Cartooning for Peace

Les élèves de Molenbeek à la rencontre des caricaturistes

Samedi 18 novembre 2017 par Géraldine Kamps

La rencontre de ce vendredi après-midi en plein cœur de l’exposition « Traits d’Union » proposée jusqu’au 30 novembre 2017 au Château du Karreveld restera sans doute dans les esprits. Un dialogue franc et sans tabou entre les élèves des écoles molenbeekoises et les caricaturistes de « Cartooning for Peace », les uns pour exprimer leur ressenti ; les autres, tenter de lever les malentendus.

« Pourquoi est-ce que vous rabaissez tout le temps les religions ? Faut pas s’étonner après qu’il y ait des attentats ! » Il n’aura fallu attendre que la deuxième question pour aborder « les sujets qui fâchent », à la satisfaction des caricaturistes venus justement pour ça. A la table des intervenants, le gratin des dessinateurs de presse, trop souvent menacés pour leur franc-parler. Plantu en tête, ils ont donc décidé de passer à l’action avec leur association « Cartooning for Peace », pour encourager le dialogue, pour expliquer que les dessins sont faits pour rire et réfléchir, non pour blesser : Plantu, mais aussi Kroll, Geluck, Cécile Bertrand, Kichka (Israël), Willis from Tunis (Tunisie) et Hossam Al Saadi (Syrie) useront ce vendredi après-midi de tout leur humour et de leur pédagogie pour répondre à la centaine d’élèves de l’Athénée Serge Creuz et de l’Institut des Ursulines venue les écouter attentivement.

« Outre le débat sur les caricatures, notre objectif est d’intéresser ces jeunes à la liberté d’expression, au respect de la parole de l’autre, à l’acceptation d’opinions contradictoires, on doit pouvoir se parler », insiste Dirk Deblieck, directeur de la Maison des cultures de Molenbeek, organisateur de l’événement.

« Vous n’êtes pas obligé de me croire bien sûr, mais je peux vous assurer que jamais un dessinateur ne se lève le matin en voulant humilier quelqu’un », répondra Plantu au jeune homme qui l’a interpellé. « On peut ne pas aimer, mais c’est pour ça que nous sommes venus vous voir, pour essayer de comprendre, pour discuter et pour dissiper les malentendus ». « Si vous acceptez qu’on puisse parler de tout, on peut donc aussi parler de Dieu », complètera Geluck. « Chaque religion a ses règles, alors qui a raison ? Les caricaturistes n’imposent rien par la force, ils sont juste là pour faire des propositions, poser des questions. Il est indispensable de parler pour trouver des solutions, avant de faire des choses graves… ».

Après que Daniel Couvreur, journaliste au Soir et modérateur du débat, eut souligné l’importance du contexte pour comprendre à quoi les caricatures se rapportent, notre collaborateur Michel Kichka, résidant à Jérusalem, rappellera les lignes rouges de chacun. « Si vous prenez un imam, un rabbin, un curé et que vous demandez à chacun de situer sa ligne rouge, vous vous retrouvez dans un espace où il n’est plus possible de s’exprimer ». Avant de raconter cette anecdote où un chauffeur de taxi arabe à Jérusalem lui avait demandé au lendemain des attentats de Charlie Hebdo comment il aurait réagi à un dessin provocateur de Moïse. A quoi Kichka avait répondu : « Ca ne m’aurait pas plu, sûrement, mais je n’aurais pas sorti pour autant ma kalachnikov… »

On parlera d’acte de désobéissance « nécessaire et preuve de démocratie » face aux religions qui imposent, face à la censure des régimes autoritaires, face au danger de l’autocensure, « degré ultime de la dictature ». « La révolution syrienne de 2011 a dénoué les liens qui m’empêchaient de reprendre le crayon », confiera Hossam Al Saadi, tandis que Willis from Tunis (Nadia Khiari) criera son bonheur d’enfin pouvoir s’exprimer. « J’ai tellement vécu la censure que je ne me mets plus de limites aujourd’hui. Je peux enfin parler après avoir été une morte vivante. Rire de ses peurs, c’est les surmonter, les dominer. Je critique les religieux, qui ne se gênent pas pour le faire aussi, je critique la manipulation des politiciens qui entrave ma liberté, je critique l’hypocrisie. Et je continuerai de le faire. Une fois qu’on a goûté à la liberté d’expression, il devient plus difficile de nous faire taire ».

« Avez-vous peur de vous faire tuer ? » interrogera un autre jeune. Après un premier sourire, Kroll lui retournera la question : « Vous vous rendez compte de ce que vous demandez ? Un Tariq Ramadan par exemple, soupçonné de viol, ne risque qu’un procès. Et nous, pour un dessin, on nous demande si on a peur de mourir. Ce n’est pas un peu disproportionné ? » adressera-t-il au garçon visiblement convaincu. « On a peur oui, comme tout le monde peut avoir peur », poursuivra Kichka. « Je suis personnellement un homme de paix, donc en principe je ne mérite pas de mourir, mais la terreur est aveugle. On le voit avec Daech, les victimes les plus nombreuses sont des musulmans… ».

Geluck expliquera avec son chat le second degré, Kichka reviendra sur la nécessité de pouvoir rire de soi. Et Plantu se dira impressionné par la participation des élèves. « J’en ai vu des élèves, mais je n’ai jamais vu autant de doigts levés », affirmera-t-il, invitant tous les passionnés de dessins à se lancer.

La liberté d’expression aura clairement marqué des points cet après-midi à Molenbeek. « Une liberté que nous avons ici, chez nous, une chance », conclura Geluck. « Une liberté que nous devons défendre et préserver, tous ensemble ».

Kichka le bienvenue à Molenbeek

Membre de « Cartooning for Peace » depuis sa création en 2006, le dessinateur Michel Kichka n’a pas toujours pu participer aux expositions internationales et animations organisées par l’association. « En tant qu’Israélien, je ne peux pas aller à Rabat, ni à Tunis. Plantu m’a laissé entendre que dans les écoles françaises de la banlieue, ma venue serait aussi problématique, les enseignants craignant de ne pas pouvoir maitriser les réactions de leurs élèves. J’ai donc répondu avec beaucoup d’enthousiasme à l’invitation de la bourgmestre Françoise Schepmans qui tenait à ma présence », insiste-t-il. « C’était indispensable pour moi d’intervenir sur le terrain. J’avais une double raison d’être là. Molenbeek souffre d’une très mauvaise image, mais Israël aussi, associé aux check-points, à l’occupation, à l’intifada. Les jeunes auront pu se rendre compte qu’il y a beaucoup de façons d’être juif, d’être israélien. C’est une occasion pour moi de faire tomber les barrières, de briser les stéréotypes. Pour eux, comme pour nous, c’est une belle leçon ».

L’exposition « Traits d’union - Le vivre ensemble en dessins de presse » se tient du 18 au 30 novembre 2017 (ma.-di. 13h-18h) au Château du Karreveld, av. Jean de la Hoese 3, 1080 Molenbeek. Entrée libre. Infos : www.culture1080cultuur.be

Plus d’infos : www.cartooningforpeace.org

 
 

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http://www.respectzone.org/fr/
  • Par Martin Ricardo ... - 21/11/2017 - 5:02

    Bonjour,

    Etant moi-même caricaturiste, je participe à toutes les expos !!

    Bien à vous

    Martin Linden -satiricon.be

  • Par Angelini - 21/11/2017 - 18:45

    Le gratin des cartoonistes? Avec Plantu? Ce lâche qui n’a même pas défendu les dessinateurs de Charlie!
    Et en plus un très mauvais dessinateur :-( franchement...

  • Par BOAZ - 21/11/2017 - 19:22

    Avec les élèves des écoles de Molenbeek, on peut dialoguer......c'est pas comme avec Plenel, lol.....:-)

  • Par Claire Luchetta... - 22/11/2017 - 6:29

    Bravo. Je vais dans des écoles à Genève avec des rescapés. L’acceuil est généralement respectueux, mais après ? Pensez-vous renouveler l’experience ? Que pensez-vous de l’idée de faire réagir ces jeunes à chaud par quelques lignes, un texte ou un dessin ? Et de les faire à nouveau réagir dans quelques mois ? Encore une fois BRAVO et MERCI.

  • Par De Maet - 23/11/2017 - 20:59

    Les extrémistes cherchent à diviser. La preuve ici qu'en faisant le contraire, les murs édifiés ne sont que papier...