Devoir de mémoire et de vérité

Mardi 12 avril 2005 par Denis Charbit

 

Ils furent nombreux, très nombreux, à venir à Jérusalem. Plus de quarante pays étaient représentés. On n'avait jamais vu autant de chefs d'Etat et de premiers ministres depuis l'enterrement d'Yitzhak Rabin. Ils étaient rassemblés, à l'invitation du gouvernement israélien, pour inaugurer le nouveau musée de Yad Vashem.

Cette cérémonie, après celle qui eut lieu à Auschwitz, avant celle qui se déroulera à Moscou, ne fut pas une commémoration comme une autre. Car c'est à Jérusalem qu'elle fut célébrée. En apparence, loin du théâtre des opérations où fut mise à exécution l'extermination des Juifs; en vérité, dans le cœur battant, le cœur vivant de nombreux survivants et de tout un peuple dont l'histoire a été brisée par ce cataclysme. Et cependant, ce peuple a juré de ne pas se laisser abattre, de ne pas se vouer à la perdition et à la disparition après qu'il ait pris la mesure de ses pertes innombrables. Pour le gouvernement israélien, par la voix des ministres de l'Education nationale et des Affaires étrangères, il s'agissait par ce rassemblement de faire valoir qu'Israël a été et demeure la seule réponse à la Shoa; l'unique réponse. En présence de tant de représentants de la famille des nations, et au premier rang desquels le secrétaire général des Nations Unies, il était difficile d'imaginer qu'on laisserait passer une telle occasion de délivrer ce message, fut-il sommaire. Par souci des nuances, par respect de la pluralité des choix qui ont été effectués, il me paraît plus juste d'écrire qu'Israël fut une réponse majeure, une réponse collective, une réponse inédite. Mais pas unique : de la sorte, on méprise, on tient pour nulle et non avenue celle qu'ont donné les survivants qui ont agi autrement. Après ces dernières années durant lesquelles Israël a été si contesté, dans sa légitimité même, et pas seulement dans ses choix politiques et militaires, quelle meilleure aubaine pour le président de l'Etat d'Israël et le chef du gouvernement que de rappeler l'Europe et l'humanité à leur mauvaise conscience, à leur échec le plus effroyable. Et ce d'autant que cet échec de la communauté internationale ne fut pas le seul, ni le dernier. Le Rwanda, souvenons-nous, c'était il y a seulement dix ans. Dans ce même esprit, n'était-il pas souhaitable, et même impératif, qu'Israël sollicite la présence d'un représentant de l'Arménie dont la tragédie a inauguré au début du XXe siècle la série des génocides qui l'ont définitivement défiguré? Les Nazis ont visé principalement, mais non exclusivement, les Juifs. La distinction ne fut pas seulement quantitative, car outre le fait que la «Solution finale» a presque totalement réalisé son objectif pour ce qui est des Juifs d'Europe; d'une certaine manière, la Shoa, en décimant une si grande partie du peuple juif, a presque rendu la création d'Israël inutile. Est-ce à dire que l'Etat d'Israël est né des cendres d'Auschwitz? Là aussi, il convient de se montrer nuancé. Certes, on ne peut pas ne pas admettre la proximité chronologique entre la Shoa et l'avènement d'Israël. Toutefois, il convient de rappeler que le sionisme qui a présidé à la naissance d'Israël n'est pas né après 1945. Il a été, pour une part, fondé sur le pressentiment d'une catastrophe imminente, qu'au demeurant il n'a pas pu ni su conjurer. Le sionisme -et l'Etat d'Israël- n'avait pas besoin de cette justification douloureuse et sanglante a posteriori pour donner un contenu à la légitimité de sa revendication. On voit bien cependant que l'argument a servi à persuader nombre de nations qui n'en saisissaient pas la raison d'être. Des Etats qui se posaient avant la Seconde Guerre mondiale des questions : «pourquoi le sionisme? A quoi bon un Etat pour les Juifs?» ont admis, après 1945, que la question n'avait plus lieu d'être posée. Les crématoires dispensaient de toute explication verbeuse et argumentée. Ils étaient la preuve muette, mais éloquente, de la nécessité d'un Etat juif. Cet argument, on le sait, est à double tranchant. On s'expose ainsi à l'apologétique traditionnelle : si Israël est né de la Shoa, ne peut-on dire alors que les Palestiniens ont payé pour un crime qu'ils n'ont pas commis? Outre qu'il y aurait fort à redire sur cette image trompeuse d'une idylle judéo-arabe, et pas seulement au moment de la décolonisation dont les Juifs ont été les victimes alors qu'ils ne furent guère les instigateurs et les privilégiés du système colonial; outre aussi l'approbation qu'a explicitement exprimé le leader palestinien, Haj Amin El Husseini, à l'extermination des Juifs, de telle sorte que les Palestiniens sont, à cet égard, eux aussi complices de ce crime contre l'Humanité, ce n'est pas à cause de la Shoa que le conflit a pris ce tour qui leur a été fatal en perdant la guerre en 1948.

Vocation universelle

Le nouveau musée de Yad Vashem s'inscrit, on le sait, dans cette multiplication de lieux de souvenir à vocation pédagogique érigés depuis l'ouverture du Musée de l'Holocauste à Washington. Quelle doit être alors sa singularité? Tout d'abord, il convient de maintenir celle qui fut la sienne depuis sa fondation au début des années 1950 : Yad Vashem n'est pas seulement un lieu de mémoire, il est et doit demeurer plus que jamais tant un centre de recherches historiques qu'un lieu de réflexion pédagogique. C'est à ce dernier, notamment, que l'on doit en partie le fait que la jeunesse israélienne ne pose plus la question d'antan qui faisait frémir Primo Lévi jusqu'au désespoir : Pourquoi les Juifs sont-ils morts comme des moutons à l'abattoir? Le nouveau musée a été conçu à partir de cette perspective négligée ou refoulée jusque-là : celle des victimes. Victimes à qui l'on ne demande pas de compte, mais face auxquelles on s'incline en montrant ce que fut leur sort quotidien, au ghetto, au camp, ce que fut leur résistance militaire comme leur résistance spirituelle, exposant, à cette fin, des lettres qu'ils ont laissées, des objets dont ils se sont entourés, des œuvres qu'ils ont créées; et de certains d'entre eux, le nom et le visage. Cette insistance sur les victimes ne doit pas signifier que les questions que cet événement pose à la conscience juive et israélienne doivent rester particularistes. Et c'est pourquoi les nations et les Etats d'Europe doivent avoir, eux, pour optique privilégiée, de décrire et de montrer le processus par lequel un peuple civilisé cède à la barbarie; l'engrenage par lequel un Etat voué au bien-être de ses administrés se transforme en gigantesque appareil à donner la mort. Ils doivent insister, enfin, sur les effets pervers et funestes de l'indifférence et de la neutralité lorsque l'horreur bat son plein. Plus qu'un devoir de mémoire, c'est un devoir de vérité qu'ils ont à remplir. A cet égard, les demi-mots, les allusions, les euphémismes font autant de mal que la négation pure et simple. Aussi il convient de noter le courage qu'a eu le Premier ministre Guy Verhofstadt lorsqu'il a présenté à Yad Vashem, au nom du gouvernement et de la nation belges, les excuses de la Belgique. L'argument juridique formel par lequel ses prédécesseurs se sont dispensés de le faire jusque-là est de peu de poids. Les régimes peuvent changer, la nation reste. Or celle-ci s'exprime à travers son régime dont elle est dotée; et c'est donc au régime en place d'assumer toute l'histoire antérieure de la nation, le pire comme le meilleur. Le Président de la République française Jacques Chirac avait montré la voie : la République, qui a été liquidée sous l'Etat français instauré à Vichy, n'en devait pas moins, au nom de la nation française qu'elle représente, assumer les crimes de Vichy faits aux Juifs qu'elle n'a pourtant pas commis. Il est vrai, dans le cas de la Belgique, que le gouvernement belge était en exil pendant la guerre et qu'il n'y eut pas de politique officielle de collaboration avec l'occupant nazi. Et cependant, les rafles, comme celles d'Anvers, les spoliations, les mentions de «Juif-Joden» sur les cartes d'identité, c'est bien en Belgique qu'elles ont eu lieu, et ce sont bien des administrations belges qui en ont été les responsables. Les historiens sont appelés à trancher sur cette question du rôle des autorités des provinces et des communes. Ils ont avec eux la connaissance et la science des archives. Gageons qu'ils y mettront la conscience nécessaire indispensable. Toutefois, au-delà de leur travail, le débat public ne devrait pas dépendre de leurs conclusions, quelles qu'elles soient. La responsabilité est une et indivisible. Cette reconnaissance publique est non seulement due aux victimes, elle marque surtout un renversement de perspective : un pays n'est grand et juste que s'il sait s'agenouiller devant celles et ceux qu'il a voués, directement ou indirectement, à la mort, malgré leur innocence; un pays n'est grand et juste que s'il sait regarder franchement ses zones d'ombre, au lieu de les refouler, au lieu de les minimiser. Par rapport à l'histoire écoulée, face aux crimes, aux fautes et aux erreurs commises dans le passé, le test moral par lequel un homme politique, un gouvernement, une nation devraient être jugés réside dans le regard franc et vrai qu'ils portent, des années après, sur ces crimes, ces fautes et ces erreurs; dans la responsabilité qu'ils consentent à endosser vis-à-vis des victimes survivantes et leurs héritiers, vis-à-vis des jeunes générations qui portent cette histoire. Il ne s'agit pas de la sorte de faire retomber sur les enfants l'opprobre des parents; mais de donner un sens véritable, un sens responsable et critique, à ce que signifient, pour le meilleur et pour le pire, les notions d'appartenance et d'identité nationales.


 
 

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