Les Einsatzgruppen au cœur de la Shoah par balles

Mardi 9 septembre 2008 par Roland Baumann

 

Spécialistes de la guerre d’extermination menée par les armées d’Hitler en Europe de l’Est, les Einsatzgruppen sont les principaux auteurs du génocide des Juifs en territoire soviétique de 1941 à 1944. Le travail de Patrick Desbois et de l’association Yahad In Unum en Ukraine révèle aujourd’hui toute l’ampleur de leurs crimes.

En 1939, 1,6 millions de Juifs vivent en Ukraine soviétique. Cette population juive ukrainienne passe à 2,5 millions suite à l’annexion de l’Est de la Pologne et de la Bucovine par Staline. De 1941 à 1944, un million et demi d’entre eux sont exterminés, pour la plupart exécutés sur place par les unités mobiles des Einsatzgruppen lors de fusillades massives, puis enfouis dans des fosses communes. Connus des Alliés dès 1941 et en partie recensés par des commissions d’enquêtes soviétiques en 1944-1945, ces massacres locaux dont les principaux responsables sont jugés au procès de Nuremberg et dans les années 50 en RFA, restent aujourd’hui méconnus du grand public. Groupes d’inter-vention chargés de sécuriser les territoires conquis et d’y éliminer les ennemis des nazis, les Einsatzgruppen sont créés lors de l’annexion de l’Autriche (mars 1938) par Himmler, chef de la SS et Heydrich, directeur de l’Office central de la sécurité du Reich (RSHA) dont dépendent ces unités, formées de SS et de policiers. Utilisés ensuite en Tchécoslovaquie, c’est en septembre 1939, avec l’invasion de la Pologne, que les Einsatzgruppen inaugurent leurs techniques d’extermination, assassinant en quelques semaines plus de 70.000 Polonais, juifs et non juifs, y compris des handicapés, éliminés dans le cadre de l’Action T4. Quatre Einsatzgruppen (A, B, C et D), chacun de la taille d’un bataillon, sont formés en préparation de l’invasion de l’URSS et assignés aux principaux fronts. Dès le début de l’opération Barbarossa, le 22 juin 1941, les Einsatzkommandos et Sonderkommandos dont se compose chaque Einsatzgruppe entrent en action aux arrières des armées d’invasion. Exécutant les ennemis idéologiques et raciaux du Reich, cadres communistes, commissaires politiques de l’Armée rouge et hommes juifs adultes (assimilés aux francs-tireurs), ils suscitent aussi des pogroms, en particulier à Lvov et à Tarnopol où ils exploitent la colère des Ukrainiens face aux exécutions massives de détenus politiques par le NKVD (police politique de l’ex-Union soviétique). Recrutant des auxiliaires locaux, les équipes de tueurs des Einsatzgruppen réquisitionnent de la main d’œuvre pour préparer les exécutions massives puis en effacer les traces. Très vite, le nombre de leurs victimes augmente vertigineusement. De mars à juin 1941, la SS et la Wehrmacht ont mis en place à la demande de Hitler le cadre juridique exemptant de toute poursuite judiciaire ceux qui assassinent civils et soldats soviétiques. Comme l’ont montré les travaux des historiens allemands et l’exposition itinérante Vernichtungskrieg de l’Institut d’Histoire sociale de Hambourg, la Wehrmacht participe massivement à la guerre d’extermination déclenchée par les nazis sur le front Est. Sans la logistique et le soutien de l’armée, les Einsatzgruppen ne seraient pas en mesure d’assassiner des centaines de milliers de personnes. Ainsi, en Ukraine, les commandos de l’Einsatzgruppe C sont secondés par des unités de la 6e armée (qui sera anéantie à Stalingrad) tandis que l’Einsatzgruppe D est assisté par la 11e armée de von Manstein. La coopération entre la SS et la Wehrmacht s’intensifie dans l’Est de l’Ukraine, notamment avec l’apport d’unités de la Feldgendarmerie et de la Geheime Feldpolizei (« la Gestapo de la Wehrmacht »).

Première étape du génocide

Les massacres de Juifs soviétiques, commis dès l’été 1941 par les commandos des Einsatzgruppen et les bataillons de la Ordnungspolizei, constituent la première étape de la Shoah. Le 21 juillet 1941, Himmler, en visite à Lvov, suggère que femmes et enfants juifs soient tués systématiquement comme le sont les hommes. Le massacre des Juifs devient génocidaire dans le courant des mois d’août et de septembre. Les 28 et 29 août, à Kamenets Podolskiy, 25.000 Juifs sont assassinés par la garde personnelle du chef supérieur des SS et de la police dans les territoires occupés, Friedrich Jeckeln, et le 320e bataillon de police. Les 29 et 30 septembre, plus de 33.000 Juifs de Kiev sont exécutés à Babi Yar. Quelque 40.000 Juifs sont mis à mort en crescendo à partir du mois de juillet, à Zhitomir, où seuls 240 Juifs sont encore en vie en octobre 41. Les commandos de l’Einsatzgruppe D anéantissent les communautés de Transnistrie, à l’Est de la Moldavie, victimes par ailleurs d’une politique génocidaire roumaine (en particulier à Odessa). Fin 1941, l’Einsatzgruppe D s’attaque aux Juifs de Crimée et expérimente les camions à gaz... Le 15 août 1941, à Minsk, après avoir assisté aux exécutions, Himmler ordonne la recherche d’autres méthodes d’extermination des Juifs, moins éprouvantes pour les bourreaux, d’où l’introduction de l’asphyxie par l’oxyde de carbone du gaz d’échappement des camions, une technique utilisée aussi en Pologne dès décembre 1941, au centre d’extermination de Chelmno. Vu le réseau ferroviaire inadéquat et la volonté d’opérer rapidement, à proximité du front, seule une minorité de Juifs soviétiques seront déportés vers les centres d’extermination polonais. Les commandos de tueurs agissent donc directement, allant de communauté en communauté, et exterminant tous les Juifs qui ne sont pas parvenus à fuir l’envahisseur. Tout l’appareil d’extermination est structuré autour des Einsatzgruppen, dont les nombreux rapports et statistiques serviront aux procès de Nuremberg. Ancien chef de l’Einsatzgruppe D, Otto Ohlendorf est responsable de l’assassinat de 90.000 Juifs ukrainiens en 1941. Objectif majeur de l’invasion, l’Ukraine est au cœur du projet hitlérien de conquête d’un nouvel espace vital dans lequel il faut éliminer les habitants juifs et slaves et installer des colons allemands, afin que toute la production des riches terres agricoles ukrainiennes alimente le Reich. Fin 1941, la conquête de l’espace vital nazi est synonyme de l’anéantissement des Juifs. 500.000 Juifs ukrainiens sont éliminés en 1941 et 700.000 le seront l’année suivante, le plus souvent après avoir été regroupés par l’occupant dans des ghettos.

Les modalités d’exécution

Documentées par les sources historiques, les méthodes d’exécution des Einsatzgruppen sont largement confirmées par les témoignages recueillis aujourd’hui par le père Desbois et son équipe. Dans les grandes villes, avant l’arrivée des équipes de tueurs, un Vorkommando prépare le logement et l’approvisionnement, contacte l’administration locale allemande pour que toute la logistique soit prête. L’ordre de rassemblement des Juifs, communiqué par affiches et haut-parleurs ou par la radio, les somme de se présenter avec des vêtements chauds et de la nourriture pour plusieurs jours. Dans les petites villes ou les villages, le maire donne la liste des habitants aux Allemands qui arrêtent les Juifs à domicile. Des barrages routiers isolent les lieux, et des civils ukrainiens sont réquisitionnés pour creuser un « fossé antichars » et apporter de la nourriture qu’ils cuisineront pour les Allemands. Des chariots sont également réquisitionnés avec leurs conducteurs pour conduire les Juifs et leurs bourreaux du village à la fosse des exécutions. Très violentes, les arrestations sont suivies du déshabillage des Juifs qui attendent ensuite leur mise à mort, souvent effectuée par famille ou par groupes de cinq. Les pratiques d’exécution sont bien documentées tant par les témoignages que par des photographies d’époque : « exécutions militaires » par fusillades, individuelles au pistolet, massives à la mitrailleuse... Les tueurs privilégient aussi ce qu’ils nomment la Sardinenpackung : les victimes s’allongent au-dessus des morts dans la fosse avant d’être à leur tour abattues. Durant les exécutions, les bourreaux consomment de l’alcool. Une fois leur travail achevé et la fosse commune rebouchée vient l’heure du banquet, voire d’une fête populaire qu’ils organisent au village « nettoyé de ses Juifs »...


 
 

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