Portrait

Comprendre et connaitre Bernard-Henri Lévy

Vendredi 1 juin 2018 par Laurent David Samama
Publié dans Regards n°884 (1024)

Inlassable défenseur des peuples opprimés, Bernard-Henri Lévy reprend la plume et publie L’Empire et les cinq rois, aux éditions Grasset. Sur fond de bouleversement géopolitique, l’écrivain-philosophe y propose une vibrante défense de la nation kurde, ainsi qu’une réflexion sur le rôle de l’empire. Portrait et interview. 

Bernard-Henri Lévy, le défenseur des causes oubliées

Qui est Bernard-Henri Lévy ? Comment le définir ? La liste des qualificatifs est longue comme le bras et prend les contours de décennies placées sous le signe de l’engagement. Ecrivain, philosophe, cinéaste, reporter au long cours et réalisateur de documentaires. Mais encore ? Conférencier, éditeur, dramaturge, homme de réseaux et parfois même inspirateur de la politique étrangère de la France dans les alcôves du Quai d’Orsay et du Palais de l’Elysée ! On connait désormais bien BHL : homme aux mille vies, animal médiatique dont le patronyme ne saurait laisser indifférent, plume élégante murmurant à l’oreille des présidents. On oublie trop souvent le journaliste qui mouille la chemise -blanche- en exerçant sa fonction de héraut des causes oubliées. Ainsi donc, à l’occasion de la publication de son nouveau livre, L’Empire et les cinq rois, BHL est reparti sur le terrain, au Kurdistan, pour écrire l’honneur des combattants peshmergas (littéralement « ceux qui défient la mort »). En première ligne face à Daesh, ces derniers fascinent le philosophe en ce qu’ils constituent « un peuple en trop », un peuple coriace et persistant en dépit des massacres et autres tentatives d’effacement de la carte.

C’est certainement parce que le peuple kurde ressemble tant au peuple juif qu’il intrigue Lévy. Et c’est pour cette raison encore qu’il constitue la base de sa réflexion sur le désordre diplomatique en cours. La thèse de L’Empire et les cinq rois ? D’anciennes puissances tentent de contester le leadership américain en montrant les muscles. Les velléités bellicistes de ces vieux empires en quête de renouveau inquiètent. Elles interrogent d’autant plus qu’elles sont constamment entourées d’un désagréable parfum tyrannique. Face à l’Iran, la Chine, la Turquie, l’Arabie Saoudite et la Russie, qui pour faire contrepoids ? A dire vrai, personne ou presque, un grand vide, une incertitude inquiète, mais surtout un empire qui se dérobe : l’Amérique.

Réparer, inlassablement

On le sait depuis l’élection de Trump, les Etats-Unis sont à la fois fatigués et apeurés. Ils ne désirent qu’une chose : l’isolation, le repli. Puisque l’Oncle Sam ne joue plus (ou si mal) son rôle de gendarme du monde, tout menace de s’écrouler… Que faire alors ? Réparer, inlassablement, nous dit Lévy ! Voilà le rôle qu’il s’est fixé depuis les premières heures de son engagement. Semblable à une éthique de l’action, la méthode béhachélienne est éprouvée depuis plusieurs décennies déjà. Elle remonte, s’il fallait la dater, au début de la décennie 1970. Normalien romantique, mais pas encore Nouveau Philosophe, Lévy, jeune intellectuel aux cheveux longs et au verbe haut, intrigue. Il a des envies d’aventures et souhaite raconter le vaste monde. Un premier reportage de guerre en Irlande du Nord, puis un second au Pakistan (intitulé Bangla-Desh : Nationalisme dans la révolution) seront publiés. Ils poseront, sans qu’on ne le devine alors, les bases de l’œuvre à venir...

Qu’on l’aime ou qu’on le déteste, qu’on le lise patiemment ou qu’on livre son nom en pâture sur les réseaux sociaux, on pourra reconnaître à BHL le mérite de la constance. En l’occurrence, prêter sa voix sans faiblir aux damnés de la Terre et aux victimes de l’Histoire. Voilà un fil rouge, une véritable obsession. Dire comment les hommes tuent, violent, pillent, en d’autres termes, de quelle manière ils défont le monde plus souvent qu’ils ne l’adoucissent.

Plus tard, c’est-à-dire au tournant des années 2000, cela donnera lieu à un livre puissant : Réflexions sur la guerre, le mal et la fin de l’histoire (Grasset).

En dépit de l’image d’Epinal du philosophe fréquemment invité sur les plateaux de télévision, la majeure partie du travail de BHL se déroule aux quatre coins du monde, loin des caméras, devant une feuille et un stylo, devant l’écran bleuté de son écran d’ordinateur, sur le terrain. La preuve avec les premières pages de son nouvel essai. L’Empire et les cinq rois débute sans préambule, alors que son auteur se trouve au fin fond du Kurdistan. Une région meurtrie, violentée, abandonnée à son triste sort par un Occident incapable de reconnaître ses véritables alliés. Lévy écrit : « On enfume et ratonne les maisons kurdes à Kirkouk. On viole. On torture. On saigne, jusqu’à ce que mort s’ensuive, notre camarade, le cameraman Akran Sharif, à qui on plante avant de l’abandonner, un couteau de cuisine dans la gorge. (…) Et la communauté internationale, Amérique en tête, ne lève pas le doigt pour empêcher cette indignité ». Qui, sinon BHL, pour faire parvenir jusqu’à nous ce récit glaçant ? Quel autre intellectuel français, européen ou mondial, pour exercer, avec autant de passion, sa fonction de lanceur d’alerte des causes oubliées ?

Dans un élan tikkuniste, voilà donc l’écrivain lancé dans une vaste entreprise de réparation du monde. « Non plus révolutionner le monde », prend-il bien la peine de préciser. « Mais le réparer. Juste le réparer. Le réparer avec ardeur, vigueur, détermination. C’est ce que je crois. C’est ce que j’ai presque toujours cru, y compris dans ma période ultra-gauche, à la fin des années soixante. Et je l’ai cru dans le droit fil d’un de mes maîtres : Haïm de Volozine, l’auteur de  L’Âme de la vie… C’est exactement son message : le monde peut s’effondrer, s’écrouler, se dé-créer - sauf si nous, les hommes, nous employons à le réparer ».

En fervent droit-de-l’hommiste, BHL croit au bien-fondé de l’action, chaque fois que les valeurs des Lumières sont mises à mal. On lui reproche parfois sa naïveté, son interventionnisme… Peu lui importe au fond : Lévy fait quand d’autres commentent. Il s’implique pleinement chaque fois que l’intelligentsia munichoise préfère reculer ou temporiser. Il y a des gens comme ça, d’indécrottables optimistes. Ils ne peuvent s’empêcher d’aller au combat !

BHL : « Trump a été -et est sans doute toujours- antisémite »

Dans l’incertitude géopolitique du moment, vous publiez L’Empire et les cinq rois, une réflexion sur la volonté américaine de repli et les velléités expansionnistes de vieilles puissances (la Chine, l’Iran, la Turquie, la Russie et l’Arabie Saoudite). Votre livre commence pourtant aux confins d’une terre oubliée de l’opinion, le Kurdistan. Pourquoi est-ce si central à vos yeux?
Parce que le Kurdistan est un miroir. Et que c’est dans ce miroir que j’ai vu la double évolution que vous dites. Le recul historique de l’Occident renonçant à défendre l’un de ses plus solides et naturels alliés. Et les nouvelles puissances autoritaires qui profitent du vide ainsi créé pour abattre leurs cartes et avancer leurs pions. Puissants sur le papier, les cinq rois sont en fait des colosses aux pieds d’argile lancés à la recherche de leur grandeur déchue. Ils veulent la reconstruire, en stuc et en faux or, sur le dos de leurs peuples…

Votre livre se conçoit également comme une réflexion positive sur le rôle de l’Empire. « Il y a, dans la montée vers l’Empire, un mouvement salvateur », écrivez-vous. Celui-ci aurait donc quelques vertus ?
Vous connaissez le mot : « Prions pour l’Empire ; car, sans lui, les hommes se dévoreraient tout cru les uns les autres ». Ancienne et noble sagesse juive. Confirmée par Dante. Ratifiée par les grands austro-hongrois du début du 20e siècle. Et validée par le simple bon sens : l’Empire peut avoir cet avantage d’éloigner les centres de pouvoir, donc d’alléger la pression qu’ils exercent sur les sujets...

Vous consacrez plusieurs pages à la politique proche-orientale de Donald Trump et allez jusqu’à qualifier son attitude « d’antisémitisme de ressentiment »… Qu’entendez-vous par là ?
J’ai lu les déclarations de Trump. Je les ai soigneusement consignées dans le chapitre du livre auquel vous faites allusion. Et la conclusion est claire. Cet homme a été -et est sans doute toujours- antisémite. Et c’est un antisémitisme spécial : celui d’un entrepreneur de Manhattan qui s’est senti snobé toute sa vie par l’establishment juif new-yorkais, qui en a conçu une grande amertume et qui juge l’heure venue de se venger de ces humiliations.

Face à ces cinq rois inquiétants contestant le leadership américain, la solution ne serait-elle pas la poursuite de la construction européenne ?
Eh bien si ! C’est le « final » du livre. Une Enéide à l’envers. Enée qui ferait le voyage retour et repartirait vers l’Est, c’est-à-dire vers l’Europe. Les Etats-Unis étant dans l’état où ils sont, c’est le seul recours. Si l’Amérique devait durablement tourner le dos à sa vocation originelle, il n’y aurait, de fait, plus que l’Europe pour reprendre le flambeau des démocraties.

Bernard-Henri Lévy, L’Empire et les cinq rois, éditions Grasset, 288 p.

 
 

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  • Par Amos Zot - 4/06/2018 - 20:13

    Cher Monsieur BHL,

    Si Trump est antisémite, j'espère que tout le monde le deviendra comme lui le plus rapidement possible.