Shoah/Pologne

La Diète polonaise criminalise l'utilisation de l'expression "camps de la mort polonais"

Dimanche 28 janvier 2018 par Nicolas Zomersztajn

La Diète polonaise a adopté ce vendredi 26 janvier 2018 le projet de loi controversé punissant d’une peine pouvant aller jusqu'à trois ans de prison les Polonais et les étrangers qui utiliseraient les termes « Camps de la mort polonais » pour qualifier les camps d'extermination nazis installés en Pologne durant la Seconde Guerre mondiale. 

 

Pour entrer en vigueur, ce texte doit être voté par le Sénat et signé par le président polonais. Bien que le parcours législatif de ce projet ne soit terminé, il est difficile d’imaginer un revirement de la part du gouvernement polonais, le plus nationaliste et le plus conservateur depuis 1989.

Si le contenu est clairement contestable, la manière l’est tout autant : cette loi est votée la veille de la Journée internationale du souvenir de la Shoah.

Le vote de la Diète polonaise suscite l’indignation du monde juif. Le Chargé d'affaires de l'ambassade de Pologne en Israël, Piotr Kozlowski, a été convoqué au ministère des Affaires étrangères à Jérusalem pour une « clarification » avec de hauts responsables.

Le ministre israélien des Affaires étrangères a convoqué dimanche un haut diplomate polonais pour lui demander une "clarification" au sujet du vote d'une loi dénoncée par Israël sur le rôle des Polonais dans la Shoah.

« L'opposition d'Israël à la formulation du projet de loi lui a été exprimée », a déclaré le ministère israélien des Affaires étrangères. « Le moment choisi pour la présentation du projet de loi - la veille du jour du Souvenir de l'Holocauste - a été particulièrement surprenant et regrettable. Le projet de loi n'aidera pas à établir la vérité historique et pourrait nuire à la liberté de la recherche, tout en empêchant la discussion sur le message historique et l'héritage de la Seconde Guerre mondiale ».

Pour les Polonais, l'utilisation du terme "camps de la mort polonais" donne la fausse impression que leur pays serait responsable de la Shoah.

Yad Vashem, le mémorial de la Shoah à Jérusalem, a également critiqué le texte mais de manière plus nuancée : « Cette loi est susceptible de brouiller la vérité historique concernant l'assistance que les Allemands ont reçue de la part de la population polonaise durant l'Holocauste", a souligné dans un communiqué cette institution, qui a toutefois reconnu "qu'il ne fait aucun doute que le terme +camps de la mort polonais+ constitue une interprétation erronée de l'histoire ».

Lorsque ce projet de loi litigieux avait été déposé au Parlement polonais en septembre 2016, le CCLJ avait eu l’occasion d’exprimer son inquiétude et de son indignation. Il voyait dans l’adoption de ce type de législations polonaises la volonté polonaise de réécrire l’histoire de la Shoah en Pologne, notamment en criminalisant tous ceux qui rappellent la participation active et massive des Polonais à l’extermination des Juifs de Pologne.

Henri Gutman, président du CCLJ à cette époque, avait notamment insisté sur l’ambivalence de ce projet : « Je peux comprendre que les autorités polonaises ne souhaitent pas que la Pologne occupée soit amalgamée au 3e Reich allemand, bien que seuls les incultes puissent faire la confusion. Il m’est cependant difficile de ne pas voir dans les nombreuses déclarations nationalistes et revanchardes et les projets législatifs du gouvernement polonais la volonté de réécrire l’histoire de la Pologne dans une perspective révisionniste ».

Henri Gutman avait également fait part de ses craintes envers les intentions réelles du gouvernement polonais : « Les déclarations successives de membres du gouvernement polonais actuel n’ont-ils d’autre but que de nier la réalité de ces massacres solidement et abondamment documentés ? Je crains qu’en insistant incessamment sur la nécessité de « rééquilibrer la manière dont les Polonais pensent, parlent et étudient leur propre histoire », le gouvernement polonais soit bel et bien déterminé à imposer par la loi et l’intimidation un récit historique mensonger. Cela s’appelle « révisionnisme » dans toutes les langues ».

En dépit des nombreuses mises en garde formulées en septembre 2016 lors du dépôt de ce projet de loi, le gouvernement polonais et la majorité parlementaire qui le soutient n’ont pas eu la sagesse ni la clairvoyance de laisser aux historiens le soin d’écrire l’histoire de la Pologne et de garantir la liberté d’expression pour que les citoyens polonais puissent tirer les leçons des différentes facettes de leur histoire complexe et douloureuse. 


 
 

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  • Par Angelini - 30/01/2018 - 14:00

    Honte! La Pologne et la grande partie des Polonais n’ont pas fait amende honorable.en 1967 en voyage en Pologne j’ai pu constater l’antisémitisme toujours aussi présent dans la population. Il n’y a qu’a revoir le film de C. lanzmann pour se remettre en mémoire l’attitude d’une majorité de Polonais et beaucoup d’autres documents pendant l’occuPation et après ( refus de restituer les habitations, les biens volés par des Polonais, voisins et autres). Lamentable.

  • Par maurice amaraggi - 30/01/2018 - 17:58

    Et bien il faut dire et écrire: les camps de la mort en Pologne.

  • Par Martine van Coe... - 30/01/2018 - 20:30

    Le C.C.L.J. devrait poursuivre toute action possible en faveur de la disparition de cette loi.

    L’Etat d’Israël en maintenant en prison la jeune fille de 16 ans qui a giflé un soldat israélien, n’a plus de crédibilité pour réclamer le retrait de cette disposition.

  • Par Martine van Coe... - 30/01/2018 - 20:30

    Le C.C.L.J. devrait poursuivre toute action possible en faveur de la disparition de cette loi.

    L’Etat d’Israël en maintenant en prison la jeune fille de 16 ans qui a giflé un soldat israélien, n’a plus de crédibilité pour réclamer le retrait de cette disposition.

  • Par candide - 30/01/2018 - 20:33

    Cette analyse est tout à fait pertinente.
    Elle met en lumière les problèmes de conscience de certains peuples ayant eu à se confronter, activement ou passivement, avec les horreurs de la guerre et de la domination nazie. Rappelons que les polonais étaient considérés comme des êtres inférieurs (comme tous les slaves d'ailleurs). On ne peut tout de même pas passer sous silence les 3M de morts juifs de Pologne (10% de la population, tout de même) n l'antisémitisme ambiant régnant en Pologne. Et d'ailleurs a-t-il jamais cessé? A l'occasion d'un voyage professionnel à Lodz on nous fit visiter un édifice entièrement calciné dans lequel les nazis avaient concentré une " grande partie d'habitants polonais de la ville" selon la plaque commémorative exclusivement en polonais et aussi selon les explications de la guide à laquelle un collègue américain et moi avions demandé des précisions. Nous avons du insister pour qu'elle se souvienne que "oui, ils étaient juifs".
    Mais est-ce bien différent de l'attitude d'autres peuples comme les Français et la rafle du Vel d'Hiv, la soi-disant étoile jaune portée par le roi du Danemark (légende) ou le refus du roi Mohamed V d'obéir aux injonctions du résident français de Vichy d'interner les citoyens juifs dans des camps...oui mais cela s'est fait lorsque les américains ont investi Casablanca et débarqué en Algérie...
    Evidemment la difficulté pour les polonais est que les camps d'extermination étaient sur leur territoire annexé. Mais c'est bien stupide et hypocrite de prétendre qu'il n'y a aucun lien...c'est devenu à la mode puisque l'on entend qu'il n'y a aucun lien entre Jérusalem et Israël, entre l'empire ottoman et ses jeunes turcs et le génocide arménien, entre l'appartenance ethnique et le génocide rwandais, entre les meurtres de juifs ainsi que les attentats terroristes de Paris, Bruxelles, Nice, Boston, NY, etc...etc...et la dérive islamiste. Mais que je sache, sans être islamophobe (alors qu'étymologiquement cela ne veut simplement dire "peur de l'islam" et c'est vrai que j'en ai peur lorsqu'il dérive grave) il est indispensable de reconnaître les faits pour ce qu'ils sont.
    Peut-être qu'il faudrait adopter un langage plus explicite: "camps de concentration et d'extermination des juifs européens en Pologne occupée par les nazis".
    Nous parlerons d'autres occupations humiliantes et irresponsables mais non exterminatrices ...une autre fois.

  • Par Daniel lhost - 1/02/2018 - 18:29

    "Camps de la mort en Pologne" me paraît plus adéquat... Cela dit, aucune loi ne peut venir altérer la vérité historique.
    D.L.

  • Par Igor - 3/02/2018 - 14:50

    C'est typiquement une ènieme émanation de la propagande de la fierté nationale ménée par le gouvernement en place, en vue des éléctions régionales et locales de l'année en cours. Ridicule comme tout projet de censure et sans intérêt pratique quelconque sur le plan des poursuites légales - qui en Pologne va-t-il dire, que les Camps ont été des camps polonais ou attribuer une résponsabilité des exterminations à ses concitoyens? -,elle devrait être surtout ignorée, pour ne pas jouer le jeu de ses brillants rédacteurs.