Opinion

Détester les Juifs, le Juif, c'est se haïr soi-même et l'humanité

Mercredi 13 Février 2019 par Roland Douhard

Alors que les actes antisémites se propagent en France de manière virale ces dernières semaines, et que le site de Regards est lui aussi la cible d'une série de commentaires antisémites et négationnistes sans précédent, nous publions ici la réaction de Roland Douhard, parue sur son site lecoindevue.be

 

« Peine perdue » que de combattre et d’éradiquer la haine des Juifs, voilà ce que j’entends depuis des dizaines d’années au sein des communautés juives et en Israël. Comme un fatalisme sociétal insupportable, à l’exact opposé du judaïsme et de la philosophie juive, qui veulent que rien ne soit figé, qu’il n’y a pas de vérité absolue et définitive, même Dieu est une incertitude, une projection indéterminée, et qu’il appartient aux êtres humains pour avancer de ne pas renoncer à la remise en cause, aux troubles nécessaires qu’occasionne le doute.

Le concept d’antisémitisme, arme oh combien efficace dans la bouche de ceux qui dénoncent, parmi d’autres tares, « la posture victimaire » des Juifs, afin de mieux éluder la question de l’infondé éthique d’une haine tenace au point qu’elle détruit toute légitimité de celui qui la porte, globalise, en écrasant dans sa sémantique XXL, les visages de chaque personne, au demeurant juive ici, réduite en son individu, sa personnalité et son histoire à une tête d’affiche fourre-tout. Car, en généralisant par facilité langagière, voire paresse intellectuelle, l’esprit fait ainsi l’impasse sur la dimension humaine d’une condition, certes partagée par un peuple aux traditions singulières et, c’est moins connu, diversifiées, car elles s’inscrivent pleinement dans l’universel en posant toujours comme préalable l’égalité commune, une condition qui, en réalité, se décompose en autant de tribus, de communautés, de familles et d’individus.

En globalisant, on échappe à la vérité ultime de chacun d’entre nous, qui est de se retrouver en face à face avec l’Autre, son semblable, son « soi-même ». Ce qui ramène une problématique informelle et théorique à une confrontation intime avec sa conscience et sa morale, au regard des paroles, des gestes et des actes, inspirés par la haine, commis à l’encontre de personnes dont le seul tort est d’être nées juives, d’avoir des origines israélites, de s’être converties au judaïsme, ou, oui, de se reconnaître juif par ses enfants (voir à ce sujet Le dictionnaire amoureux du judaïsme de Jacques Attali). La mise à distance, qui n'est en rien ici une manière raisonnée de comprendre, permet le déferlement des fantasmes les plus féroces et crétins. Delphine Horvilleur, l’une des trois femmes rabbins en France, dans son dernier essai Réflexions sur la question antisémite mentionne: « En octobre 2018, le leader suprématiste afro-américain, Louis Farrakhan, comparait les Juifs aux nuisibles qui rongent la nation et déclarait sur les réseaux sociaux : "Je ne suis pas antisémite, je suis anti-termite" ».

Ces dernières années les exemples de propos et d’actes antisémites n’ont pas manqué, tant les anonymes que les revendiqués. Bien sûr, les antisémites les plus acharnés ne reculent pas lorsqu’ils sont face à leur proie. Nul besoin de revenir sur le révélateur de l'affaire Dreyfus ou de s’étendre sur la dimension eschatologique de la Shoah. Plus près de nous, en janvier 2006, le gang des barbares, qui a torturé Ilan Halimi pendant des semaines avant de le laisser nu, brûlé au troisième degré, sur une voie de chemin de fer, restera comme l’un des crimes antisémites les plus marquants depuis la Seconde Guerre mondiale. Malheureusement, il n’est pas le seul, en France, en Europe et dans le monde. Dans l’Hexagone, on assiste à un véritable déchaînement antijuif. Les actes antisémites y ont augmenté de 74% en 2018. « D’Internet aux Gilets jaunes, des universités aux cités de banlieue, le phénomène », comme l’écrit Le Monde du 12 février, « s’étend et prospère ».

Ce 11 février 2019, l’arbre planté à Sainte-Geneviève-des-Bois, dans l’Essonne, là où avait été retrouvé Ilan, a été scié à deux jours de la commémoration de sa mort. On voit des portraits de Simone Veil, qui repose désormais avec son mari, Antoine, au Panthéon, recouvert de croix gammées, la vitrine d’un restaurant casher souillée d’une inscription « Juden », comme « au bon vieux temps » de la Nuit de cristal à Berlin. Tant d’autres faits et forfaits nourris au sein de l’exécration des Juifs. Le mouvement des Gilets jaunes, gangréné par l’ultra-droite antisémite et l’ultra-gauche antisioniste, charrie dans son sillage les pires remugles de la haine des Juifs. Le président Emmanuel Macron fait l'objet d'une campagne écoeurante quant à sa servilité, pour être poli, aux "intérêts juifs", quand ce n'est pas sa supposée homosexualité cachée. Son passage à la banque Rothschild le voue à jamais à la finance juive et, au-delà, au projet complotiste. 

Que faire ? Se résigner ? Certainement pas. Résister ? Mais comment ? Jean-Paul Sartre, dans son fameux essai Réflexions sur la question juive expliquait comment le Juif est défini en creux par le regard de l’antisémite. Combattre par l’intelligence, la culture et la connaissance cette catégorie hors norme de la capacité humaine à la sauvagerie, en renforçant l’éducation aux valeurs laïques et démocratiques, au travail incessant de civilisation, à savoir l’apprentissage de la maîtrise de nos instincts (Albert Camus disait, « Un homme, ça s’empêche ») et l’appropriation acceptée et apaisée de la diversité en notre propre singularité et nos appartenances, est assurément indispensable. Cela suffit-il ? Comment faire si tout cela échoue ?

Delphine Horvilleur, qui appartient au mouvement libéral français du judaïsme, minoritaire en France mais majoritaire aux Etats-Unis, proche en Belgique du Centre Communautaire Laïque Juif (CCLJ), nous propose d’aller chercher dans les textes talmudiques des portes de sortie. Ses réflexions offrent des outils de résilence pour échapper au repli identitaire, des Juifs comme des autres personnes, car, écrit-elle, « la tradition rabbinique ne se soucie pas tant de venir à bout de la haine des Juifs (peine perdue …) que de donner des armes pour s’en prémunir ». Le message n’est évidemment pas destiné qu’aux seuls Juifs. Cela ferait le jeu du repli communautariste, comme un oxymore à sa démarche, mais à tout le monde, à toute personne qui reconnaît dans le visage de l’Autre, quel qu’il soit, la figure de l’humanité et pour le Juif, selon la Rabbin, celle de la féminité, à savoir, cette cavité incertaine où peuvent se nicher tous les dérèglements et les impuretés. 

Pour le philosophe juif, Emmanuel Levinas, dans Ethique et Infini, la morale est un absolu qui règle l’existence et désigne la relation à autrui. Comme la relation à autrui est pour lui asymétrique – nous ne pouvons attendre la réciprocité des actions sans l’activation de la morale – c’est pourquoi, il nous appartient d’agir sans savoir ce qu’autrui fera. C’est par le vis-à-vis direct, tous masques baissés, avec le visage de cet Autre, métaphoriquement désignant notre nudité, notre fragilité, comme le véritable siège de notre humanité individuelle en sa dimension holistique, que nous pourrons dépasser nos peurs et fantasmes des apparences « étranges » d’autrui. L’humanité est collective, c’est le sens même de sa définition, elle ne peut donc assurer sa survie que par la morale, qui, comme chacun sait, civilise, sans quoi son tropisme anthropophage, dont l'histoire et l'actualité regorgent de manifestations, pourrait prendre le dessus. C’est pourquoi regarder l’Autre, c’est le dénuder et lui offrir sa propre nudité. Ainsi, c’est notre vulnérabilité qui engendre la morale, qui ne trouve sa valeur éthique que par l’action voulue et dédiée à l’Homme social.

La haine antisémite désigne en vérité celle de l’humanité tout entière. Chaque partie est équivalente à la somme des parties, les Juifs, évidemment, comme tout être humain, en sont une composante consubstantielle. La pensée juive est ontologiquement universelle, tant au travers les textes religieux que philosophiques. Elle a dû très tôt intégrer à sa pratique – elle est une orthopraxie et non une orthodoxie – le contre-poison moral aux tentatives mortifères et protéiformes qu’elle a rencontrées tout au long de son long cheminement. Les sept Lois noahides, celles de Noé, destinées à organiser la vie en société de tous les êtres humains, en bonne harmonie avec la nature, et les cinq dernières Lois mosaïques, celles des Dix Commandements de Moïse (les cinq premières sont des Mitsvot, parmi les 613, qui s'appliquent, avec aussi les cinq dernières, aux seuls Juifs) ne sont que la tension juive, au sens tendre vers, d'offrir au monde des règles communes, afin de permettre, par la régulation morale, à la fois à l'humanité de ne pas sombrer dans ses divisions et au peuple juif de ne pas être englouti par le déchaînement de ces dernières.

La pensée juive nous amène à transcender nos particularismes identitaires, source, pour le meilleur, d’enrichissement, et pour le pire de désolation. Il s’agit de garder intact la capacité de chacun d’entre nous à réfléchir autrui en sa pulsion de vie et son désir de vivre. Comment ? Par le travail incessant qui consiste à fixer le périmètre de l’éthique dans notre rapport à la différence, à celui qui propose, dans le meilleur des cas, non pas un autre être, car l'espèce humaine est une, mais un autre avoir, un autre vouloir, un autre savoir et un autre pouvoir. Détester les Juifs, Simone Veil la Juive, vomir ses obsessions racistes et populistes sur les institutions démocratiques, c’est se haïr soi-même et l'humanité.


 
 

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http://www.respectzone.org/fr/
  • Par DIANKHA - 19/02/2019 - 21:05

    Très beau texte à photocopier et à lire avec un crayon pour souligner les passages comme celui-ci
    “ Détester les Juifs, Simone Veil la Juive, vomir ses obsessions racistes et populistes sur les institutions démocratiques, c’est se haïr soi-même et l'humanité.“
    Donc, Vive l’altruisme , vive la fraternité , vive le cosmopolitisme , vive l’amitié, vive l’amour de l’autre