Chronique d'une victoire annoncée

Mardi 14 mars 2006 par Denis Charbit

 

A quelques semaines des élections, il semble que les jeux soient faits : Ehoud Olmert ne sera plus seulement président du conseil par intérim, il pourra bientôt jouir du titre en se prévalant du suffrage universel. Si elle se confirme, sa performance aura été spectaculaire. La campagne avait commencé sur les chapeaux de roue avec moults rebondissements, elle a atteint depuis une vitesse de croisière qui se situe à un degré bien inférieur à l'intensité traditionnelle des passions politiques en Israël.

Il se peut que le délai entre la dissolution de la Chambre sortante prononcée et la date des élections retenue y soit pour quelque chose dans l’apathie actuelle : quatre mois, c'est beaucoup trop long pour soutenir l'attention et maintenir une campagne à un niveau de mobilisation décent. L'électeur s'est visiblement prononcé très tôt sur ses intentions de vote, et il passe à autre chose en attendant le jour de l'élection. Il faut peut-être aussi y voir l'effet des sondages : plus exactement, lorsque ceux-ci sont unanimes à montrer que l'écart est énorme, et stable de surcroît, entre la liste qui se trouve en tête et la seconde qui suit loin derrière, on prive la campagne du suspense, de l'énergie, du dynamisme, de cet ingrédient de compétition nécessaire qui donne du punch aux citoyens et fait la différence entre une campagne morne et une joute animée. C'est lorsqu'il y a du combat dans l'air, c'est lorsque la surprise reste possible que l'on peut alors tabler sur la mobilisation et l'ardeur des militants et que les élections apparaissent comme un enjeu véritable. Or, actuellement et depuis le début de la campagne, Kadima conserve de bonnes longueurs d'avance sur le Parti travailliste et le Likoud. Même si l’on additionne leurs suffrages, ils ne font guère mieux que Kadima à lui tout seul. Certes, on peut toujours émettre l'hypothèse d'une erreur d'appréciation des instituts de sondage. Ce ne serait pas la première fois, et on l'a vu récemment avec la victoire du Hamas. S'il y avait erreur, elle serait alors colossale. Cette indifférence, de multiples signes la confirment : il fut un temps révolu depuis peu où la plupart des balcons en Israël étaient décorés d'appels au vote pour tel ou tel parti. Cette conviction affichée et déclarée heurtait plus d'un Européen acquis à l'idée que le secret du vote ne se limite pas à l'isoloir mais implique le respect d'une discrétion sur son lieu de travail et, à plus forte raison, à son domicile. Depuis une dizaine d'années, un grand nombre d'Israéliens avaient estimé devoir transformer leur véhicule en officine mobile de propagande : en guise d'activité politique et militante, cela peut paraître un peu limité, mais, souvenons-nous il y a neuf mois à peine, la guéguerre des fanions oranges et bleus. Eh bien, même ce degré minimum d'expression politique a disparu. Cela fait bien longtemps que les meetings publics, les grand- messes politiques qui rythmaient autrefois la campagne électorale, n'ont plus lieu. Même la formule de mini-réunions électorales organisées par des particuliers à domicile invitant voisins et amis à poser des questions à un candidat s'est raréfiée. Il reste certes la télévision pour servir de forum public de débats et de discussions : seulement voilà, depuis qu'elle est devenue essentiellement une entreprise commerciale, et acessoirement un instrument de formation et de culture, cela fait belle lurette que les débats politiques ont disparu de nos écrans pour laisser place à des messages publicitaires entre lesquels sont diffusées quelques émissions qui sont, le plus souvent, du divertissement. A la mi-mars débutera la campagne officielle sur les écrans, mais il ne faut guère s'attendre à des surprises lorsque les programmes sont présentés comme des spots et les candidats comme des vedettes de clips.

Vers le centre

D'une manière plus générale, l'exercice de la démocratie semble être devenu une passion froide. On va voter en y mêlant, en un étrange dosage, une conviction faible et une réelle résignation. A force de virer au spectacle, les acteurs de la vie politique ont cessé d'être pris au sérieux. Et rien n'entame ce sentiment pernicieux : ni l'effort réel pour présenter aux électeurs des listes qui sont loin de manquer d'intérêt lorsque l'on examine le parcours des candidats sélectionnés. On continue de se prêter au jeu, mais cela ne reste qu'un jeu. Les attentes restent limitées en dépit du fait que tout le monde sait bien que l'arène parlementaire compte, en dépit du discrédit qui la frappe. Ce qui est plus surprenant, c'est que l'on pouvait s'attendre avec l'intronisation d'Ehoud Olmert succédant à Ariel Sharon à un combat à armes égales. N'avait-on pas affaire avec lui, Netanyahou et Peretz, à des civils, qui se sont surtout illustrés dans leur trajectoire politique dans le domaine social et économique, plutôt que dans la défense et la sécurité d'Israël? Il semblait plausible d'imaginer que la campagne électorale serait, sinon totalement inédite, du moins bien différente de celles que nous avons suivies depuis tant d'années. Comment faut-il donc interpréter cette convergence des électeurs, qui s'annonce massive, vers le centre? Après des années de bipartisme élargi, de confrontation gauche-droite qui prenait des allures d'affontement entre cultures politiques diamétralement opposées, voilà que s'effritent ces deux piliers de la vie publique qui occupent l'espace politique depuis la création de l'Etat d'Israël : déjà en 2003, la gauche (Meretz inclus) est passée sous la barre des trente députés. Le bloc de droite est crédité d'un score à peine plus élevé, à ceci près -et la métamorphose est impressionnante- que le Likoud devrait arriver le 28 mars péniblement en tête des trois formations de la droite nationaliste avec quatre ou cinq députés de plus seulement. Est-ce la conjoncture? Le couplage de la menace nucléaire iranienne et de la victoire du Hamas a rappelé, si on en avait douté, de la primauté des thèmes de la guerre, de la défense et de la diplomatie dans le débat politique. Le retour de l'incertitude n'est guère propice à favoriser l'avènement des priorités sociales au coeur du débat comme le souhaite Amir Peretz. En outre, son image de tribun populaire suscite, dit-on, un grand nombre de désaffections au sein de l'électorat traditionnel de la gauche. Certains vont jusqu'à imputer cette désaffection à un racisme latent, qui, à cette occasion, se serait exprimée. C'est moins pourtant ses origines marocaines qui lui portent préjudices que le fait qu'il ne correspond guère par son style, sa réthorique, et son look à l'image que l'on se fait d'un chef de gouvernement censé rencontrer les Grands de ce monde et partager avec eux le même ethos, les mêmes manières, le même physique. Bourdieu aurait de quoi gloser sur la force de l'habitus et le poids du capital social. Les Israéliens se montrent à cet égard non seulement consensuels mais surtout tristement conformistes.

Renversement d’alliance?

Doit-on enterrer le Likoud? Il paraît prématuré de l'avancer même si les résultats confirment un score inférieur à 20 députés. On s'empresse toujours de prononcer l'oraison funèbre du Likoud. Or celui-ci ne disparaîtra définitivement que lorsque la Cisjordanie sera globalement restituée. Si dans quatre ans, la présence israélienne est maintenue, comme elle l'est depuis bientôt quarante ans, il y aura toujours place pour un parti qui revendique la poursuite de la colonisation et le refus de toute concession, qu'elle soit unilatérale ou négociée. Au-delà de ces considérations générales, ce qui semble se desiner pour le 28 mars est une Knesset dont les bords seront plus idéologiques que par le passé, chacun d'eux totalisant 1/4 des sièges tant pour la droite que pour la gauche, tandis que se constituera au centre une force dont la seule raison d'être est de se situer comme une troisième voie entre ces deux blocs dans lesquels plus d'un tiers des électeurs ne se reconnait plus. Quelle est la coalition la plus crédible susceptible d'être formée à l'issue du scrutin? Il semblait à peu près sûr, tant pour des raisons de convergences politiques que d'ententes personnelles, que l'on s'acheminait vers une coalition Kadima-Travaillistes avec l'addition d'un parti religieux, le Shas (orthodoxes séfarades) ou le Yaadout Hathora (orthodoxes askénazes). Avec la victoire du Hamas, les données se trouvent modifiées : l'opportunité de procéder à un désengagement unilatéral supplémentaire est moins imminente, et de ce fait, une réelle identité de politique sociale et économique -celle-là même que les Israéliens estiment ne pas devoir placer au premier plan de leurs préoccupations- pourrait conduire le Likoud et le Kadima à se retrouver ensemble. Quel paradoxe aurait-on là si en lieu et place du big bang espéré, on aboutissait à un super-Likoud constitué autour d'un grand pôle modéré augmenté d'une aile dure?


 
 

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