L'édito

Le choix (libre) du prénom

Mardi 2 octobre 2018 par Nicolas Zomersztajn, Rédacteur en chef
Publié dans Regards n°1030

Arrivé à Ellis Island, un vieil immigrant juif de Russie se voit conseiller d’abandonner son nom à consonance juive et de s’appeler désormais Rockefeller pour « faire plus américain ». Angoissé à l’idée de ne pouvoir le prononcer devant l’officier des services de l’immigration, le vieux Juif ne cesse de le répéter.

Mais une fois devant l’officier, il oublie tout. Il répond alors en yiddish « schoyn fergessen » (déjà oublié). L’officier inscrit alors John Fergusson  (ce qu’il croit entendre) dans son registre et l’affuble d’un nom américain ! Cette blague juive illustre le rapport étroit entre changement de nom et souci d’intégration chez les immigrants.

Cette problématique a été récemment soulevée avec beaucoup moins d’humour et de bienveillance par Eric Zemmour. Lors d’un talk-show, ce polémiste français très cocardier a fait remarquer à une chroniqueuse française d’origine sénégalaise que sa mère avait eu tort de la nommer Hapsatou et que ce prénom était une insulte à la France !

Eric Zemmour n’a fait que répéter avec mépris ce qu’il dit depuis de nombreuses années : « Un prénom français, c’est un prénom chrétien, cela vient d’une loi établie par Bonaparte ». Sauf que la loi en question, celle du 11 Germinal an XI (2 avril 1803), n’a jamais imposé des prénoms chrétiens. Elle ne fait mention que de « noms en usage dans les différents calendriers, et ceux des personnages connus de l’histoire ancienne ». Et pour les citoyens en manque d’inspiration, Bonaparte proposait même une longue série de noms autorisés aussi ridicules que les insultes du capitaine Haddock : Bananuphe, Ouarlax, Zotoucque (pour les garçons), Conchinne, Obdule, Rusticule (pour les filles), etc.

En transposant des catégories de pensée et des pratiques du début du 19e siècle dans des sociétés du 21e siècle où elles n’ont pas la même signification ni même aucune, Zemmour commet le péché d’anachronisme. Non seulement la législation sur les prénoms de 1803 a été abrogée en 1993, mais les pratiques dans le choix des prénoms avaient déjà considérablement évolué et continueront de le faire dans les années à venir.

Cette évolution est d’ailleurs parfaitement illustrée par les Juifs de France et de Belgique. Les immigrés juifs de Pologne, Russie, Roumanie et Hongrie qui s’installent en France et en Belgique dans les années 1920 et 1930 conservent leur prénom juif. Tous les Abram, David, Mendel, Szlama, Szulim, Yehouda, Zalman et toutes les Bajla, Bella, Cypra, Fajga, Hannah, Ita, Sarah, Esther continuent de porter ces prénoms en toute légalité. Ils attribueront ensuite à leurs enfants des prénoms non juifs plus conformes aux usages du pays d’accueil : Charles, Jacques, Suzanne, Régine, etc. Cette tendance se renforcera après la Seconde Guerre mondiale : toute la génération des « nés après la Shoah » portera les prénoms des enfants du baby-boom (Alain, Michel, Stéphane, Philippe, Laurent, Olivier, Michèle, Muriel, Laurence, Sylvie, Nathalie…). Si la volonté d’intégration n’est pas étrangère à cette tendance, le conformisme et la mode sont des facteurs tout aussi déterminants.

Mais depuis une trentaine d’années, on assiste à un phénomène de réappropriation des prénoms typiquement juifs à travers un retour à l’hébraïsation. Les David, Daniel et Raphaël sont d’abord réapparus et les Michaël, Jonathan, Noah, Nathan se sont multipliés ensuite. L’attachement à Israël a aussi favorisé l’attribution de prénoms comme Ron, Yaël, Ilan, Yoni, etc. Loin de marquer un repli communautaire ou religieux, cette hébraïsation renvoie à la fois à une fidélité à une culture et à un souci d’originalité qui s’exprime aussi chez les non-Juifs lorsqu’ils choisissent des prénoms bretons (Erwan, Gwenaël) ou occitans (Maylis, Titouan).

N’en déplaise à Eric Zemmour, l’ouverture à des prénoms étrangers n’est pas une insulte. Elle ne signifie pas non plus la perte des prénoms chrétiens classiques qui connaissent même une recrudescence étonnante si l’on en croit les hit-parades établis annuellement.


 

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  • Par Joris - 7/10/2018 - 18:15

    Zemmour a raison comme Napoléon , ce génie francais méprisé en France seulement .
    Bonaparte a francisé son nom.
    Une assimilation n’est possible qu’en modifiant et le patronyme et le prénom. Celui-ci doit être judéo-chrétien ou justifiable par des racines européennes .
    La loi sur les noms et prénoms en application en Islande s’inspire de cette règle : pour celui qui veut s’installer en Islande, le patronyme doit être islandisé en -son ou -dottir et le prénom doit être déclinable en islandais, quitte à avoir un surnom “officiel” correspondant au prénom original. L’assimilation ne peut passer que par les prénoms francisés : Samuel et pas Schlomo , Moïse et pas Moshe... mais le problème n’est naturellement pas celui des prénoms d’origine judaïque