Enseignement

L'égalité des chances pour tous les élèves?

Mardi 2 octobre 2018 par Géraldine Kamps
Publié dans Regards n°1030

L’histoire récente du jeune Mohammed, 6 ans, à qui une école de l’enseignement néerlandophone a recommandé de redoubler sa 1ère primaire malgré une moyenne générale de 70%, a largement été relayée par la presse bruxelloise. Un témoignage parmi de nombreux autres qui met en lumière les discriminations rencontrées par les élèves d’origine immigrée pendant leur parcours scolaire.

Scolarisée dans l’enseignement néerlandophone, Saran est une élève relativement agitée. Comme beaucoup d’enfants de son âge, elle refuse de passer inaperçue. Mais chez Saran, d’origine sénégalaise, cela va plus loin. « Elle nous disait qu’elle voulait devenir blanche avec des cheveux blonds, pour avoir plus souvent la parole », raconte sa maman Suzanne Badiane. Après avoir conseillé aux parents de l’emmener voir un psychologue, l’école décide que la petite fille doit refaire sa 3e maternelle… « C’est en la changeant d’établissement que j’ai compris que le problème ne venait pas d’elle », explique Suzanne. Les années passent, mais les difficultés demeurent. « Une autre maîtresse m’a carrément dit que ma fille était stupide et qu’au vu de ses résultats, elle n’avait d’autre choix que de se tourner vers l’enseignement technique, pour pouvoir trouver un travail ! », s’indigne Suzanne. C’est le même refrain en secondaires, où l’on fait chaque jour comprendre à Saran qu’elle n’est pas à sa place. « Elle en avait des crises d’angoisse », poursuit Suzanne. « En 4e, son professeur, qui n’avait pas visiblement apprécié que notre fille persévère dans le général, a redemandé qu’elle change d’orientation. Il lui manquait un point, j’ai donc proposé qu’elle double, ce qui a finalement été accepté ». Un « acharnement » selon Suzanne, qui se poursuivra jusqu’en rhéto, où Saran voit heureusement ses efforts récompensés, recevant le « prix du mérite », avant d’être citée en exemple par ses professeurs.

La jeune fille se lancera ensuite dans des études de kiné à la VUB et obtiendra un diplôme en Sport Management. « A l’époque, elle aurait sans doute préféré que je laisse tomber », confie Suzanne, épuisée par ces années de « lutte » contre le corps enseignant.

Neuf élèves sur dix dans le professionnel

Ides Nicaise est spécialisé en économie de l’enseignement à la KU Leuven et a analysé les données PISA (évaluation internationale des élèves) qui confirment ce constat : la surreprésentation en Belgique des enfants d’origine immigrée dans l’enseignement technique et professionnel. « Dès la fin des primaires, lorsque survient la question de l’orientation des enfants dans le secondaire, un énorme pourcentage d’élèves plus spécifiquement d’origine maghrébine et turque est réorienté vers la filière B », fait-il remarquer. « B », entendez la filière du 1er cycle secondaire réservée aux élèves qui auraient échoué plus d’une fois en primaires et sont âgés de 14 ans ou plus, et les élèves passés de l’enseignement ordinaire à l’enseignement spécial, et qui décident de retourner dans l’enseignement ordinaire en secondaires. La filière B peut aussi être proposée par les conseils de classe qui estiment que la langue n’est pas suffisamment maîtrisée. Un critère « relativement subjectif », atteste le prof. Nicaise, qui pointe une véritable obsession de la langue dans les avis rendus. « Plus de la moitié des enfants d’origine immigrée sont réorientés vers les classes B, auxquels s’ajoutent presque d’office les élèves primo-arrivants des classes passerelles (OKAN en Flandre), rendant de plus en plus difficile la situation de ces classes initialement conçues pour le rattrapage, avec un nombre limité d’élèves », souligne-t-il.

Les différentes options qui s’offrent ensuite aux élèves de la filière B, à savoir le retour dans la filière A ou le passage dans l’enseignement professionnel, confirment encore la tendance, puisque « neuf élèves d’origine immigrée sur dix se retrouvent dans le professionnel, la filière B devenant une passerelle vers le professionnel », insiste le prof. Nicaise, qui n’hésite pas à parler de la même façon d’un « avis biaisé » rendu par les conseils de classe pour les élèves d’origine immigrée, pour des performances scolaires équivalentes. Interpellé par la famille du jeune Mohammed à qui il était recommandé récemment de doubler malgré des résultats très satisfaisants, le directeur d’Unia (Centre pour l’égalité des chances), Patrick Charlier, le confirmait début septembre : « Les décisions du conseil de classe diffèrent en fonction de l’origine : si l’enfant est d’origine étrangère ou d’une classe socio-économique moins favorisée ».

Le devoir d’être irréprochables

Hamid Benichou a aussi choisi pour ses enfants l’enseignement néerlandophone, pour qu’ils soient bilingues et augmentent leurs chances de trouver un emploi. Mais à peine son fils scolarisé, les professeurs le contactent sans répit. « Un petit regard, un petit mouvement, ils m’appelaient pour tout », se souvient-il. « Ils m’ont alors dit qu’il n’arrivait pas à suivre et n’était pas assez mûr pour passer en 2e primaire ! Mais sur quels critères juge-t-on qu’un enfant est ou n’est pas assez mûr : l’expérience du professeur, son ressenti, son vécu ? On est en pleine subjectivité », déplore-t-il.

Les compétences du garçon seront une nouvelle fois remises en question en fin de primaires. « On lui a dit que ce n’était pas la peine de faire la 6e et qu’il valait mieux qu’il se prépare à une classe intermédiaire. Il a finalement passé son CEB haut la main », relève Hamid Benichou. Refusant les multiples propositions d’une réorientation vers l’enseignement professionnel, le garçon finira ses humanités avec mention, avant d’entamer des études universitaires.

Les problèmes resurgiront avec son autre fils, « qui travaille bien, mais bouge trop » et deviendra la tête de Turc de son professeur. Hamid Benichou finira par aller voir le directeur, lequel donnera un avertissement à l’enseignant…

Du côté des élèves comme de leurs parents, la motivation doit être forte pour contrer les remarques du type « ça risque d’être compliqué pour toi », « tu n’y arriveras pas », pointant « ces enfants-là », malgré parfois de bons résultats. Si les plaintes sont rares (Unia privilégie les solutions de négociation), ces élèves qui ont le devoir d’être irréprochables sous peine d’être définitivement étiquetés -quand ils ne connaissent pas l’échec-, semblent pourtant être plus nombreux qu’on le croit. « Certains parents résistent et imposent leur propre choix, mais le rapport de forces est très inégal », admet le prof. Nicaise. « Et s’ils tiennent bon, on leur refera la même histoire plus tard ». Et de souligner les différences constatées selon l’origine sociale et ethnique des familles, entre « des parents aisés qui vont préférer faire redoubler leur enfant en privilégiant la filière générale, et des familles aux revenus moins élevés qui vont opter pour la réorientation, préférant éviter de perdre une année ».

Une discrimination structurelle

Au mélange de difficultés scolaires et de préjugés, Ides Nicaise ajoute l’existence d’« un mécanisme de discrimination structurelle : on ne fait pas suffisamment d’efforts pour permettre aux élèves de choisir leur filière préférée ». Le Baromètre de la diversité enseignement, étude sur l’égalité des chances dans les écoles des trois communautés, publié début 2018 par Unia, le confirme : « En Flandre et en Fédération Wallonie Bruxelles, l’orientation scolaire est trop souvent subie par les jeunes, ne leur laissant pas la possibilité de mûrir leur choix sur la base de réelles motivations. Les statistiques sont claires : cette orientation, en 
cascade, touche davantage les jeunes issus des milieux populaires ou de l’immigration ». Et de l’avis du prof. Nicaise, la mesure prise par la ministre flamande de l’Enseignement Hilde Crevits pour la rentrée prochaine ne semble pas là pour arranger la situation : « Elle vise à supprimer dans le cas d’une attestation B (réussite de l’année validée, mais avec certaines restrictions) l’option du redoublement, jugé néfaste, au profit de la réorientation vers le technique ou le professionnel et risque par conséquent de renforcer le mécanisme de relégation. Le pouvoir de réorientation de l’école et des enseignants limitera plus encore le choix des parents, avec des critères de performance pourtant totalement biaisés ».

Les élèves d’origine immigrée sont-ils plus discriminés dans l’enseignement néerlandophone que francophone ? Difficile de l’affirmer, aucune étude ne s’étant préoccupée de cette distinction. Pas plus sur le plan de la réorientation vers le professionnel. « Le décalage entre les performances PISA des élèves autochtones et des élèves d’origine immigrée à l’âge de 15 ans est moins fort dans l’enseignement francophone », observe toutefois le professeur de la KUL. Le Baromètre de la diversité enseignement révèle pour sa part qu’« en Communauté flamande, les opportunités données (ou non) aux élèves ne sont pas seulement liées à leurs résultats scolaires, leur engagement et leur ambition, mais sont aussi influencées par le type d’école qu’ils fréquentent et par la composition de celle-ci. Un élève issu d’un milieu socio-économique défavorisé a davantage de chances d’obtenir une attestation B. dans une école fréquentée par un grand nombre d’élèves de milieu aisé, tandis que, dans cette même école, un élève de milieu aisé a plus de chances d’obtenir une attestation A. ».

S’il apparaît indispensable de revaloriser la filière technique et professionnelle qui offre en outre bien souvent une réponse à des métiers en pénurie, il semble tout aussi nécessaire, comme le conclut le Baromètre de la diversité « de sensibiliser les enseignants et les directeurs aux stéréotypes et préjugés dont ils peuvent être porteurs à l’égard de certains jeunes -sans en être forcément conscients-, de façon à assurer un traitement égal à tous les élèves. Celle-ci 
doit prendre place dès la formation initiale et être éventuellement réactivée dans le cadre d’une formation continuée ».

Pour Hamid Benichou, « les écoles n’ont pas intégré leur changement de public et utilisent toujours les mêmes méthodes d’enseignement, sans s’adapter à cette nouvelle réalité. On ne peut s’arroger le droit de définir que vous êtes comme ça ou comme ça, en décidant d’une orientation scolaire qui aura un impact sur le reste de votre vie. Personne n’est prédéfini. Le racisme doit être abordé de façon globale, il faut juste la volonté politique ».


 
 

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