Islamisme

Le concept d'islamophobie, cheval de Troie islamiste

Jeudi 12 janvier 2017 par Willy Wolsztajn

Peu après les massacres de Paris contre Charlie Hebdo et l’Hyper Cacher, le site islamiste français SaphirNews se réjouissait de l’emploi par le Président Hollande du mot « ‘islamophobie’ – plutôt que l’expression habituelle ‘actes anti-musulmans’ – aux côtés des mots ‘racisme’ et ‘antisémitisme’. » Et de rappeler qu’imposer le terme « dans le langage courant est primordial » car « le débat sémantique (…) est aussi politique[1]. » Voici exactement posés, par un organe de propagande islamiste[2], tous les enjeux du vocable.

 

L’expression « islamophobie » remonte à l’anthropologie coloniale française, au début du 20e siècle. D’abord confinée aux cénacles universitaires, c’est le régime des mollahs iraniens (1979) qui la propulse dans sa dimension actuelle d’enjeu politique. En 1997 le très influent think tank antiraciste  britannique Runnymede Trust élabore huit critères qui permettent, selon lui, de qualifier un acte d’islamophobe[3]. Ce faisant, il assimile les critiques voire le rejet, légitimes, d’une croyance (l’islam) au mépris et à la discrimination envers des personnes (de confession musulmane).

Promue à un brillant avenir, cette contestable définition va s’imposer au sein des instances internationales (ONU) et européennes (Conseil de l’Europe, Union européenne). Première organisation internationale après l’ONU, l’Organisation de la Conférence / Coopération islamique (OCI) « se lance à la fin des années 90 dans un véritable djihad diplomatique[4] » à l’ONU contre la « diffamation des religions ». Regroupant 57 Etats musulmans, jouissant d’un poids considérable, notamment financier grâce aux pétrodollars et religieux grâce aux Lieux saints, l’OCI est basée à Djeddah en Arabie saoudite. En 2005, elle « souligne la nécessité de lutter contre l’islamophobie ». Elle réclame une résolution des Nations unies en ce sens. Elle invite « l’ensemble des Etats à promulguer des lois assorties de sanctions dissuasives pour combattre l’islamophobie[5] ».

Voilà fusionnés islamophobie, blasphème, critique des religions, et leur répression. Le tout au nom des Droits de l’Homme. Tant par son histoire que par sa construction, le concept d’islamophobie présente bien peu de similitudes avec celui de racisme. Les associer relève de l’acrobatie intellectuelle. Pour rester poli.

Ces sirènes liberticides porteront néanmoins leurs échos vénéneux jusqu’aux décideurs politiques européens. En France, comme on l’a vu, elles ont contaminé le Président de la République laïque. En Belgique, le mal frappe tous les partis démocratiques. En 2013, six sénateurs (SP.A-Spirit, Ecolo/Groen, PS, MR)[6] déposent une proposition de résolution visant à criminaliser l’islamophobie[7]. Le projet sera torpillé mais en 2014, la lutte contre l’islamophobie se voit inscrite dans la Déclaration de Politique générale bruxelloise (coalition PS, CDH, FDF, Open VLD, SP.A, CD&V)[8], aux côtés du racisme et de l’antisémitisme.

Deuxième imposture : amalgame avec l’antisémitisme

Les activistes de l’idée d’islamophobie l’associent toujours à celle d’antisémitisme. Pour le secrétaire général de l’OCI Ekmeleddin Ihsanoglu « nous nous dirigeons vers un paradigme ressemblant à l’antisémitisme des années 30. » En France, selon Cécile Duflot (Europe Ecologie – Les Verts), « les ressorts de l’usage de l’islamophobie aujourd’hui sont un peu les mêmes que les ressorts de l’usage de l’antisémitisme[9] » En Belgique, l’ex (?)[10] Frère musulman Michaël Privot affirme « l’islamophobie et l’antisémitisme, ce sont les deux faces d’une même pièce[11] ». Pour Henri Goldman, militant de l’Union des Progressistes juifs de Belgique et rédacteur en chef de la revue Politique, « on doit toujours, dans un même mouvement (…) travailler sur l’islamophobie et sur l’antisémitisme[12] ». Apparentements terribles entre extrême gauche, écologie politique et conservatisme islamiste. Et imposture.

Car l’antisémitisme vise les Juifs comme peuple, comme « race », non comme religion. Et l’on n’accuse que les seuls Juifs de comploter pour dominer le monde par la finance, la politique et les médias. Jamais les musulmans. Les tenants de l’islamophobie savent cela.

D’autre part l’antisémitisme fonde ses arguments sur des mythes. Songeons au faux tsariste « Les Protocoles des Sages de Sion ». Quant à la haine de l’islam, pour inacceptable et détestable qu’elle soit, elle s’inspire toujours de faits réels relatifs à cette religion, à ses textes et à des pratiques de ses fidèles[13]. Les tenants de l’islamophobie savent cela aussi.

Sans nier le racisme ni les discriminations dont elles peuvent faire l’objet, les populations belges de culture musulmane sont aujourd’hui massivement intégrées dans la société belge. La Belgique s’honore de compter nombre de mandataires publics d’ascendance maghrébine et turque. Quant au culte islamique lui-même, il est officiellement reconnu depuis quarante ans. L’islam constitue désormais la deuxième religion du pays.

A contrario, en Europe au 19e siècle et durant la première moitié du 20e jusque la Libération en 1945, un antisémitisme féroce marquait la condition juive. Il imbibait les élites, l’Etat, la presse et l’opinion. Les diatribes des ligues antisémites portaient jusqu’au Reichstag de l’Empire allemand et à l’Assemblée nationale française. Des pogromes sévissaient en Russie. L’affaire Dreyfus divisa la France. Faut-il rappeler le nazisme, la Shoah, la complicité de « la Belgique docile » sous l’Occupation ? L’antisémitisme a conduit au seul génocide qui, avec celui des Tziganes, a ravagé l’Europe.

Les militants contre l’islamophobie connaissent et occultent ces faits. Ils savent que ceux-ci interdisent d’assimiler islamophobie et antisémitisme. Ceux qui prétendent que les musulmans d’aujourd’hui auraient soi-disant remplacé les Juifs d’hier falsifient l’Histoire. Dans la foulée de l’OCI, ils mènent « un double jeu négationniste : négation de la consistance historique de l’antisémitisme d’un côté, négation de l’ampleur actuelle de l’antisémitisme dans le monde dit arabo-musulman[14] » de l’autre. D’où cette question : quel but politique poursuivent-ils ?

Objectifs politiques du militantisme anti islamophobie

Si l’on ne peut assimiler l’islamophobie au racisme ni à l’antisémitisme, où et comment se manifeste-t-elle néanmoins selon ceux qui prétendent la combattre ? Le président du Collectif contre l’Islamophobie en Belgique (CCIB, ex Muslims Rights Belgium) va nous éclairer[15]. « Je voyais », dit-il, « des femmes ôter leur foulard (…) pour entrer comme professeur, (…) comme employée dans une administration. (…) Nos sœurs sont les principales victimes de cette islamophobie[16] ». Ainsi, pour le CCIB, les expressions d’islamophobie concernent-elles surtout les limitations imposées au dress code islamique féminin par les pouvoirs publics. Voilà qui restreint singulièrement l’ampleur du phénomène. Sans parler de sa nature.

Pour une certaine vision rétrograde de l’islam, ce dress code revêt en effet une importance capitale. Affiché par les femmes et par elles seules, il affirme au monde un ordre patriarcal fondé sur une double ségrégation. Entre les genres d’une part : c’est à la femme pudique de se voiler le corps au regard concupiscent du mâle, lequel s’en trouve dispensé parce qu’homme et femme ne sont pas égaux mais complémentaires. Entre musulmans et non musulmans d’autre part, auxquels la tenue islamique lance le message implicite : « Ici commence l’oumma, la communauté des croyants. Vous en êtes exclus, sauf à vous convertir ».

Mais laissons la parole à un expert, à savoir le téléprédicateur Tariq Ramadan : « On n’est pas crédible quand on parle à la place des femmes (…) Je vous promets que le discours des femmes (…) est compris, quand une femme dit : « Attendez, moi le voile que je porte, il n’est pas la contrainte de mon père, il n’est pas la contrainte de mon mari, c’est une exigence de ma foi et un acte de mon cœur, en demandant à vous tous qui me regardez de me considérer comme un être et non pas comme un corps, de voir que je suis pour Dieu et non pas pour vos yeux[17] ».

Comme Tariq Ramadan sait combien l’islam dit « visible » qu’il promeut hérisse voire exaspère l’opinion non musulmane, il invite ses ouailles à la patience : « Il y a un vrai débat sur la question de la laïcité (…) ce qui a révélé ce débat, c’est la présence des musulmans. (…) Notre nouvelle présence, des millions de femmes et d’hommes, visibles dans les rues d’Europe, sont en train de poser des questions fondamentales pour l’identité d’une société. Il faut le comprendre. C’est historiquement une vraie situation de crise pour l’Europe. (…)[18] ». Peut-on exposer de manière plus crue les visées de l’islam politique ? Transformer la société européenne, la révolutionner, l’islamiser de manière progressive, en douceur, par en bas. De ce point de vue, l’islam politique attaque de front le sécularisme péniblement conquis en deux siècles de luttes contre le cléricalisme chrétien, sécularisme qui aujourd’hui fait consensus en Europe.

Il est permis de critiquer toute croyance et d’en rire à gorge déployée

Pour le sociologue des religions Felice Dassetto « le thème de l’islamophobie est devenu une évidence, une clé de lecture diffuse au sein du monde musulman, mais également plus largement. Tout questionnement (…) est lu comme expression d’islamophobie. (…) L’argument de l’islamophobie est devenu un leitmotiv (…). Surtout, il est devenu (…) une clé de lecture que l’on enseigne à la jeunesse musulmane, ce qui ne l’aide pas vraiment à s’insérer dans la société[19] ».

En vérité, contrairement aux délits de racisme et d’antisémitisme, l’islamophobie constitue une catégorie licite sur un plan juridique. « Les opinions négatives sur la religion musulmane en tant que telle ne sont pas répréhensibles (…) le droit français [et belge] (…) ne met pas sur le même plan la critique de l’islam (qui vise un système de pensée) et la persécution des musulmans (qui vise des individus). Or c’est précisément cette distinction que les promoteurs du concept d’islamophobie voudraient abolir[20] ».

Le site islamiste SaphirNews, cité en début de cet article, démasque ici sa vraie intention politique. Il préfère le mot « islamophobie », à égalité avec « racisme » et « antisémitisme ». Peu lui importent les « actes anti-musulmans. » Bâillonner les critiques de l’islam constitue bel et bien l’enjeu et le but de la prétendue « lutte contre l’islamophobie ».

L’islam politique feint d’oublier que le blasphème concerne seuls ceux qui croient en Dieu – et encore : en leur dieu. Dans une démocratie séculière, Dieu ne peut être objet de droit. Dans une démocratie séculière, où les croyances relèvent de la sphère privée, il est permis de critiquer voire d’insulter toute idée, toute opinion, toute philosophie, toute religion. Et d’en rire à gorge déployée.

 

[1] Islamophobie, un terme employé par François Hollande qui s’impose – SaphirNews.com – 16.01.2015.

[2] Nous utiliserons indifféremment dans cet article les termes « islamisme », « islamiste », « islam politique » pour désigner une volonté politique de marquer la société et l’espace public au nom l’islam. Voir Boualem SANSAL – Gouverner au nom d’Allah – Gallimard – 2013.

[3] The Runnymede Trust – Islamophobia. A Challenge For Us All – 1997 – pp 4 à 12.

[4] Idem p 139.

[5] Idem p 50.

[6] Côté francophone, ces sénateurs sont Zakia Khattabi (Ecolo), Ahmed Laaouej (PS), Richard Miller (MR).

[7] Proposition de résolution relative à la lutte contre l’islamophobie – Sénat de Belgique – 21.02.2013 – Dans leur exposé des motifs, les sénateurs se fondent sur les huit critères du Runnymede Trust.

[8] Projet d’accord de majorité – 2014/2019 – be gov be.brussels – s.d. – p 72.

[9] Op.cit. p 113.

[10] Malgré ses dénégations répétées, les faits montrent que ce monsieur appartient toujours aux structures fréristes. Voir Le système Frères musulmans : illustration par le cas Privot - https://www.cclj.be/actu/politique-societe/systeme-freres-musulmans-illustration-par-cas-privot

[11] Dossier spécial – Menace terroriste – RTBF télévision – 18.01.2015 – Verbatim – 0:58:58.

[12] Fil d’actu – Henri Goldman (la revue Politique) – Télé Bruxelles – 18.02.2015 – Verbatim – 09:44.

[13] Op.cit. pp 113 à 122.

[14] Op.cit. p 128.

[15] Mustapha CHAIRI – Quelle lutte pour l’émancipation de la communanuté musulmane ? – Conférence – Verviers – 19.11.2013 – Verbatim - https://www.youtube.com/watch?v=7kGVpqvSF4g

[16] Idem. 7:50 à 13:55.

[17] Cassette de T.Ramadan – La femme musulmane face à son devoir d’engagement – Tawhid, in C. FOUREST – Frère Tariq – Grasset – 2004 – pp 186,187.

[18] Verbatim – La laïcité tolérante – Médiane TV – 30.05.2010.

[19] Felice DASSETTO – 11/9 : au-delà des commémorationswww.felicedassetto.eu - septembre 2011 et 2016.

[20] Op.cit. p 137.


 
 

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http://www.respectzone.org/fr/
  • Par Pierre Verschueren - 13/01/2017 - 9:05

    L'auteur me semble toutefois commettre une erreur en parlant de "haine de l'islam", comme si le vocable "islamophobie" recouvrait nécessairement ce sentiment-là. Or il n'en est rien : l'agacement, le refus, le rejet de certaines pratiques de l’islam ne sont en rien l'équivalent de la haine. Il s'agit d'une désapprobation qui entraîne forcément le rejet de ce que d'aucuns appellent du doux euphémisme "d’accommodements raisonnables", mais il n'est nulle part question d'incitation à la haine ou à la violence - sauf à prétendre que la simple expression d'une désapprobation constitue déjà en soi un acte haineux.

  • Par Guy Forsbach - 19/01/2017 - 9:56

    Willy,

    Tu termines ton texte en nous invitant à piétiner le sacré « … et d’en rire à gorge déployée » sans te rendre compte qu’il est au cœur de ta vie. En défendant bec et ongle « Israël, Etat juif » tu fais tien l’héritage de la Torah transmise par les Rabbins depuis les temps immémoriaux. Si tu étais cohérent il te faudrait défendre « Israël, Etat des Juifs et des Arabes » t’appliquant à toi-même la leçon de sécularisme que tu assènes aujourd’hui aux autres en ricanant.

  • Par Willy Wolsztajn - 20/01/2017 - 22:37

    Mon cher Guy,
    A propos d'Israël, tu sembles mélanger deux catégories distinctes, celle d'Etat et celle de religion. Je te suggère de lire "Une histoire intellectuelle et politique du sionisme - 1860-1940." de Georges Bensoussan ( Fayard, 2002) et "Sionismes, textes fondamentaux" de Denis Charbit (Albin Michel, 1998).
    Bien amicalement,
    Willy