Le point de vue d'Elie Barnavi

Du déni de la réalité

Mardi 1 décembre 2015 par Elie Barnavi, Ancien ambassadeur d'Israël
Publié dans Regards n°831

Bien que les sociétés européennes soient confrontées depuis des années à l'islam radical, nombreux sont ceux qui se complaisent encore dans le refus de voir la réalité de cette idéologie mortifère.

Etrange et omniprésente pathologie, qui frappe aussi bien individus et collectivités. Il s’agit du rejet de la réalité, ou d’un pan de la réalité. Je vois, mais je ne perçois point, ou plutôt je refuse de percevoir ; je sais, mais je ne veux pas savoir. S’agissant des individus, le déni est du ressort de la psychologie, voire, dans des cas extrêmes, de la psychiatrie. En politique, il prend le masque grotesque de l’idéologie.

Oui, il y aurait un épais ouvrage savant à consacrer au rôle du déni dans la série de malheurs qui ont fait la trame de notre modernité. Fallait-il se complaire dans la cécité volontaire pour ne pas voir la réalité du totalitarisme soviétique et renvoyer ceux qui s’obstinaient à la décrire telle qu’elle était dans l’enfer des ennemis du progrès et de l’émancipation des peuples. Et que de souffrances l’humanité ne se serait-elle pas épargnées si l’on avait consenti à voir dans Mein Kampf ce qu’il étalait au grand jour, à savoir un programme d’action qui allait être méthodiquement exécuté à la face des démocraties sceptiques.  

Au prix de quelques dizaines de millions de victimes, et sauf exception, ces deux cas classiques sont bien connus désormais. Ce qui est extraordinaire est que, avec une constance admirable, l’on s’obstine à retomber dans les vieilles ornières. C’était « Le drapeau de la Résistance flotte sur Phnom Penh » (Libération du 17 avril 1975) hier, c’est « Pour les musulmans » (Edwy Plenel, La Découverte), aujourd’hui. Reconnaissons-le, ce déni-là est surtout de gauche et se pare des oripeaux d’un progressisme de bon aloi.

Cela fait des années que le monde se mesure au phénomène de l’islam radical, et de bons esprits n’en ont toujours pas compris les tenants et les aboutissants. Voici ce que m’écrit, après le massacre du vendredi 13 novembre, une amie française qui travaille avec moi sur un projet d’exposition sur les relations multiséculaires entre l’islam et l’Europe : « …cette relecture violente et haineuse des textes cristallise l'abandon culturel et social que vivent certaines populations immigrées et ghettoïsées en Europe, qui n'ont plus que cela à quoi se raccrocher, car exclus de l'école et du monde du travail, exclus de la République. Des jeunes qui ont la haine et sont perdus, car abandonnés par la société sans aucun outil de réflexion, nourris par les jeux vidéo où l'on tire dans le tas sur des ennemis virtuels… » 

Il reste à expliquer comment et pourquoi « l'abandon social et culturel » en Europe rend compte des massacres des yézidis et des chrétiens au Proche et au Moyen-Orient, des décapitations de journalistes et du meurtre systématique de musulmans qui ne se reconnaissent pas dans l'idéologie de l'Etat islamique. Un « abandon social et culturel » qu’il serait stupide de nier, mais qui est tout de même relatif. Après tout, la France a englouti des milliards d'euros dans sa « politique de la Ville », notamment dans des équipements culturels sur l'ensemble du territoire - pas de quartier « sensible » sans sa bibliothèque, son centre culturel, son stade et sa piscine. Il faudra aussi expliquer pourquoi un certain Mohammed Emwazi, rejeton d'une famille riche originaire du Koweït établie en Grande-Bretagne lorsqu'il avait 8 ans, et qui a fait d'excellentes études dans une université anglaise prestigieuse, est devenu le bourreau global Jihadi John. Et aussi pourquoi environ 20 % des candidats au départ en Syrie sont des Français « de souche » sans histoire, issus des classes moyennes. Enfin, il faudra expliquer pourquoi d'autres populations anciennement colonisées n'ont pas produit de monstres de cet acabit. Selon cette logique, les Vietnamiens, les Chinois, les Indiens, que sais-je encore, auraient dû mettre le monde à feu et à sang. Mieux, ou pis, s'il y a un collectif humain qui aurait dû se muer en peuple de kamikazes, c'est bien le peuple juif, non ?

En fait, l'explication sociologiste, oublieuse de l'histoire et de ses ressorts culturels profonds, est révélatrice du déni massif des clercs face à une crise de civilisation que des intellectuels musulmans -Abdennour Bidar, Abdelwahab Meddeb, Kemal Daoud, Boualem Sansal et tant d'autres- s'efforcent d'identifier et de combattre.

Il reste à dire un mot de la Belgique, formidable cas de déni collectif. Cela fait des années que je fréquente cet attachant pays, et que de fois n’ai-je entendu des amis belges comparer favorablement leur pays à la France pour ce qui concerne l’intégration des immigrés. Ici, on ne rejette pas les immigrés dans la périphérie des grandes villes, ici, on sait s’y prendre, ici, on leur fait une place dans la cité… Peut-être. Vu de Molenbeek, ce n’est pas évident.   


 

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http://www.respectzone.org/fr/
  • Par Bourhis - 10/12/2015 - 14:32

    Merci

  • Par Seknadje - 10/12/2015 - 20:22

    La culture du déni est ancienne . Raymond Aron a écrit un livre sur le déni
    Mais bien sûr dans le début des années 60 il était mal vu d être d accord avec Aron.
    Monsieur Barnavi , bien qu homme de gauche, je pense, reconnaît que c est principalement le fait de la gauche et de l extrême gauche.
    Cela s explique aisément : le marxisme, le socialisme peuvent être assimilés à des religions, avec un dogme bien précis, et impossible d y déroger même si les faits irréfutables viennent le contredire.
    C est cette attitude qui est la cause de tous les malheurs de la civilisation occidentale et qui va certainement la conduire à sa destruction.
    Il est maintenant trop tard. Certes, il y aura des combats d arrières garde, mais l Europe est malade , usée, et on peut dire que les élites fatiguées sont
    Attirée par le suicide.. Sous couvert de bons sentiments, de supériorité morale et intellectuelle ils se couchent et se donne bonne conscience.
    Monsieur Barnavi le reconnaît , un caporal , peintre de rencontre, a prévenu
    L Europe de çe qu il allait faire. Certes qques personnes y ont cru mais c était plus confortable de ne rien faire.
    Et c est pourquoi je suis souvent étonné des prises de positions de Mr Barnavi. Les Islamistes , on peut leur reconnaître une qualité, la franchise ont annoncé en clair leurs objectifs: détruire la civilisation occidentale et obliger la population qui restera à se soumettre à l islam.
    Alors c est une guerre totale et on refuse de l admettre. Mais quand on nous declare une guerre totale il faut y répondre. Mas voilà, nos brave gens de gauche ne peuvent s y résoudre et prônent une guerre en dentelle. C est perdu d avance et les islamistes le savent.

  • Par ariel dahan - 11/12/2015 - 7:23

    Terriblement exact et si bien écrit! Merci Eli...Si vous me permettez, je rattache cette situation aberrante a une perte massive et inquiétante de la mémoire collective.Mais également à un désarmement moral d'autant plus dangereux qu'il est sélectif. http://2kismokton.blogcitoyen.fr/desarmement-verbal-et-moral/#comment-2846Dessalement qui conduit au déni.http://2kismokton.blogcitoyen.fr/terrorisme-low-cost-deni-des-medias/Enfin je vois dans le phénomène de radicalisation la résultante d'un état de "a-conscience", Etat plus grave envie.Ariel Dahan

  • Par Jean-Luc Rongé - 15/12/2015 - 21:13

    Elie,

    Ton texte est un peu court. En général, tu adoptes un discours un peu plus étayé. Je ne comprends pas, à partir de ce que tu écris, comment tu expliques que des enfants nés dans nos cités, éduqués dans nos écoles peuvent nourrir une telle haine.

    Ton questionnement s'arrête au niveau de la question. Tu es un historien des religions ... et de leurs dérives à travers les siècles. Ces lumières pourraient aussi nous éclairer.

    Meilleurs sentiments

  • Par martin - 16/12/2015 - 1:47

    Il n'y a pas qu'un déni. Il ya aussi une inintelligence chronique due à un manque flagrant de sens de justice et de vérité... Par rapport à l'islam français - réservoir potentiel de voix électorales - il y a un consensus global d'analyse fantasque. Le péché intellectuel le plus grand - traité comme un délit en France pour les journalistes s'appelle amalgame... Ceci n'a rien à voir avec l'islam est devenu slogan. Mais ce n'est pas vrai. L'islamisme radical en France est le sommet délinquant d'une délinquance multi récidiviste ... 800 000 prisonniers de droit commun demandent l'accompagnement d'un Imam en France lorsqu'il sont en prison. Près de 75% de tous ceux qui sont en prison. Mais dit -on - cela n'a rien à voir avec l'Islam... Oui ! aussi peu que la l'inquisition n'avait à voir avec l'Eglise catholique, ou les croisades avec l'Eglise chrétienne... Il faut arrêter de raisonner avec nos émotions inclinées devant des électeurs potentiels ... Le déni commence en prison en France. Déjà pour y arriver en prison il faut une radicalisation tellement intense, des incivismes et des violences tellement développés et surmultipliés que celui qui y atterrit finalement ne peut que s'étonner devant l'impuissance hasardeuse qui l' a rattrapé. Quand j'ai agressé 40 ou 50 personnes pour finalement seulement être stoppé dans mon délire pour d'être quelqu'un, le pas de désespoir pour être quelqu'un d'encore plus grand et passer à la télé ou être reconnu de manière international n'est qu'un pas de mouche. Nous nous imaginons vraiment en France que petit poisson ne deviendra pas grand quand il s'agit de graves délits communautaristes répétés et jamais sanctionnés . Les responsables musulmans en France devraient s'interroger de l'échec total de leur religion à produire de la paix dans les cités. Certes la misère sociale est grande. Certes l'islam religion de paix ne sait pas ce qu'est la paix. Il faut arrêter de réfléchir comme si nous avions à la place de notre cervelle un pois chiche.

  • Par LANCRY - 6/01/2016 - 0:20

    Magnifique analyse à laquelle je n'ai rien à enlever ni à ajouter.
    Merci à Elie Barnavi de l'avoir écrit. Venant d'un ex-ambassadeur d'Israël en France, sa vision n'en a que plus de poids.