L'opinion de Brigitte Stora

Le démon acquitté

Mardi 4 Février 2020 par Brigitte Stora, Documentariste et essayiste
Publié dans Regards n°1058

Si le recours en cassation est refusé, l’assassin de Sarah Halimi déclaré pénalement irresponsable par la Cour d’appel de Paris du 19 décembre dernier ne sera pas jugé. Cette décision est d’autant plus troublante que la dimension antisémite de ce crime atroce a été retenue.

On a le droit de s’interroger et même de contester pareille décision. A condition de se garder d’une vision complotiste qui, hélas, se répand. Il est toujours hasardeux de réclamer une intervention politique dans un dossier pénal, car la démocratie est liée à la séparation des pouvoirs. De même qu’on ne doit pas regretter qu’un tribunal ait recours à l’avis d’experts pour déclarer un assassin irresponsable pénalement. La justice d’un Etat de droit est à ce prix.

La violence et l’abandon que les Juifs ont trop longtemps subis ont fini par constituer un formidable terrain de chasse pour les prêcheurs de haine. Et le procès que ces derniers réclament à cor et à cris, ils l’ont déjà instruit. Kobili Traoré serait un terroriste islamiste et ce serait le procès de l’islam qu’une justice frileuse, voire « couchée » devant les descendants d’immigrés souhaiterait éviter. Seul un procès permettrait de savoir, de calmer les douleurs et le dépit, et de poser des questions. Car depuis le début, un sentiment amer demeure, celui d’une mise à distance obstinée de la responsabilité et de la subjectivité. J’ose cette réflexion : et si c’était cela le déni d’antisémitisme ?

Rappelons les faits, dans la nuit du 3 au 4 avril 2017, Sarah Halimi une femme de 65 ans était tirée de son lit, massacrée, puis défenestrée vivante par son voisin, un homme de 27 ans, Kobili Traoré. Longtemps la grande presse n’en parla pas, de peur d’en parler trop. Et puis, elle s’appelait Sarah Halimi, un nom devenu douloureux depuis le meurtre d’Ilan, comme une répétition insupportable. La dimension antisémite que l’on pouvait au moins questionner fut jugée si embarrassante, si encombrée d’une subjectivité suspecte, que le meurtre disparut derrière son mobile. Et c’est le non-lieu qui prit la place de l’objectivité.

Puis on invoqua la « folie » de l’assassin comme si la folie était contradictoire avec l’antisémitisme, rappelant ainsi le terrible précédent de Sébastien Sélam dont l’assassinat en 2003 ne devait jamais faire l’objet d’aucun procès. De façon similaire, n’avait-on pas nié le caractère antisémite de l’assassinat d’Ilan Halimi au profit de la thèse du crime crapuleux ? Boris Cyrulnik avait qualifié l’antisémitisme du gang de Barbares comme le lieu et le moment de passage à l’acte, un permis de tuer. Le crapuleux, l’insensé, l’odieux, loin d’affaiblir la dimension antisémite, n’en seraient-ils pas au contraire ses définitions, voire ses signatures ?

Traoré a raconté que la vision d’un chandelier chez sa victime avait déclenché chez lui une terreur. Après onze longs mois de procédure, la justice a fini par retenir le caractère antisémite du meurtre de Sarah Halimi, sa judaïté aurait bien joué le rôle de l’étincelle.

Selon l’avis des experts, Kobili Traoré aurait commis son crime sous l’emprise d’une bouffée délirante, déclenchée par une consommation de cannabis et ayant aboli son discernement. Si nul n’a incriminé le cannabis, on peut toutefois se demander si, à travers cette consommation, la première responsabilité du meurtrier ne fut pas précisément de prendre le risque de l’abolir. Peut-on à la fois déclarer un crime antisémite et parler de l’abolition du discernement de son auteur sans, dans le même temps, questionner le lien entre eux ?

L’assassin a expliqué qu’il avait agressé sa voisine sous l'emprise du « démon ». Démon se dit sheitan en arabe et c’est en prononçant ces mots « j’ai tué le sheitan » que Traoré a fait basculer par-dessus le balcon le corps encore en vie de Sarah Halimi. Le démon, c’était elle qu’il tua pour s’en débarrasser. La justice ne juge pas les démons, mais elle juge les hommes et les démons qui les habitent. Pourtant, en s’épargnant le jugement de cet assassin-là, de ce crime-là, c’est bien l’antisémitisme aussi qui ne sera pas jugé. Et c’est peut-être bien le démon de l’irresponsabilité qui ici a été acquitté.

Aujourd’hui, il semble que Kobili Traoré ne souffre plus de pathologie psychiatrique, le sheitan envolé, il semble calmé. Et c’est sûrement vrai. Mais si l’abolition de son discernement a débuté, puis fini par le meurtre de Sarah Halimi, ne peut-on s’interroger sur le nom même de cette éclipse ? Et si c’était cela, le moment antisémite, la bascule assumée dans le meurtre ? Si l’antisémitisme est cette bouffée délirante, cette éclipse de l’éthique, ce meurtre du sujet, alors l’affaire Sarah Halimi en aura été une des plus puissantes illustrations.

On peut, et c’est ma thèse, comprendre l’antisémitisme comme un meurtre de la responsabilité et du sujet, comme cette capacité à se délester de son discernement, comme le passage à l’acte de son propre dessaisissement et comme une jouissance face à cet abandon. Le sheitan de l’antisémite a été défenestré par cet homme devenu assassin. Mais c’est pourtant une femme juive qui en est morte et c’est bien de ce meurtre que Kobili Traoré doit répondre.

L’antisémitisme a été retenu dans cette affaire, il est un des synonymes de la haine de la responsabilité, une responsabilité que la justice se doit, par définition, de toujours convoquer et non de congédier. 


 

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