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Comment parler de la Shoah à des enfants ?

Mardi 3 juin 2014 par Perla Brener
Publié dans Regards n°800

Les faits. Faut-il parler d’Hitler à des classes de primaires ? Peut-on enseigner la Shoah à des enfants dès l’âge de 8 ans ? Quel enseignement pour quel âge ? Et quand peut-on commencer à parler de cette difficile histoire sans créer de traumatismes ? Si ces questions se posent sans cesse aux enseignants comme aux parents, ceux-ci se retrouvent bien souvent seuls, voire démunis pour les affronter.

Avec une réception non moins facile de l’information par le jeune public qui leur fait face. Pour nous éclairer et alimenter le débat, ce petit tour d’horizon auprès des principaux intéressés, enseignants, animateurs pédagogiques et spécialistes de la Shoah.

« Il est important de respecter l’âge des enfants, leur maturation et d’aborder le sujet avec précaution pour ne pas choquer leur sensibilité », estime Florence Caulier, responsable primaires du programme « La haine, je dis NON ! » (CCLJ) pour qui l’histoire de la Shoah peut être abordée avec des enfants à partir de 10 ans. « A cet âge, ils ont déjà accès à de nombreuses informations véhiculées par la télévision ou par internet. Ils se trouvent souvent seuls face à l’horreur. Ils s’interrogent et retiennent des éléments de vocabulaire, mais de façon autonome et non accompagnée. Notre objectif n’est donc pas de noyer l’enfant dans une masse d’informations, mais bien de l’aider à organiser ses connaissances sur le sujet. Tout d’abord, nous parlons des Juifs vivants grâce à notre animation “Dans ma valise” qui invite les enfants à découvrir des objets, photos, chants, contes juifs. Les victimes ne sont pas des êtres désincarnés, mais des personnes, avec un prénom, un nom, une histoire. Avec un public si jeune, nous n’abordons pas le génocide de manière frontale. Nous avons délibérément choisi des thèmes annexes qui expliquent toutefois le processus qui a mené au crime de masse. Le travail autour de l’histoire d’un enfant caché nous permet de ne pas entrer dans l’horreur de la destruction. Grâce à l’outil pédagogique que nous avons créé “Sophie, l’enfant cachée”, nous leur racontons l’histoire de la petite Sophie Rechtman-Granos, cachée à Bruxelles entre 1942 et 1945. Nous reprenons avec les enfants la chronologie des faits, en clarifiant le vocabulaire spécifique afin de démontrer l’aboutissement du processus d’exclusion. Nous leur proposons aussi de rencontrer Sophie, en veillant préalablement à ce que son témoignage ne mentionne pas inutilement de détails traumatisants et ne présente que des illustrations choisies avec soin. En fin de séance, nous proposons aux enfants une activité d’art plastique sur le thème abordé, pour qu’ils puissent extérioriser leurs émotions. Au-delà de l’horreur du crime, incompréhensible pour les élèves, il s’agit toujours pour nous de transmettre un message d’espoir et d’envisager un monde meilleur ».

Jacqueline Avni est directrice pédagogique des primaires à l’Athénée Ganenou. « Le corps enseignant est partagé bien sûr entre la peur de transmettre des choses horribles qui peuvent être traumatisantes et la volonté de dire une vérité, pour que nos enfants sachent et pour que cela n’arrive plus. Surtout quand on voit dans le monde actuel cet antisémitisme qui progresse ». L’Athénée Ganenou insiste sur la préparation des jeunes à entendre cette réalité, mais aussi sur le suivi, indispensable. « Nous profitons des événements du calendrier et des faits d’actualité qui y seraient liés pour aborder le thème de la Shoah », explique Jacqueline Avni. « Lorsque nous célébrons Yom haShoah dans l’école, les enfants de 1ère primaire ne participent pas, nous les estimons trop jeunes. En revanche, les titulaires et les professeurs d’hébreu répondent à leurs questions s’ils en ont, sans entrer dans les détails. A partir de la 5e primaire, nos élèves participent aux animations organisées par le CCLJ, et notamment à la lecture du livre “Sophie, l’enfant cachée”. Les élèves de 6e primaires et de 1ères secondaires ont reçu le livre et pu écouter, à l’école, le témoignage de Sophie Rechtman. Les 1ères secondaires présentent également les “Shorashim”, l’arbre généalogique de leur famille. Une occasion de partager le témoignage de leurs grands-parents ou arrière-grands-parents et d’approcher la Shoah, de mieux comprendre ce qui s’est passé à partir d’histoires personnelles. C’est un sujet délicat, et tous les élèves n’ont pas le même niveau de connaissances au départ, ni la même sensibilité. Dans une classe de 20 élèves, quelques-uns sont plus au courant que d’autres et parfois, en voulant partager les histoires entendues, ils peuvent choquer certains élèves. Outre les explications que nous apportons, il nous semble donc très important, notamment lors des cérémonies que nous organisons, de prévenir les parents qui représentent le monde sécurisant, pour leur permettre ensuite d’assurer un suivi avec leur enfant, de reparler à la maison de ce qui a été fait ou dit à l’école, de le questionner et de l’écouter ».

Gaëlle Quitin est institutrice de 5primaire à l’Ecole Decroly. Une année qui la conduit à aborder la Seconde Guerre mondiale et la Shoah pendant le cours, par le biais de visites effectuées par les élèves ou lors de discussions en classe, « souvent parce qu’ils en ont déjà parlé à la maison », relève-t-elle. « En traitant des conflits, une élève a récemment choisi de présenter sa causerie sur Anne Frank, une autre a décidé de parler d’Hitler », raconte l’institutrice. « Il est difficile d’anticiper les réactions de chacun et certains peuvent être plus sensibles. Je veille donc à préparer le plan de travail en classe avec l’élève », insiste-t-elle, « ce qui me permet de cadrer le contenu de l’exposé, de mettre les choses dans leur contexte en s’en tenant aux faits sans trop de détails, et de veiller à ce que les photos montrées ne soient pas trop dures. Il est arrivé que des enfants me demandent de ne pas assister à la présentation, parce que c’était trop pénible pour eux, ravivant peut-être des souvenirs familiaux. Je trouve donc important de terminer le cours sur une note positive, par exemple sur l’action de ceux qui ont caché des Juifs. Les interventions nombreuses des élèves s’orientent vite vers des sujets d’actualité, et le cours d’histoire s’élargit en un cours de morale, pour se poser les questions suivantes : pourquoi parle-t-on encore de la guerre aujourd’hui ? Qu’est-ce qui explique que certains pays réagissent et d’autres pas ? A quoi peut mener la montée de l’extrême droite ? Comment arrive-t-on à ce genre de situation ? Ce qui nous permet d’aborder la peur de l’autre, le rejet de la différence par certains partis, et l’importance de la nuance. Tout n’est pas noir ou blanc. Je pense personnellement qu’il est plus difficile d’enseigner la Shoah à des élèves de secondaires où le conflit peut directement déboucher sur des considérations politiques et un parti pris qui sortent alors du cadre scolaire ».

Institutrice aux Filles de Marie, à Saint-Gilles, Maria Livrizzi est aussi une passionnée d’histoire. « Cette année, j’ai une classe de 1ère primaire, et pour la lecture du vendredi, je leur ai raconté “L’enfant à l’étoile jaune”, un livre très poétique recommandé par l’éditeur dès l’âge de 5-6 ans. Les enfants ont surtout été attirés par les belles images, je ne suis pas sûre qu’ils aient tout compris à l’histoire et au concept de l’étoile un peu compliqué. En revanche, je trouve intéressant de leur montrer qu’il n’y a pas que des contes de fées... Lorsque j’enseignais aux 4e primaires, nous avons participé aux animations du CCLJ, et notamment à la projection du dessin animé d’Anne Frank. J’ai d’ailleurs centré l’examen de fin d’année sur son histoire qui les avait beaucoup marqués, notamment pour son amour caché et le fait de devoir vivre sans faire de bruit, au risque d’être repérés. C’est un sujet très riche qui nous a permis d’évoquer l’histoire du peuple juif et de la Shoah dans diverses matières, en histoire bien sûr, mais aussi en lecture au cours de français, et en mathématiques, lorsqu’on a parlé des chiffres et des six millions de Juifs exterminés. Ce sujet me passionne et je l’ai transmis comme je l’aurais fait à mon fils. Les enseignants sont aujourd’hui bien outillés et ont de quoi, s’ils le souhaitent, faire de belles recherches. Notre école connait une importante mixité culturelle, et j’ai constaté en fin d’année que mes élèves portaient un autre regard sur les Juifs ».

Historien et responsable éditorial du Mémorial de la Shoah (Paris), Georges Bensoussan se dit très opposé à l’enseignement de la Shoah dans les écoles primaires. « On peut bien sûr approcher les événements par une leçon de morale, de tolérance et de vivre ensemble, à la façon d’un cours d’éducation civique, mais il ne s’agit pas alors d’enseigner la Shoah. De la même manière, parler du Journal d’Anne Frank ne revient pas à parler de la Shoah. A mes yeux, cela permet de parler du génocide des Juifs sans en parler. Il faut bien comprendre que parler de Treblinka ou du trou noir des chambres à gaz est totalement inaudible et inabordable par les enfants avant l’âge de raison qui correspond à 14-15 ans ». Georges Bensoussan n’hésite pas à qualifier d’« abus de mémoire » cette volonté de vouloir enseigner la Shoah « comme une religion civile et civique, comme un vaccin qui permettrait de lutter contre le poison qui menace l’Europe. On constate qu’on enseigne mieux la Shoah qu’il y a vingt ans, et pourtant l’antisémitisme ne s’est jamais aussi bien porté, avec l’affaire Ilan Halimi, Mohamed Merah ou la tuerie qui vient de se produire au Musée juif de Belgique. Il y a de quoi réellement s’interroger ». L’historien français craint encore la saturation. « En leur en parlant trop et trop tôt, on les prépare à devenir sourds à ces informations. Au moment où l’on peut en tirer une leçon politique, lorsqu’ils ont 17-18 ans, ils ne veulent plus rien entendre. Il y a un phénomène de lassitude générale qui édulcore la réflexion politique de l’événement. Avec les bons sentiments, on finit par faire de la mauvaise histoire ». 


 
 

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http://www.respectzone.org/fr/
  • Par Yoram - 12/06/2014 - 16:03

    "Comment parler de la Shoah à des enfants ?"
    .
    Peut-être commencer par leur dire les choses en français s'ils sont francophones, en néerlandais s'ils sont néerlandophones, etc. et proscrire l'abscons "Shoah" ?

  • Par gvfdghgs - 19/05/2017 - 10:50

    Génial !!!