Critique

Du déni face à l'islamisme

Mardi 4 décembre 2018 par Claude Javeau, professeur émérite de l'ULB
Publié dans Regards n°1034

Comme l'a fait admirablement André Versaille dans son livre Les musulmans ne sont pas des bébés phoques (éd. de l’Aube), il est temps pour nombre d’intellectuels de gauche de cesser de se réfugier dans le déni face à l’islamisme. Le constat du sociologue Claude Javeau, professeur émérite de l’ULB.

 

On se rend compte depuis quelque temps que le magistère intellectuel de la gauche, du moins en France, est en train de verser à droite. Eric Zemmour est un exemple, Elisabeth Lévy aussi, tout comme Eugénie Bastié (une bien charmante personne, soit dit en passant). Et d’autres qui ne pensent pas et n’écrivent pas comme les épigones de Sartre et Co. Alors que la France, depuis belle lurette, est le plus souvent gouvernée à droite -et quand elle l’est à gauche, à quelle gauche peut-on attribuer François Mitterand ou François Hollande ?-, les intellectuels, ceux qui acceptent cette labélisation, ont été « gens de gauche », occupant les maisons d’édition, les chaires d’universités, les médias audiovisuels, les journaux influents. Les rares voix de droite, simplement conservatrices (on ne parle pas de fascisme ici), ont souvent été vilipendées, à l’instar d’Alain Finkielkraut ou de Raymond Boudon. Il n’était pas bon, naguère encore, d’invoquer Raymond Aron dans mon université, succursale de l’esprit parisien.

Il est sans doute temps que le monde de la pensée actuelle, sous nos latitudes, apprenne à redresser son volant et à battre sa coulpe. Régis Debray, assez prudemment il est vrai, s’y est employé. Parmi quelques autres, j’aimerais mettre en évidence André Versaille, dont le dernier ouvrage Les musulmans ne sont pas des bébés phoques mérite incontestablement un moment de lecture approfondie. Comme il l’annonce lui-même, ses critiques s’adressent à sa « famille », celle des intellectuels de la gauche, champions toutes catégories en matière de déni ; entre autres du goulag, de la barbarie de la Révolution culturelle chinoise, de la tyrannie des régimes du Tiers-monde qui a souvent été plus forte qu’au temps de la colonisation. La situation se renouvelle aujourd’hui face au fanatisme islamiste, à l’égard duquel nombre de ces intellectuels craignent avant tout d’être taxés d’islamophobie, le péché mental à la mode.

Avec beaucoup de verve et servi par une riche érudition et un style agréable, Versaille passe en revue ces corps de déni. Certains aspects du tiers-mondisme en prennent pour leur grade, à commencer par les illusions engendrées par la révolution algérienne. Différents avatars du « syndrome colonial » sont passés en revue. Des mots très durs sont écrits au sujet de la manie de la repentance, qui entend faire endosser des comportements condamnables de jadis par des contemporains qui n’en peuvent rien. Une partie importante de l’ouvrage est consacrée à la lutte contre l’islamisme. On lit notamment que : « A supposer que nous nous résolvions à admettre que, oui, nous sommes en guerre contre les terroristes islamistes, nous ne sommes pas prêts à entendre que celle-ci soit religieuse. Les djihadistes n’arrêtent pas d’invoquer le Coran, comme inspiration de leurs tueries (…), et nous nous obstinons à ne pas l’entendre ». Ce choix louable de voir les choses en face va à l’encontre des explications mettant en avant les difficultés sociales des « banlieues », les cultures de l’abandon, le racisme ambiant, etc. Toutes considérations que notre auteur attribue partiellement à « la sortie de la religion » de l’intelligentsia occidentale et de ses commentateurs.

On aimerait proposer d’autres citations. On soulignera encore l’intelligence des épigraphes ouvrant certains chapitres. Il ne s’agit pas d’aller nous-mêmes à Canossa, mais bien de rectifier le tir. Non seulement d’écouter l’Autre, mais aussi de l’entendre. Le livre de Versaille appelle une lecture attentive préalable à un examen de conscience approfondi. Mais pas seulement. Il faut donc lire Alain Badiou, « ce philosophe contemporain à succès, intarissable obsessionnel sur ce capitalisme mondialisé, cause de tous les maux de la terre qui insère ». En effet, dans Notre mal vient de plus loin – Penser les tueries du 13 novembre (éd. Fayard), Badiou mentionne 42 fois le capitalisme sur les 63 petites pages que compte ce livre consacré aux tueries de Paris du 13 novembre 2015 ! La lecture de Versaille nous prémunira sûrement contre ce travers.


 
 

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  • Par Bernard Rosenberg - 18/12/2018 - 11:40

    En 2005, Nicolas Sarkozy s'adressait aux élites religieuses pour résoudre un problème de violence dans les banlieues françaises. Il y a quelque jours, il m'est revenu une conversation au sein d'un groupe de travailleurs sociaux. Une sorte de point Godwin était atteint qui consiste à évoquer la religion de chacun et fatalement une comparaison entre elles, chacune ou presque étant représentée par une personne du groupe. Ainsi apparut un propos qui marque froidement un aspect de la communauté musulmane. Si tu n'es pas croyant, tu n'es rien dans la communauté. Tu es pire que tout, atteint du sorte de peste morale. Tu n'st qu'un mécréant. Et là se situe, pour moi, à la fois le verrou et la clé du problème. Lors d'une rencontre avec Rachid Benzine, je lui opposait la nécessité que la communauté musulmane puisse disposer d'organes laïque à l'image du CCLJ par exemple au sein de la communauté juive. Malgré la sagesse de l'homme, je senti la froideur s'installer et le propos disqualifié par la religion contenue comme premier principe en lui. Pourtant, la nécessité de reconnaître qu'il y a un espace où la religion doit s'exclure d'elle-même du champ culturel et de la rencontre des autres pour admettre une indispensable respiration et voir naître des inspirations est la base voire le véritable socle de la vie sereine ensemble. Je suis aujourd'hui persuadé que si certains jeunes passent du foyer à la rue, de la rue à la petite délinquance et parfois de la délinquance à la radicalisation violente, c'est parce qu'il n'y a pas d'espace pour le non religieux. Celui qui arrive au bout de sa pensée, de son intelligence, qui a négligé les autres savoirs, se refait parfois une culture, une appartenance. Il était au banc de sa communauté et il va par réaction, chercher à montrer à la ville et au monde qu'il fait non seulement partie d'elle mais qu'il est au-dessus d'elle par l'ultime sacrifice de sa vie. Si on comprend cette logique on voit d'emblée l'urgence qu'il y a à faire admettre que la création d'un espace de laïcité, non pas ou non pas seulement au sein des organes neutres de la société, mais d'abord et avant tout au sein des communautés musulmanes. Il s'agit d'un enjeu tellement fondamental que toutes les autres considérations identitaires sont à mes yeux négligeables et peu constructives d'avenir en comparaison avec elle. Et je serai serein quand toutes les élites politiques, intellectuelles et religieuses se seront emparées du sujet et le transformeront en projet. Car, si je vis bien ma judaïté, c'est très certainement parce que je suis un homme libre au sein de ma communauté elle-même libérée. Libre de porter mon âme dans une synagogue et jouir sans limite du savoir des autres et de ses enfants instruits, beaux qui me force à penser à ceux qu'on a enlevé si injustement à l'affection, l'amour et la vie. Libre d'être athée sans renoncer à rien. Je n'ai pas ce pouvoir d'imposer une telle liberté à une communauté quelconque mais c'est ce que je souhaite de tout coeur à mes amis musulmans et surtout ceux de mes amis qui sont dans le désarroi d'être dans le libre-examen sans être reconnus dans leur communauté.

    Bernard Rosenberg.

  • Par PIROTTE Raymonde - 19/12/2018 - 15:03

    Je recommande le livre de Douglas Murray (traduction Française y compris sur e-book Apple!) L'Etrange Suicide de l'Europe . à lire et à relire ...

  • Par Zollah - 6/01/2019 - 2:43

    Voici plus de 20 ans, JF Revel pointait déjà très précisément ces dénis - et avec quelle verve, quelle économie d'écriture.
    Relire "Fin du siècle des ombres", recueil de ses délectables éditoriaux au Point, de 1983 à 1999.
    Un extrait, le 2 mars 1996, suite à la condamnation apparemment unanime par les musulmans de France, Mosquée de Paris en tête, de la visite de Salman Rushdie :
    ... "On veut bien admettre que la majorité des musulmans [de France] sont modérés. Mais alors on souhaiterait que parfois cette majorité supposée se prononce de façon plus ouverte, se manifeste de façon plus massive contre l'intolérance des extrémistes. Son silence est accablant." [Ph. Aziz, dans "le paradoxe de Roubaix", livre ] "en rupture avec la sociologie ambiante, bavarde et idéologique, démontre cette vérité : l'acquisition de la nationalité française n'est en rien un facteur d'intégration si ceux qui l'acquièrent - ou la possèdent par droit du sol - n'acceptent pas le pacte culturel et juridique qu'implique cette citoyenneté.
    On ne comprend rien aux problèmes de l'immigration musulmane si on attribue les échecs actuels de l'intégration sociale et scolaire aux seules difficultés économiques" ...

    Quand on lui reprochait son libéralisme, Revel répondait que c'était la gauche qui trahissait ses valeurs de progrès.