L'édito

Depuis 1967, un attachement viscéral à Israël

Jeudi 1 juin 2017 par Nicolas Zomersztajn, Rédacteur en chef
Publié dans Regards n°863 (1003)

Juin 1967 est une date charnière dans l’histoire juive contemporaine. L’angoisse causée par l’aggravation de la situation au Proche-Orient et la menace de destruction d’Israël ont entraîné une mobilisation spontanée et massive dans les communautés juives d’Occident.

Nul mieux que Raymond Aron n’a su traduire ce sentiment terrible qu’ont éprouvé les Juifs de diaspora dans les jours qui ont précédé le déclenchement de la guerre des Six Jours. Cet intellectuel français, Juif assimilé et non sioniste, a ainsi écrit le 4 juin 1967 : « Si les grandes puissances laissent détruire le petit Etat d’Israël qui n’est pas le mien, ce crime modeste à l’échelle du monde m’enlèverait la force de vivre ».

Cette angoisse juive qu’exprime Raymond Aron constitue en réalité le cœur du lien indéfectible qui relie les Juifs de diaspora à Israël. D’autres évoquent à juste titre un lien viscéral. C’est ce qu’illustre parfaitement le témoignage de la philosophe française Elisabeth de Fontenay : « La guerre des Six Jours a tout changé, car la panique que j’ai ressentie devant la possibilité d’un nouvel anéantissement a été un moment fondateur. Avec la plupart des Juifs, y compris quelques militants antisionistes, je me suis découvert un attachement viscéral à l’existence d’Israël ».

Face à la passion antisioniste qui s’est diffusée dans le monde occidental, l’angoisse des Juifs n’a cessé de croître. Lorsqu’ils voient des non-Juifs se braquer obstinément sur la notion très problématique de « peuple élu » pour attribuer aux Juifs un sentiment de supériorité et une volonté de domination, il devient difficile de vaincre cette angoisse. Loin d’être apaisée, elle augmente davantage lorsque des intellectuels ou des responsables politiques et associatifs assimilent Israël à l’Allemagne nazie ou à l’Afrique du Sud de l’apartheid. Heurtés par ces comparaisons abjectes, les Juifs entendent alors marquer leur solidarité à Israël et démasquer toute trace d’antisémitisme derrière des propos ou des attitudes antisionistes. Ils ont le sentiment qu’Israël est érigé en Juif des nations voué à subir ce qu’ils ont subi par le passé. Comme si tout pouvait recommencer.

Les Juifs sont pleinement conscients que nombre de non-Juifs ne comprennent pas cette angoisse et ce lien viscéral à Israël qu’ils considèrent souvent comme une hypersensibilité déplacée ou comme une marque d’allégeance à un Etat étranger. C’est ainsi que certains laissent clairement entendre que les Juifs ne sont pas tout à fait belges ou français, qu’ils forment un groupe à part défendant les intérêts d’un Etat étranger.

Il est vrai que l’attachement des Juifs à Israël, aussi atypique soit-il, peut paraître compliqué ou trop complexe pour ceux qui connaissent mal le monde juif et son histoire. Il faut alors leur dire ou leur rappeler que cet attachement n’enlève en rien aux Juifs leur appartenance à leur pays, que ce soit la Belgique ou la France. Dans son discours de remise du titre de docteur honoris causa de l’Université hébraïque de Jérusalem en 1972, Raymond Aron avait formidablement défini les contours de cet attachement juif diasporique à Israël : « Français, j’avoue que, dans certaines circonstances, j’éprouve à l’égard d’Israël une dilection particulière. Le patriotisme ne doit être ni exclusif ni totalitaire. Une adhésion nationale n’exclut pas, avec d’autres nations ou d’autres peuples, des affinités traditionnelles ou électives ».

C’est ainsi que nous ressentons les choses, quelles que soient les critiques que nous pouvons adresser à Israël en ce que concerne la politique d’occupation et de colonisation que ses gouvernements mènent dans les territoires palestiniens. Notre attachement viscéral à Israël est beaucoup plus qu’émotionnel ; il est d’ordre existentiel. Ce qui importe, c’est qu’Israël soit.


 

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  • Par Roland Douhard - 7/06/2017 - 12:14

    Eretz Israël ne serait pas, cela empêcherait-il les Juifs de devoir se justifier de leur continuité historique, de leur mémoire, de leur travail d'étude constant et savant, de leur acharnement à être au creux même du non-être de l'uniformité mortifère ? Pas sûr ! Cela leur épargnerait-t-il de devoir rendre compte de leur existence si souvent incomprise, parce que singulière au sein, pourtant, de valeurs universalistes qu'ils n'ont cessé de transmettre depuis le coeur même de leur identité ? Pas certain ! Ce qui dérange, agace et insupporte, c'est précisément le regard fraternel qu'ils portent sur la condition humaine, sans avoir jamais renoncé à l'origine unique, non supérieure mais différente, de leur part de cette humanité. L'Etat d'Israël est l'héritier imparfait, car toujours en chantier, de ce patrimoine humain. Il permet aux Juifs de ne pas désespérer de leurs frères humains. En sont-ils conscients ? Confetti sur la carte du monde, arche symbolique d'une survie millénaire, Israël sédentarisé se doit d'être, au sens ontologique du verbe, en raison du lien qui le relie au Juif nomade, qui se devait de l'être tout autant pour ne pas disparaître. Enfin, pourrait-on dire, la stabilité et la sécurité, obsessionnelles, non de nature mais de nécessité, ont pris la place de la peur vitale et de la peine perpétuelle. Mais nous savons qu'Israël comme le peuple juif, dans toutes leurs composantes et richesses, ne peuvent vivre que dans la multitude et le respect des uns et des autres, puisque cette valeur les a nourri de toute sa profondeur, dès la première écoute du devoir qu'il leur incombe. Israël est essentiel au peuple juif comme aux autres peuples. C'est pourquoi, son droit imprescriptible à l'existence est pour toujours lié à son obligation de ne pas se fermer à l'Autre.

  • Par Yoram - 9/06/2017 - 10:43

    J'avais voulu commenter : Au delà du gargarisme, Roland Douhard fait-il de l'humour noir ?

    Mais mon commentaire ne passe pas, contrairement à l'humour noir involontaire de Roland Douhard qui, lui, passe sans problème, trouve ici aisément sa place. Y a-t-il pourtant dans le commentaire de Douhard un passage qui ne soit pas sinistrement imbécile ?

    Me réclameriez-vous un exemple, par hasard ? Contrairement à Roland Douhard, devrais-je étayer ce que je dis ? C'est manquer d'équité. Mais va pour un exemple : "[L'état d'Israël] permet aux Juifs de ne pas désespérer de leurs frères humains", nous dit Douhard avec mise en scène, pathos et trémolo. Désespérer la population autochtone compte visiblement pour du beurre. Elle n'a sans doute pas le bonheur d'être du groupe des "frères humains" dont on fait volontiers un club fermé. Roland Douhard qui nous donne de l'ontologique aurait pu au moins avoir pitié de François Villon au lieu de broder ses mots sur son rabat de tartufe.

    Je désespère de lui.

  • Par Roland Douhard - 10/06/2017 - 6:07

    Désespérer, cher anonyme courageux, à défaut d'espérer. Chacun ses moyens, chacun ses insuffisances.

  • Par Roland Douhard - 10/06/2017 - 14:19

    Yoram, anonyme courageux,

    Sans doute mon inculture à décrypter l'ironie si personnelle d'une cervelle en action en est responsable, mais je ne sais toujours pas si vous me blâmez d'aimer trop Israël et le peuple juif ou si vous me reprochez de ne pas en faire assez. Allez savoir. A relire votre divertissante sortie, car elle allège béatement toute réflexion, vous semblez meubler le vide de votre pensée avec la boue qui vous sert de maquillage. Dommage qu'ici même certains traitent le nécessaire et honorable débat démocratique avec les armes des faibles, la grossièreté et l'insulte.

  • Par Yoram - 10/06/2017 - 16:53

    Roland Douhard, quand vous vous rendrez compte de ce que vous écrivez, vous verrez combien mon commentaire est mesuré. Comme vous voyez, je peux faire mine d'espérer.