Affaire Ken Loach

Décryptage d'une (belle) défaite annoncée

Jeudi 10 mai 2018 par Joël Kotek, Directeur de publication de Regards et professeur à l'ULB

Nul n’est prophète en son université. J’ai beau être le seul titulaire d’un enseignement sur la Shoah dans une université bruxelloise bien connue (je ne vous dirai pas laquelle), j’ai beau avoir travaillé quatre ans au Mémorial de la Shoah à Paris, j’ai beau être consultant auprès de multiples organismes internationaux, tels l’UNESCO et le Conseil de l’Europe, mon autorité académique n’a pas songé à solliciter mon avis dans l’affaire Ken Loach. Pourquoi prendre le risque d’un avis critique sachant qu’il ne manquait pas de volontaires à conforter par principe, esprit de corps ou ambition la doxa ?

 

C’est ainsi qu’on entendit un spécialiste du judaïsme consistorial conforter sur les ondes de la RTBF, à l’insu de son plein gré, la thèse, que dis-je la fable de la collusion des sionistes avec les nazis. A l’entendre, on eut presque soupçonné Mordechaj Anielewicz, le commandant (sioniste) de la révolte du ghetto de Varsovie, d’avoir été un agent nazi.

Arrêtons le délire. Je ne reviendrai pas, ici, sur le grotesque de cette post-vérité, sinon pour rappeler, une nouvelle fois, que ce furent les Soviétiques, et non les sionistes, qui pactisèrent jusqu’en juin 1941 avec les nazis, tandis que la Belgique était envahie puis occupée, que ce furent les trotskystes qui refusèrent de s’engager jusqu’au début 1944 dans la résistance armée, que ce fut encore une bonne partie des élites du monde arabo-musulman qui rêvèrent d’une victoire des nazis. Ainsi d’Anouar El Sadate et du premier représentant de la Palestine, le Grand mufti de Jérusalem El Husseini qui passa toute sa guerre à Berlin, protégé par le chef de la SS, Heinrich Himmler.

L’un des mécanismes clef de l’antisémitisme étant l’effet miroir qui consiste à projeter sur l’Autre ses propres errements, il n’est pas surprenant que ce mythe ait été repris tant par la droite que la gauche radicales. Car de quoi cette fable est-elle le nom, sinon précisément des compromissions avec le nazisme, ici, des mouvements nationalistes (Flandre, Croatie, Hongrie, etc.), là, de l’Internationale communiste ou encore de dirigeants arabo-musulmans (Iran, Irak, etc.). A toutes fins utiles, rappelons que tandis que le Mufti de Jérusalem levait une légion musulmane en Bosnie, les Juifs palestiniens s’engageaient du côté des alliées dans la 8e armée britannique, détail qui a vraisemblablement échappé deux Ken L.  

Hitler, face au sionisme et au monde arabe

Les faits ont beau être têtus, cela n’empêcha nullement un autre de nos clercs, et non des moindres pour compter parmi nos meilleurs écrivains, à avancer, dans la presse écrite cette fois-ci, qu’il était logique de qualifier Hitler de sioniste et ce, à la suite de Ken Livingstone, compte-tenu de l’accord dit de transfert (Haavara) conclu entre l’Etat nazi et le mouvement sioniste allemand.

Si personne ne nie la réalité de cet accord de pure circonstance que les sionistes se résignèrent à signer, en août 1933, avec l’Allemagne nazie, il faut en comprendre le sens. Comme je l’ai déjà écrit auparavant, l’objectif premier des nazis était non seulement de se débarrasser de leurs Juifs à bon compte, contre spoliation, mais aussi de pousser les Palestiniens à la révolte contre des Britanniques décidément incapables d’enrayer l’afflux massif de réfugiés juifs. L’espoir des nazis était de rééditer le coup de Lawrence d’Arabie mais cette fois-ci à l’envers, contre la Grande Bretagne. On se souviendra que la grande révolte arabe de 1936-1939 contraignit précisément le gouvernement de sa Majesté à interdire toute immigration juive en Palestine (livre blanc de 1939), condamnant les Juifs européens à mort.

Hitler sioniste ? On a fait mieux ! La question reste entière : comment expliquer que les sionistes ne renoncèrent pas, en 1933, à signer un accord qui n’avait plus rien à voir avec celui qu’ils avaient négocié, deux ans plutôt sous la République de Weimar pour favoriser l’émigration juive ? Tout simplement parce qu’ils n’avaient pas le choix. Conscients des menaces qui pesaient désormais sur leur avenir, ils se résignèrent non sans audace à négocier avec le diable nazi. C’est cette audace qui leur permit de sauver quelques 55.000 Juifs d’une mort certaine et ce, jusqu’à ce que les Britanniques cadenassent en 1939 la Palestine du fait de l’hostilité des Arabes à toute idée d’accueil. Ce marchandage désespéré, qui s’apparente à bien y penser, aux rachats des esclaves chrétiens capturés par les pirates barbaresques, ne s’apparente évidemment en rien à un accord entre égaux tel que le fut précisément le pacte germano-soviétique.

Enfin, s’il fallait suivre le raisonnement de notre historien d’un jour, Hitler ne devrait pas seulement être qualifié de sioniste mais encore et surtout de communiste pour avoir pactisé avec Staline et ce dernier, tout comme Daladier et Chamberlain, de… nazi pour les mêmes raisons. On pourrait pousser la logique en qualifiant encore Hitler de Palestinien pour avoir accueilli, logé et nourri, durant toute la Seconde Guerre mondiale, à Berlin au cœur même du Troisième Reich, Hadj Amin El Husseini et pourquoi pas Staline de… sioniste pour avoir forcé les Tchèques à livrer l’armement qui permit aux Israéliens de repousser en 1948 les attaques des cinq armées arabes. Evidemment, tout cela n’a pas de sens[1].

Pour conclure sur la prose de ce brillant écrivain, qui se pique toujours de faire la part des choses, oserais-je dire en bon jé(w)suite, je dirais qu’il est dommage qu’il n’ait pas pris la peine de consulter Mein Kampf (en ligne sur le site radio-islam) pour s’assurer de l’antisionisme viscéral du dirigeant nazi. Que nous dit Hitler dans sa bible programmatique, d’abord, que le sionisme avait été inventé par les Juifs pour « duper encore une fois les sots goyims de la façon la plus patente », enfin que les sionistes n'avaient « pas du tout l'intention d'édifier en Palestine un Etat juif pour aller s'y fixer » qu’ils avaient « simplement en vue d'y établir l'organisation centrale de leur entreprise charlatanesque d'internationalisme universel ».

Cette weltanschauung résolument antisioniste explique pourquoi ce n’est pas en Palestine que les nazis envisagèrent de « réinstaller » les Juifs européens une fois la victoire acquise sur les alliés, mais tantôt à Madagascar, tantôt dans les confins russes. Le Troisième Reich est tout acquis aux Arabes comme en témoignent notamment les caricatures publiées entre 1933 et 1945 dans le périodique illustré nazi Kladderadatsch sur lequel je travaille depuis des années. Bref, que l’on considère ou non, Israël comme un Etat illégitime, les faits restent les faits : le mouvement sioniste ne collabora pas avec les nazis.

Comme le rappelle l’historien des idées Yves Chevalier, le mythe de la collaboration des sionistes et des nazis est d’origine soviétique. Dans la Pravda du 17 janvier 1984, V. Bochkov, dans un article intitulé Fascisme et sionisme, les racines d’une parenté, rappelait le « marché » de Kastner avec Adolf Eichmann. A le lire, le résultat de ces négociations fut de vouer à la mort des Juifs « inutiles » aux yeux des sionistes et ce pour sauver les Juifs « utiles », c’est-à-dire les militants sionistes et leurs soutiens financiers. De ce fait, les sionistes ne seraient pas seulement coupables de tirer profit des victimes de la Shoah mais seraient aussi coupables de collaboration directe avec Hitler dans l’extermination. Notre expert soviétique présentait encore Israël comme l’Etat de la bourgeoisie juive, d’où celle-ci peut à loisir menacer et agresser, avec l’aide des Etats-Unis, les forces progressistes et anti-impérialistes. C’est exactement la thèse défendue par Ken Loach.

Permettez-moi de préciser ici que cette fable relève bien du négationnisme dans la simple mesure où le négationnisme ne consiste pas seulement à nier la Shoah mais encore à la minimiser, à la justifier, par exemple par la mise en avant de faits totalement erronés, qui pourraient justifier par exemple l’antisémitisme du genre « les Juifs ont activement collaboré à leur propre destruction ». Ce n’est pas sans raison que les négationnistes sont qualifiés de falsificateurs de l’histoire et que le discours de la négation de la Shoah est considéré comme l’une des formes contemporaines de l’antisémitisme.

Loin de moi l’idée qu’il n’y eut pas de Juifs qui collaborèrent objectivement avec les nazis pour sauver leur peau et/ou celle de leurs proches, mais cette terrible et complexe réalité n’a rien à voir avec le sionisme ou la légitimité d’Israël. Quant à Hannah Arendt que l’on aime tant citer à charge, rappelons qu’elle travaillait précisément, au temps de l’accord de transfert, pour le mouvement sioniste, ainsi au sein de l’Alyah des Jeunes qui préparait précisément les candidats à l’immigration en Eretz-Israël. La philosophe allemande accompagna même en 1935 un groupe d’adolescents en Palestine mandataire.

Le pourquoi de notre pétition : la défense de Brand et Kastner, pas de Netanyahou !

Il n’y a pas lieu de chercher ailleurs que dans les prurits négationnistes de la gauche radicale britannique, l’origine du mouvement bruxellois de contestation à Ken Loach. Ce sont bien les mensonges aux relents négationnistes qui sont à l’origine du courroux d’un certain nombre de citoyens envers une université qu’ils chérissent et entendent simplement protéger contre… elle-même. N’est-ce pas cette même ULB qui envisagea d’accueillir le « comique » Dieudonné ? Nous l’en avons heureusement empêché !

Pourtant, cela n’a pas empêché les partisans de Ken Loach de nous caricaturer, à nous présenter comme des cracheurs-dans-la-soupe, comme des partisans de Netanyahou et, comble de l’ironie, des tories britanniques. A les lire, les signataires s’opposeraient à Ken Loach compte-tenu de son seul soutien à la cause palestinienne, voire à son engagement au sein de la gauche du Parti travailliste britannique.

Ces accusateurs feignent évidemment d’oublier que le CCLJ est partisan depuis plus de 50 ans d’un Etat palestinien aux côtés d’Israël (demandez le programme à Simone Susskind !), que nos 1.700 signataires (avérés) sont issus de tous les horizons politiques, religieux et philosophiques. Pensent-ils réellement qu’Elie Barnavi, Eddy Caekelberghs, Guy Haarscher, Claude Javeau, Pierre Mertens, François Englert seraient des soutiers de la révolution conservatrice mondiale ? Croient-ils sincèrement que les organisations représentatives arméniennes, araméennes et tutsi, qui ont soutenu l’appel, seraient réellement liées au lobby likoudnik ? Soyons sérieux, ces accusations procèdent ni plus ni moins d’une insondable mauvaise foi, en laissant croire que nous serions opposés par principe à toute critique d’Israël et de son gouvernement.

Or, contrairement à ce qu’affirment nos contempteurs, les maîtres d’œuvre de la pétition tiennent pour acquis que l’on puisse critiquer la politique du gouvernement israélien et ce, sans que l’on puisse être suspect d’antisémitisme. A mon avis, les pétitionnaires seraient même en leur majorité fermement opposés à la politique suicidaire menée par le gouvernement Netanyahou.

Antisionisme radical et antisémitisme

Il existe évidemment différentes formes d’antisionisme, dont l’antisionisme dit radical qui constitue, lui, un avatar de l’antisémitisme. En quoi l’antisionisme radical tient de l’antisémitisme ? Tout simplement pour reprendre ses codes, son vocabulaire, sa grammaire, ses obsessions ! Pour aller à l’essentiel, contentons-nous ici de revenir sur la définition de travail de l’IHRA (l’International Holocaust Remembrance Alliance), adoptée notamment par le Parlement européen et certains Etats tel l’Allemand fédérale. Comme le souligne cette définition, les attitudes et les expressions antisionistes et/ou anti-israéliennes doivent être considérées comme antisémites à partir du moment où l’Etat juif,

  • est posé en Juif des Nations,
  • est accusé d’être responsable des malheurs du monde,
  • est jugé selon des critères différents des autres pays (double standard qui explique le boycott des seuls produits, artistes et universitaires israéliens),
  • assimilé au nazisme.

Non sans raison cette définition pose l'antisionisme radical en dernier avatar de cet habitus occidental à faire du Juif le principe du mal. En résumé, s'il peut arriver que l'accusation d'antisémitisme serve à exercer un chantage moral sur les opposants à la politique israélienne, l'antisionisme radical tient bien de l'antisémitisme de par son obsession d’Israël, ses références à la théorie du complot (les sionistes qui entendent détruire le Labour) et ses représentations fantasmatiques du Juif sioniste.

Cette vision gauchiste du sionisme relève bien de l’antisémitisme ordinaire comme le souligna, voilà exactement 50 ans le révérend Martin Luther King. En réponse à un jeune étudiant qui dénonçait le sionisme, il lui fit cette réponse que nombre de mes contemporains devraient méditer : « Ne parlez pas comme ça. Lorsque les gens critiquent les sionistes, ils sous-entendent les Juifs. Vous parlez  comme un antisémite ».

Antisémitisme de gauche : un impensé gauchiste

Or, précisément certains de nos contradicteurs nous ont attaqués pour avoir convoqué la notion d’antisémitisme de gauche. A les suivre, Ken Loach, du seul fait qu’il serait progressiste, c’est-à-dire du côté du Beau, du Bon, du Vrai, du Juste, ne saurait ontologiquement être suspecté d’antisémitisme.  Aux yeux de ces borgnes - ils ne voient en effet que d’un seul œil-, la haine des Juifs est étrangère, par définition, à l’extrême-gauche, d’où leurs cris d’orfraies à l’égard des pétitionnaires.

Soulignons que ces mêmes « experts » estiment incongru, voire carrément raciste (cf. procès contre Georges Bensoussan) que l’on puisse évoquer la notion d’antisémitisme arabo-musulman, pourtant convoquée par d’éminents intellectuels issus du monde arabe tels Kamel Daoud, Smaïn Laacher, Riad Satouf, Ismaël Saïdi ou encore Boualem Sansal. Les paupières gauchistes sont décidément lourdes !

Faudrait-il rappeler que c’est l’anarchiste Proudhon qui en appela –dans ses carnets- à l’extermination des Juifs, que c’est Staline qui décima en 1952 l’élite des poètes Yiddish, que ce fut la République populaire de Tchécoslovaquie qui condamna à mort 11 membres dirigeants du Parti communiste tchèque du seul fait de leur origine juive, que ce fut Wladyslaw Gomulka, le secrétaire général du Parti Ouvrier Unifié Polonais, qui purgea l’appareil d’Etat polonais de ses derniers Juifs, fort habilement requalifiés en « sionistes ».

Cette mascarade sémantique nous rappelle que l’antisémitisme de gauche a tendance à prendre le masque commode de l’antisionisme. Pourtant, force est de constater que les images et les préjugés associés aux Juifs et aux sionistes sont quasiment identiques. Ceux-ci comme ceux-là sont présentés comme des êtres malveillants, des fomenteurs de complots qui ne pensent qu’à vendre leur pays contre deniers. Cette idée, qui date du bas Moyen-âge a été largement reprise, dès le début du socialisme par divers courants progressistes, utopistes (Fourrier), anarchistes (Bakounine) ou encore révolutionnaire (Blanqui). Tous ces penseurs socialistes, ignorant la misère qui frappaient l’écrasante majorité des Juifs, les présentaient comme les véritables rois de l’époque, les maîtres incontestés de la finance internationale. Cette congruence absurde entre judaïsme et capitalisme est due à Karl Marx, Juif converti l’âge de six ans au protestantisme, comme l’atteste son pamphlet de jeunesse « Sur la question juive » :

« Quel est le fond profane du judaïsme? Le besoin pratique, l'intérêt personnel.
Quel est le culte profane du juif ? Le trafic.
Quel est son dieu ? L'argent.
C'est de ses propres entrailles que la société bourgeoise engendre continuellement le juif.
Quel était, en soi et pour soi, le fondement de la religion juive ? Le besoin pratique, l'égoïsme. (…)
L'argent est le dieu jaloux d'Israël, devant qui nul autre dieu ne doit exister. »

Ce fantasme du Juif capitaliste, corrupteur et sans patrie est bien loin d’avoir disparu du discours contemporain de gauche. Les exemples foisonnent : du frondeur Gérard Filoche qui se croit autorisé à dénoncer Macron comme le pantin des Rothschild, à Jean-Luc Mélenchon qui qualifia Pierre Moscovici de ministre qui « ne pense pas français, (mais) qui pense finance internationale », sans oublier Jeremy Corbyn qui s’émerveilla (avant de s’en excuser quelques années plus tard) d’une fresque anticapitaliste représentant des hommes d’affaires juifs comptant de l'argent autour d'un plateau de jeu posé sur des dos d'hommes à la peau brune.

Sur ces fantasmes, se greffe l’extraordinaire passion palestinienne, commune tant à la droite radicale qu’à l’ultra-gauche. Ici, c’est l’Etat d’Israël qui joue le rôle d’épouvantail, de Juif des Nations, d’entité malfaisante, corruptrice et illégitime au service de la réaction mondiale. A la figure sublimée du Palestinien prolétaire et christique s’oppose celle du patron exploiteur israélien. Cet antisionisme et anticapitalisme d’école primaire explique les raisons qui ont poussé une certaine gauche à se rapprocher de leaders (Tariq Ramadan) ou de mouvements islamistes (Frères musulmans, Hamas), pour le moins hostiles aux Juifs. Qu’importe que la charte du Hamas en vienne à dénoncer les judéo-maçonnisme et judéo-bolchevisme !

Mauvaise foi, théorie du complot et mythes d’un âge.

Ce qui frappe dans la polémique qui déchire notre Université, c’est bien l’étonnante mauvaise foi de nos adversaires qui sont prêts à tout pour justifier leur erreur de casting. La meilleure défense étant l’attaque, les thuriféraires de Loach en sont tout bonnement arrivés à faire de Charles Michel, le bouc émissaire de leur farce. Notre Premier ministre a beau n’avoir « désapprouvé (qu’) à mots couverts », dixit Le Soir, la bévue de son Alma Mater, le voilà stigmatisé à l’instar d’Emmanuel Macron. L’Homme qui aurait vendu son âme au diable (N-VA) est également suspecté d’être la marionnette du … lobby juif.

C’est ainsi qu’un débat à l’origine essentiellement éthique s’est immanquablement transformé en joute politique : gauche des « valeurs » Vs. droite affairiste. C’est vrai que le vote ethnique n’est pas à négliger dans une Belgique communautarisée à l’extrême mais il ne se situe pas où nos contradicteurs l’entendent. On ne voit pas comment les 300 Juifs wallons, les 13.000 Juifs bruxellois et les 13.000 Juifs anversois pourraient bien peser du moindre poids dans la balance électorale à moins de souscrire au mythe de la puissance occulte des Juifs, thème antisémite par excellence. C’est peut-être ce qu’a essayé de nous suggérer, à la veille du 1er mai, le prédécesseur de Charles Michel au 16, rue de la Loi, lorsqu’il a accusa le gouvernement fédéral de faire de notre pays « une Belgique des diamantaires anversois » ?

Loin de moi d’entamer la moindre polémique avec un homme politique qui reconnut la responsabilité de la Belgique dans la déportation des Juifs de Belgique, mais il semble bien qu'en Belgique c’est bien moins le plombier polonais que le diamantaire anversois qui sert d’épouvantail aux travailleurs menacés par la mondialisation. Ce qui est sûr en revanche est que la fable du lobby juif permet d’enfumer les véritables compromissions d’une certaine gauche belge envers des minorités qui pèsent bien davantage que les 0,25% de Juifs que compte notre pays.

Comment comprendre autrement que le seul accord de coopération économique jamais dénoncée par la région bruxelloise est celui signé avec l’Etat d’Israël ? Que certains partis choisissent de botter en touche dès qu’il s’agit de condamner le négationnisme turc ? Que Tariq Ramadan ait été plus d’une fois l’invité d’honneur d’université et d’hôtels de ville bruxellois et ce, à l’initiative d’élus et d’universitaires qui nous font aujourd’hui la leçon ? Manifestement, l’effet miroir qui consiste à prêter à ses adversaires ses propres turpitudes a joué ici et une nouvelle fois à plein.

En conclusion de cette malheureuse et emblématique affaire, que dire sinon d’abord que le nouvel antisémitisme est plus que jamais tricolore, pour être tout à fois brun, rouge et vert et, ensuite, qu’il paraît bien difficile à certains de mes collègues à le reconnaître, d’où une mauvaise foi et une agressivité exceptionnelles. Je songe aux diatribes de ce professeur israélite d’origine congolaise ou rwandaise (c’est selon) dont le mal être et la souffrance me paraissent  sans égal. Ce n’est guère étonnant car, pour reprendre Jacques Lacan, « ce que l’on ne voit pas est ce qui nous regarde le plus. ».

Tandis que notre questionnement portait sur la Seconde Guerre mondiale, les éructations anti-israéliennes de certains partisans de Loach témoignent du caractère profondément névrotique, sinon psychotique de l’antisionisme radical. Le chantier de la lutte contre l’antisémitisme s’annonce plus que jamais prioritaire. Urgent même.

 

[1] Sa référence à Leni Riefenstahl n’est pas plus fondée. Il est évident qu’après ses années au service de la propagande nazie, la réalisatrice préférée d’Hitler avait tout intérêt à se racheter une conduite en se consacrant aux Nuba dont les corps nus photographiés rappellent étrangement les sculptures d’Arno Brecker qui fut, lui, le sculpteur favori du Führer.


 
 

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http://www.respectzone.org/fr/
  • Par Jacky - 10/05/2018 - 23:45

    Ken Livingstone a dit : «  Hitler supported Zionism « , ce qui pourrait simplement être traduit par «  Hitler a soutenu ( dans les faits- NDT ) le sionisme ( dans son objectif d’envoyer les Juifs allemands en Palestine en 1933). La presse a relayé l’information en «  Hitler était sioniste ». Les attaques contre Livingstone, Corbyn et Ken Loach , tous accusés d’antisémitisme, surviennent dans un context d’affrontement entre les néo - travaillistes ( tendance Blair) et les archéo -travaillistes ( tendance Corbyn - Loach )

  • Par mary robers - 11/05/2018 - 17:22

    Greta et Samy seraient fiers de toi.
    Tellement lucide, clair, nécessaire.

  • Par Calogero - 12/05/2018 - 12:16

    Qu'est-ce que ça fait du bien! On entend tellement le même rangaine en chœur dans la presse bienpensante que votre article résonne comme un cri du bon sens.. encore trop suffoqué par l'idéologie profondément antisémite et hypocritement inavouée... Bravo!

  • Par fabrice n - 13/05/2018 - 11:33

    Texte passionnant. Je me permets de relever une petite erreur sur la citation de Mélenchon. Contrairement à ce qu’avaient relayé les media ce jour là, il a reproché à Moscovici de ne pas penser EN français (le mot en fait toute la difference). C’est filmé. Il y a bien d’autres references pour ce personnage comme son discours de Grenoble en 2014.

  • Par Joel KOTEK - 14/05/2018 - 16:10

    Cher Francis, "français" ou "en" français ne change guère le sens de sa remarque, ne pensez-vous pas ?

  • Par Isy Pelc - 16/05/2018 - 18:47

    Bravo pour cette magnifique analyse, au delà des engluements dogmatiques.Je me suis aussi étonné auprès de mon Université, l'ULB, du choix de Ken L.Mon opinion était forgée après l'avoir entendu répondre sur la réalité de la Shoah que" tout fait historique mérite d'être discuté..": il est de ceux qui ont la tournure d'esprit pour faire accepter l'inacceptable par une intellengentia bien pensante,et aveugle pour le surplus..J'ai aussi suggéré que Ken L.puisse parler avec Siegi Hirsch, distingué à la même séance, ce qu'avaient fait, précédemment , les frères Dardenne, aussi brillants cinéastes du Social, eux, d'une autre stature de personnalité...
    Merci Joël