'un venin que nous connaissons bien. Le président du PS devrait puiser ses métaphores scabreuses ailleurs que dans l'imagerie des années '30. Il surfe sur une vague effectivement ancienne. Elle n'a jamais cessé de forcir à l'extrême droite, aussi au sein des droites populistes, vague qui inonde, toujours, le marais islamiste et, trop souvent, certaines communautés sunnites et chiites, vague qui reprend vigueur à l'extrême gauche et à gauche depuis quelques années; conflit israélo-palestinien en guise de justification. Ce n'est plus seulement la dénonciation du sionisme, faux-nez porté fièrement par les borgnes, c'est encore la mise en scène de figures juives liées à l'argent, nous le voyons, au complot, ah, le complot, il a encore de beaux jours devant lui, à certaines maladies - il n'est pas rare de lire l'expression "la peste juive", sémantique rappelant les grandes pandémies médiévales causées évidemment par les fils d'Israël - à la "boursoufflure de la culture victimaire", à l'élitisme, peuple "élu" oblige, au sentiment de supériorité ... Comme un procès en eugénisme, afin d'inséminer à la notion de mal absolu une relativité bienvenue et ainsi pouvoir confondre, quelque part dans un destin partagé, victimes juives et bourreaux aryens. J'ai même entendu le reproche "d'excès de réussite", renvoyant à l'intelligence sournoise et autres filouteries juives pour tirer les ficelles d'un monde manipulé en sous-main. Tout cela est certainement très loin des intentions d'Elio Di Rupo. Mais, tout de même, c'est manier l'irresponsabilité en toute responsabilité.

  • Par Winandy - 9/05/2018 - 22:31

    Tout cela est bien vrai.
    Peut-être a-t-il voulu faire référence quelque part, à l'accord de régime fiscal particulier et dont je ne sais même pas qui l'a négocié
    Je crois que ce régime était relativement favorable et cette discrimination particulière l'a peut- être choqué.