Décès

Claude Lanzmann, l'homme qui a exprimé l'indicible de la Shoah

Jeudi 5 juillet 2018 par Nicolas Zomersztajn

L’écrivain et documentariste français Claude Lanzmann est décédé ce jeudi 5 juillet 2018 à Paris à l’âge de 92 ans. C’est avec son film Shoah, sorti en 1985, que ce proche de Jean-Paul Sartre et de Simone de Beauvoir a réussi à exprimer en images toute la singularité de l’extermination des Juifs d’Europe.

Claude Lanzmann venu dédicacer son livre "Shoah" au CCLJ

Claude Lanzmann est né le 27 novembre 1925 à Bois-Colombes dans une famille d’origine juive d’Europe de l’Est, immigrée en France à la fin du 19e siècle.

Pendant la guerre, il s’engage dans les Jeunesses communistes et dans la Résistance à Clermont-Ferrand, où il est interne au lycée Blaise-Pascal. En janvier 1945, il est admis en hypokhâgne au lycée Louis-le-Grand, à Paris. Il suit ensuite des études de philosophie à la Sorbonne, puis à l’Université Eberhard Karl de Tübingen, en Allemagne.

Il devient journaliste pigiste à France-Dimanche, France-Soir et au Monde. C’est grâce à une série d’articles sur l’Allemagne de l’Est que Jean-Paul Sartre le remarque et lui demande de collaborer à sa revue Les Temps modernes. En mai 1967, Lanzmann prend une part importante à la réalisation du fameux numéro de cette revue consacré au conflit israélo-arabe.

Après avoir réalisé en 1972 son premier film Pourquoi Israël, dans lequel il tente d’appréhender l'histoire d'Israël 25 ans après la création de cet Etat, au travers d'une succession d'images du pays et d'interviews de ses habitants, Claude Lanzmann décide de consacrer un film à la destruction des Juifs d’Europe pendant la Seconde Guerre mondiale. Ce sera Shoah, cette somme monumentale de plus de neuf heures !

Il est le fruit de douze années de travail autour de la parole des protagonistes des centres d’extermination. Après quatre années de montage, le film sort en 1985. Shoah est considéré comme un monument du cinéma : sans image d’archives, il parvient à dire l’indicible sur le génocide. Dans un entretien accordé à Regards en avril 1986, il explique en quoi consiste cette œuvre qui n’est ni un documentaire ni une œuvre de fiction : « Mon ambition a été de réaliser une œuvre cinématographique qui restitue dans toute sa magnitude cet évènement majeur de l’histoire contemporaine, une œuvre qui soit à la fois d’Histoire et de réflexion sur l’Histoire, et à la hauteur de l’événement lui-même ». Le tournage totalise 350 heures de pellicule.

« J’ai vécu mon judaïsme dans la peur »

Dans un entretien accordé à la rédaction de Regards, Claude Lanzmann revient aussi sur les raisons qui l’ont conduit à faire ce film. « Shoah est un film qui me demeure obscur quand je pense aux démarches que j’ai faites, aux questions que je me pose », souligne le réalisateur. « Qu’est-ce qui me poussait à refaire exactement les mêmes trajets que ces Juifs que l’on conduisait à la mort, à demander où était l’enceinte du camp, ces limites, à construire des lignes imaginaires, à revenir en arrière ? Toutes les raisons qui peuvent m’avoir poussé à mener Shoah jusqu’au bout s’emboîtent comme des poupées russes...  L’une d’entre elles est sans doute que j’ai vécu, quand j’étais gosse, mon judaïsme dans la peur, un judaïsme de négativité, de destruction. Ma famille voulait s’assimiler et je pense que toute assimilation est une forme de destruction. Alors ce n’est sans doute pas un hasard si j’ai voulu faire Shoah ».

Plus tard, à partir de ces rushs non utilisés dans Shoah et d'images tournées spécifiquement pour les films, Claude Lanzmann a réalisé cinq films autour de quatre personnages liés à la Shoah : Maurice Rossel, un délégué du Comité international de la Croix-Rouge qui a visité Theresienstadt et accrédité le mensonge de ce camp modèle (dans Un vivant qui passe en 1997) ; Yehouda Lerner, ce Juif ayant participé à la révolte de Sobibor (Sobibor, 14octobre 1943, 16 heures en 2001) ; le résistant polonais Jan Karski (Le rapport Karski en 2010) ; Benjamin Murmelstein, ce rabbin viennois « doyen » du camp de Theresienstadt (Le dernier des injustes en 2013) ; enfin quatre femmes juives rescapées de la Shoah en Pologne, Hongrie et Tchécoslovaquie, témoignant du cauchemar qu’elles ont vécu, déportées et témoins de la mise à mort des leurs (Les quatre sœurs en 2018).

Dans un entretien qu’elle avait accordé au Monde lors de la sortie de Shoah, Simone de Beauvoir insistait sur la qualité majeure de Claude Lanzmann : « Le grand art de Claude Lanzmann est de faire parler les lieux, de les ressusciter à travers les voix, et, par-delà les mots, d’exprimer l’indicible par des visages ».

Pour bien saisir ce personnage complexe, il convient de se plonger dans la lecture du Lièvre de Patagonie (éd. Gallimard), un livre dans lequel Lanzmann revient avec une acuité remarquable sur ses voyages, ses rencontres et ses combats.

Le décès de Claude Lanzmann, cet homme qui a mis en valeur le témoignage des survivants de la Shoah dans son œuvre cinématographique, intervient quelques jours après l’entrée de Simone Veil au Panthéon, cette rescapée d’Auschwitz-Birkenau qui a lutté toute sa vie pour la transmission de la mémoire de la Shoah.

Un hommage national sera rendu à Claude Lanzmann le jeudi 12 juillet 2018 à 15h à l'hôtel des Invalides, à Paris. Le Premier ministre Edouard Philippe y prononcera un discours. Il sera suivi de l'inhumation de l'écrivain au cimetière parisien du Montparnasse, dans le caveau familial.

 
 

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  • Par chouchouka - 9/07/2018 - 10:15

    Je t'aime Israel, je cherche la lumière dans tes mystiques nuits qui ne s'endorment jamais, des papiers-boules glissés dans tes murs entendent les murmures de mon coeur.