Belgique/Crise des migrants

L'élan citoyen pour contrer les manquements

Jeudi 1 Février 2018 par Géraldine Kamps
Publié dans Regards n°876 (1016)

La mobilisation des citoyens se poursuit. Même si beaucoup se disent épuisés, de nouveaux chauffeurs et hébergeurs se découvrent chaque jour pour accueillir et aider les réfugiés du parc Maximilien. Des citoyens soudés et solidaires, résolus à montrer une autre voie.

 
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    « Bonjour les gens ! Goede morgen allemaal ! Good morning everybody ! صباح الخير جميعا ! Un grand MERCI à celles et ceux qui, hier soir encore, ont hébergé/conduit/gardé vnos ami.e.s du parc. Grâce à vnous, vnous avons encore quitté le parc vide en 
sachant tout le monde au chaud et à l’abri dans des foyers un peu partout en Belgique. On attend la relève des hébergeurs/euses ce soir, comme d’habitude, dès 20h30 au parc ». Ce petit mot, posté sur la page Facebook du groupe Hébergement Plateforme citoyenne, lancé en septembre, invite chaque jour les quelques 32.000 membres déjà inscrits à ne pas lâcher.

    Depuis le démantèlement de la « jungle de Calais », fin octobre 2016, le parc Maximilien, face à l’Office des étrangers et la gare du Nord, connait une situation semblable à celle connue il y a deux ans. Avec une autre population puisque les réfugiés syriens, irakiens et afghans, en attente de la régularisation de leurs papiers en Belgique, ont laissé place à des populations venues essentiellement du Soudan et d’Erythrée, rêvant d’une nouvelle vie… en Angleterre. Parce qu’ils y ont souvent déjà des connaissances ou pensent qu’ils y courent moins de risques d’être « dublinés » (règlement de Dublin). En attendant de choisir le moment opportun pour « passer », ces « migrants de transit » rejoignent le parc en soirée, espérant obtenir un hébergement chez un particulier…

    Pour une majorité de migrants arrivés à Bruxelles, les visages d’Adriana, Mehdi et Yoon sont devenus familiers. Ces trois-là se relayent au parc tous les soirs, à la recherche de foyers, de nouveaux volontaires prêts à héberger ou à servir de chauffeurs, à la disposition des réfugiés pour les orienter vers une association qui pourra les aider sur le plan social, médical, administratif. Avec un sourire et une énergie qui forcent l’admiration de ceux qui les suivent.

    L’humanité, plus forte que la peur

    Pour Liora, qui « chauffe » depuis la mi-novembre, l’hébergement est vite apparu comme une évidence. « Je ne pouvais rester insensible à cette situation et c’était à ma portée de pouvoir héberger des réfugiés », confie-t-elle. « J’ai eu peur au début d’ouvrir ma porte à des inconnus, mais l’enjeu et l’urgence ont pris le dessus ».

    Liora se souvient de la première fois où elle s’est rendue au parc, en tombant sur ce jeune garçon mineur venu du Darfour pour lequel elle affirme avoir eu un « coup de cœur maternel » et qu’elle hébergera, comme elle le fera pour de nombreux autres, le temps d’un week-end, voire de plusieurs jours. « Il a fini par me raconter son parcours, sa survie pendant trois ans en Libye, son emprisonnement à deux reprises, avant d’être vendu, la traversée dans “un bateau en plastique”, son sauvetage par des pêcheurs italiens… Il voulait passer en Angleterre, mais quand je lui ai appris qu’il pouvait bénéficier ici de droits particuliers en tant que mineur, il a fait le choix de rester en Belgique… ».

    Maïté est restée deux mois sur la Plateforme à s’informer et à lire les témoignages des autres, « en regardant chaque soir si tout le monde était logé », avant de passer à l’action : des trajets pendant plusieurs nuits, et puis l’hébergement. « L’humanité a été plus forte que le risque qu’il m’arrive quelque chose », affirme cette jeune trentenaire qui héberge seule et est même parvenue à maintenir ses principes écologiques grâce à la solidarité du voisinage. Dans le quartier Calevoet, à Uccle, comme dans beaucoup d’autres communes, les citoyens sont nombreux à s’être serré les coudes pour être plus efficaces, n’hésitant pas à organiser des rencontres entre hébergeurs et hébergés pour faciliter l’entraide. « Quand ce ne sont pas les commerçants qui nous proposent généreusement l’un ou l’autre produit », relève celle qui a décidé de tout consigner dans un carnet, pour ne pas oublier les 44 nuits d’hébergement qu’elle a déjà acceptées. « Une fois qu’on accueille des inconnus, qu’on apprend à les connaitre, qu’on sait ce qu’ils ont traversé, il n’est plus possible de ne pas réagir », insiste Maïté. « On finit par partager quelque chose, nos cultures, leur histoire, on rit ensemble. Certains se sont mis à l’anglais et au français, moi à l’arabe, ce qui rend la communication plus facile ».

    « Aucune statistique ne prouve l’appel d’air »

    Si l’ULB a prêté ses locaux pour permettre à quelque 400 réfugiés de passer le Nouvel An au chaud, Rémy, directeur de l’école Plein Air, a lui profité de l’espace à sa disposition pour en accueillir 40, le soir du réveillon, aidé de parents d’élèves. L’occasion de sortir les xylophones, tambours et guitare, dans une « joyeuse cacophonie »…

    A la différence de nombreux hommes, « qui se sentent les protecteurs du nid familial et se montrent clairement plus frileux dans l’accueil » -les femmes constituant près de 70% des hébergeurs-, Rémy a réagi naturellement à la situation du parc Maximilien lorsqu’il en a pris connaissance en 2015. « C’était insupportable pour ma femme et moi de savoir que des gens dormaient dehors », souligne-t-il. « En voyant le travail quotidien des bénévoles, on s’est dit qu’on pouvait nous aussi aider ». Une fois quelques vêtements récoltés, la chambre d’amis réaménagée et connectée au WIFI, la petite famille a pu héberger ses « invités », généralement les veilles de congés. « Quand on ne travaille pas le lendemain, ça nous laisse du temps et ils participent à la vie de famille. Mais il arrive que des habitués nous appellent directement du parc. Dans ce cas, on les laisse seuls chez nous, nous n’avons jamais rencontré de problèmes ». Aux plus réticents qui évoquent l’appel d’air qui pourrait en résulter, Rémy rétorque : « Ce sont des discours populistes qui ne font que justifier une politique proche de l’extrême droite. Des millions de réfugiés se déplacent dans le monde et ils sont quelques centaines chez nous ! Aucune statistique ne prouve l’appel d’air dont on parle ».

    Depuis une dizaine de jours, Danielle se battait pour faire sortir A. du Centre fermé pour étrangers illégaux de Vottem où elle allait le voir régulièrement depuis son arrestation fin décembre. La bonne nouvelle vient de tomber, alors que sa sortie paraissait impossible. « Il a quitté la Suisse où il avait été reconnu comme mineur, parce que rien ne bougeait, mais les tests osseux qu’il a dû passer ici indiquent qu’il a plus de 20 ans », déplore-t-elle. « On attend une contre-expertise, mais il a reçu un ordre de quitter le territoire. S’il est repris, il risque aussi bien d’être renvoyé en Erythrée… ». Si Danielle s’était persuadée de ne constituer qu’une « halte chauffée » en gardant la distance nécessaire dans l’aide qu’elle apporterait, elle convient elle-même avoir été prise dans cette spirale qui rend les limites plus tangibles à mesure que l’on s’investit dans cette réalité. « Cela renvoie inévitablement à notre propre histoire, à nos familles qui ont fui les pogroms avant même le nazisme », rappelle-t-elle. « C’est terrifiant de voir cela sur le plan humain, avec les conséquences post-traumatiques qui en découlent. Ils sont une vraie leçon de courage ».

    Le long terme

    Danielle a déjà hébergé une vingtaine de personnes (dont certaines arrivées en Angleterre), en trouvant pour l’un des chaussures, pour l’autre un gsm, pour un autre encore un avocat pro deo ou un médecin, toujours en lien avec d’autres bénévoles et associations d’aide aux migrants : Getting the Voice, Stop Deportation, Belgium Kitchen, Deux euros cinquante, Mentor Escale… pour n’en citer que quelques-unes, sans parler de toutes les initiatives individuelles qui visent à récolter vivres et vêtements, informer le plus grand nombre, et encourager ceux qui hésiteraient encore.

    Liora espère de son côté une issue positive, puisqu’elle s’est proposée comme famille d’accueil une fois que son « protégé » sera reconnu comme mineur, mais pour les quelques milliers de citoyens qui agissent concrètement, le travail semble sans fin. Surtout que le flux de réfugiés se poursuit. « Nous continuerons tant qu’il le faut », assure déjà Rémy à ceux qui s’inquiètent de l’absence d’échéance. « Les gens s’essoufflent, et on a constaté quelques débordements (certains sans-papiers s’étaient infiltrés dans le parc pour bénéficier eux aussi d’un logement auprès de la Plateforme, ce qui a obligé les bénévoles à réagir, ndlr) », note Danielle qui ne se dit pas refroidie pour autant, mais s’interroge : « Où sont les politiques ? », s’insurge-t-elle. « L’intervention d’institutions officielles est indispensable et l’ouverture de la Porte d’Ulysse (centre d’accueil) à Haren est une avancée, mais ce n’est pas suffisant. Ce n’est pas au citoyen à jouer ce rôle-là ».

    Le 13 janvier dernier, ils étaient 6.500 citoyens à marcher dans les rues de Bruxelles pour dénoncer la politique du gouvernement. Quelques jours plus tard, le ministre de l’Intérieur Jan Jambon annonçait un renforcement des contrôles policiers dans les environs du parc et de la gare du Nord… Des nouvelles images qui laisseront inévitablement des traces, comme a déjà pu en rendre compte le photoreporter John Vink, qui a couvert des situations de réfugiés dans le monde entier, mais se dit impressionné par la mobilisation citoyenne en Belgique. Il l’explique par les terribles photos qui ont pu circuler des nombreux réfugiés qui ont péri dans leur exil, mais pas seulement. « La loi belge stipule qu’on ne peut héberger des gens en situation illégale, sauf en situation humanitaire », rappelle-t-il. « Il y a peut-être aussi en Belgique un fond catholique, un sentiment de culpabilité, mais il y a surtout une volonté de répondre à une politique gouvernementale détestable en prouvant qu’on peut faire autrement ». Au-delà des rencontres que ces actions auront suscitées au sein de la population, Liora partage cet avis : « Les manquements de notre gouvernement ont permis aux gens d’exprimer ce qu’ils avaient en eux de meilleur, de montrer qu’ils étaient des êtres humains solidaires. J’espère que ceux que j’ai aidés auront un jour eux-mêmes l’occasion d’apporter leur aide à d'autres ».  


     
     

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