Humeur de Joël Kotek

Le conflit kurde, "trou noir" médiatique

Mardi 3 avril 2018 par Joël Kotek, Directeur de publication de Regards et professeur à l'ULB
Publié dans Regards n°880 (1020)

Il y a trois ans de cela, j’avais été menacé d’un procès pour avoir osé questionner la partialité de nos principaux médias* s’agissant de la couverture médiatique du conflit qui opposa non pas la Palestine ou Gaza, mais les milices du Hamas et du Djihad islamique à Israël.

Ce terrible conflit nous fut présenté selon le seul point de vue du Hamas, c’est-à-dire de manière binaire, manichéenne, outrée, partisane, bref comme une guerre opposant, par définition, des Palestiniens toujours innocents aux sionistes toujours coupables. Pour le démontrer de la manière la plus objective possible, j’avais réuni dans un cahier l’intégralité des quelque 60 photographies censées expliquer aux lecteurs du Soir les tenants et aboutissants du conflit. J’y démontrais par A+B que non content d’être hypertrophié et surévalué, le conflit avait été une fois de plus scénarisé pour ne jouer que sur l’émotionnel, sur la stigmatisation de l’Etat juif. Les Israéliens n’étaient figurés que sous la seule forme du soldat surpuissant, jamais d’une victime civile ; les Palestiniens représentés, à deux exceptions près, comme des civils, victimes de la cruauté sioniste. Aux Palestiniennes en pleurs répondaient des clichés d’enfants blessés ou morts.

A décrypter nos médias, les Israéliens étaient avant toute chose des tueurs d’enfants. C’est ainsi que dans une hallucinante interview à la Libre Belgique, un soi-disant spécialiste qualifia les crimes israéliens de « Jeunocide ». Les Israéliens visaient à dessein les enfants palestiniens, comme en témoignaient le nombre important d’enfants tombés dans le conflit, soit 400 enfants et, c’est moi qui le rappelle, ici, parmi le million et demi d’enfants que compte en réalité la bande de Gaza.

Selon certains médiologues, plus qu’une volonté de désinformer, ce seraient les contraintes journalistiques qui mèneraient les professionnels de l’information à prendre parti au profit des seules victimes. L’explication est belle, sauf qu’elle est loin d’être avérée s’agissant de tous les autres conflits qui ensanglantent le Proche et Moyen-Orient et où les victimes civiles se comptent quant à elles par centaines de milliers, enfants inclus. A cet égard, le cas kurde est emblématique. On chercherait en vain une couverture médiatique comparable à celle de Gaza pour ce peuple victime, par excellence, de la barbarie islamiste, syrienne, irakienne et surtout turque. Le peuple kurde a beau être l’objet de crimes contre l’Humanité, épuration incluse, il n’en est que plus absent des agendas de nos politiques et des médias droits-de-l’hommiste.

Manifestement, nos journalistes refusent d’appliquer leurs standards médiatiques aux Kurdes pour en venir à écarter toute image trop dérangeante. Les très rares reportages figurent, certes, des scènes de combats, des bombardements aériens, mais sans cadavres trop visibles. Or, en émocratie, la compassion, la popularité d’une cause n’est jamais que la somme des clichés et de reportages que les médias voudront bien lui consacrer. En l’absence de photos-chocs, le conflit kurde compte parmi l’exemple le plus criant de ces véritables « trous noirs » médiatiques, selon l’expression imagée de Laurent Gervereau.

Pourquoi ne parle-t-on guère des Kurdes, Yézidis et autres Yéménites ? Parce que les victimes comme leurs bourreaux dérangent nos médias. Un Etat supposé Tiers-monde, qui plus est arabo-musulman, ne saurait être jugé comme le fut et le sera toujours l’Etat des Juifs. Heureux Erdogan. En cela, la question kurde ne manque pas d’interroger sur la fonction de tri, de filtre que sont appelés à exercer les journalistes. Quels sont les critères qui déterminent le choix des sujets ou certains choix de photos ? Le nombre de journalistes sur place ? La demande idéologique ? La détestation d’un des acteurs ?

Une récente interview d’Eyal Sivan par le militant-journaliste Baudouin Loos sur le boycott d’Israël nous éclaire à suffisance. Que le rédacteur en chef du Soir soit ou non hostile au gouvernement de Netanyahou (et c’est son droit), la question est de savoir comment il a pu laisser passer cet entretien unilatéral (fake news) où Amos Oz, Amos Gitaï et David Grossman sont, ni plus ni moins, qualifiés de collaborateurs du régime sioniste ? Ces trois intellectuels courageux, qui constituent à n’en pas douter l’honneur d’Israël, seraient à croire Sivan « d’abord sionistes, ensuite patriotes, puis enfin et seulement artistes ». Quand donc les lecteurs du Soir auront-il droit d’être informés et non désinformés sur Israël ? Il y a bien d’autres moyens de combattre le régime de Netanyahou que de donner la parole à un illuminé qui lors d’une conférence sur le même sujet, cette fois donnée à l’UPJB, osa traiter de « pute » (sic) une dame qui en vint à le contrarier. Quand donc l’activiste Loos proposera-t-il d’organiser une campagne de boycott des produits et biens culturels turcs, russes, syriens, qataris ou encore saoudiens ?

Ce différentiel de couverture interroge le rapport de nos médias au monde arabo-musulman, à Israël et au-delà au peuple juif. Pourquoi au peuple juif ? Car Israël est et reste, au-delà de son calamiteux gouvernement, l’Etat du peuple juif, de ce peuple qui, à croire les Pères de l’Eglise, était condamné à ne jamais rebâtir l’antique Judée pour n’avoir pas reconnu le Christ en Jésus et auquel nos bourgeois pénitents font désormais porter la charge du colonialisme européen.

 

  • « Israël et les médias belges francophones », Les dossiers du CCOJB, mars 2015.

 

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  • Par Daniel Donner - 11/04/2018 - 13:40

    Cette fois aussi.
    Je lis toujours avec beaucoup de plaisir les textes de Joel Kotek. Est-ce parce que loin de tout manicheisme, les evenements y sont analyses et decortiques jusqu'a reveler leur for interieur? Meme si parfois de facon seulement suggeree. Pour gens "intelligents" seulement?