L'édito

"Die Goldene Medine" malgré Trump

Mardi 6 décembre 2016 par Nicolas Zomersztajn, Rédacteur en chef
Publié dans Regards n°852

Tout au long du 20e siècle, des populistes ont essayé de monopoliser le champ politique américain. Huey Pierce Long, Charles Coughlin, Charles Lindbergh, Joseph McCarthy et Pat Buchanan ont fait beaucoup de bruit. Mais aucun d’eux n’a réussi à devenir président des Etats-Unis.

Aujourd’hui, cette tradition populiste a été reprise par Donald Trump, et contre toute attente, il deviendra le 45e président des Etats-Unis en janvier 2017. « Aucune crapule ni aucun charlatan ne s’est jamais hissé à la tête de l’un des principaux partis, ni ne s’est frayé un chemin jusqu’à la Maison-Blanche. Trump est sans précédent, et c’est pour cela que personne dans la classe politique n’a prédit qu’il réussirait », a souligné l’essayiste Paul Berman, membre de la rédaction de Dissent, la revue de la gauche libérale américaine.

Cette situation inédite suscite l’inquiétude de nombreux Juifs américains. Car il faut le souligner, plus de 70% d’entre eux ont voté pour la candidate démocrate. Donald Trump a pourtant essayé de les séduire en se présentant comme le soutien le plus inconditionnel du gouvernement israélien et de sa politique annexionniste. Pour toucher les moins convaincus, son équipe n’a pas hésité à mettre en avant son gendre… juif (Jared Kushner). Le roi des affaires qu’il se vante d’être aurait dû savoir qu’on n’attrape pas les mouches avec du vinaigre. Non seulement les Juifs ne partagent pas ses positions sur un nombre considérable de sujets, mais l’idée qu’ils se font de l’Amérique n’est pas du tout la sienne. Un monde les sépare.

En raison de leur histoire, les Juifs américains savent qu’on ne rend pas sa grandeur à l’Amérique (slogan de campagne de Trump) en s’appuyant sur l’injure, la stigmatisation des minorités, le mensonge, la grossièreté, la vulgarité, l’ignorance crasse, et l’incitation à la haine. « A travers les siècles, les Juifs ont appris qu’aucune minorité ne peut s’estimer en sécurité si les droits de toutes les autres ne sont pas garantis », rappelait à juste titre Françoise Ouzan, l’historienne française spécialiste des Juifs américains. C’est donc par fidélité à une tradition morale juive et par attachement citoyen aux principes universalistes des Pères fondateurs que les Juifs américains ont voté démocrate lors de cette dernière élection présidentielle. Ils ne peuvent pas suivre un démagogue populiste méprisant la justice sociale, la culture et toute forme de complexité.

Même s’ils possèdent le niveau d’éducation le plus élevé du pays, s’ils appartiennent aux catégories sociales les plus prospères, s’ils ne sont plus confrontés au plafond de verre (glass ceiling) de l’antisémitisme, les Juifs américains n’ont jamais quitté le camp des progressistes. Cette tradition remontant aux années d’immigration de masse s’est solidement ancrée à partir des années ’30, lorsque les Juifs ont massivement soutenu les réformes sociales du New Deal de Roosevelt. Cela s’est poursuivi dans les années ’60, alors que des Juifs jouaient un rôle de premier plan dans le mouvement des droits civiques et toutes les grandes réformes sociales. Ainsi, depuis 1932, au moins deux tiers de l’électorat juif vote démocrate. Avec John Kennedy, Bill Clinton, Barack Obama et Hillary Clinton, ce pourcentage fut même plus élevé. Concernant Kennedy, il a d'ailleurs été établi qu’il fut davantage soutenu par les Juifs que par ses coreligionnaires catholiques !

L’arrivée à la Maison-Blanche d’un populiste imprévisible, soutenu entre autres par des suprématistes blancs et des antisémites, annonce-t-elle la fin de la symbiose judéo-américaine ? Les Etats-Unis vivent certes une crise morale, mais cette élection inattendue ne sonne pas le glas de trois siècles d’une histoire plutôt heureuse dans ce Goldene Medine (littéralement « Etat doré », expression yiddish désignant les Etats-Unis), où les Juifs ont oublié qu’ils vivaient en « exil ».


 

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