L'édito

De la centralité d'Israël

Vendredi 1 juin 2018 par Nicolas Zomersztajn, Rédacteur en chef
Publié dans Regards n°884 (1024)

Israël fait partie de l’environnement affectif des Juifs de diaspora qui ont de nombreuses raisons de lui être attachés. Si Israël est si central, c’est surtout parce qu’il est le seul Etat-nation juif. Mais il s’agit d’une centralité « à la juive ». Elle se décline sur le mode de la diversité et non de manière monolithique.

 

Comme le souligne le politologue israélien Denis Charbit, « il y a là un attachement qui va de la neutralité bienveillante à l’identification totale, du soutien critique et lucide à l’adhésion inconditionnelle ».

Curieusement, Israël occupe aussi une place centrale dans l’imaginaire de nombreux de nos concitoyens non juifs. Israël suscite tellement de passions qu’on pourrait croire que ce pays est devenu la quatrième région de la Belgique fédérale. Si dans le cas des Juifs, cette centralité est intimement liée à l’attachement qu’ils ont pour ce pays, elle prend une forme radicalement différente dans cette passion belge où c’est essentiellement le conflit israélo-palestinien qui constitue le point de fixation de cette centralité. Cela ne poserait aucun problème si l’on pouvait classer cette centralité non juive inattendue d’Israël au rayon de lubies inoffensives, aux côtés de l’astrologie et des Oméga 3. Hélas, elle s’inscrit souvent dans une vision du monde binaire et manichéenne qui peut virer à l’obsession haineuse et à la répulsion d’Israël. Il n’est plus question de discuter la politique menée par un gouvernement israélien, mais bien de remettre en cause la légitimité d’Israël, son existence en somme. C’est dans cette zone grise que les procédés les plus douteux sont mobilisés et que la nazification d’Israël doit nécessairement appuyer la réprobation éprouvée pour ce pays.

Certains n’hésitent pas à exploiter dès qu’ils le peuvent des propos maladroits d’éminents intellectuels israéliens. C’est ce qui s’est passé il y a quelques mois avec une tribune de Zeev Sternhell parue originellement dans Haaretz et publiée ensuite en français dans Le Monde (18 février 2018). Analysant des interviews donnés par deux députés israéliens, Miki Zohar (Likoud) et Bezalel Smotrich (Habait Hayehoudi), cet historien israélien spécialiste du fascisme lâche cette phrase abracadabrante : « Dans ces deux interviews, nous ne voyons pas seulement un fascisme israélien grandissant, mais un racisme proche du nazisme à ses débuts » !

Très vite, la tribune circule sur internet, mais déformée et sortie de son contexte : « Un intellectuel israélien compare Israël au nazisme des années 1940 ». Offusqué, Sternhell s’est senti obligé de préciser son propos : « Je n’ai jamais parlé de la Shoah. Le début du nazisme remonte à avant la Première Guerre mondiale ». Dans cette tribune, il avait même pris soin de souligner que ces deux députés ultranationalistes ne nourrissent aucun projet de génocide des Palestiniens comparable à la Shoah, en ajoutant qu’ils ne veulent pas « s’attaquer physiquement aux Palestiniens ». Il dénonce en revanche, et à juste titre, leur volonté de les priver de droits fondamentaux.

En atteignant le point de Godwin, ce grand historien et ancien officier de Tsahal ayant participé aux guerres de 1956 et de 1967 a malheureusement alimenté l’antisionisme le plus nauséabond. Or, Zeev Sternhell est tout sauf un antisioniste animé par la haine d’Israël. Pour s’en convaincre, il suffit de relire un entretien qu’il avait accordé à Haaretz en 2011 et que Le Courrier international du 2 mai 2018 consacré aux 70 ans d’Israël a repris. « Je ne suis pas sioniste. Je suis un supersioniste », s’exclame Zeev Sternhell. « Pour moi, le sionisme était et est toujours le droit des Juifs de décider de leur destin et de leur avenir. Tous les êtres humains ont le droit naturel d’être leurs propres maîtres, un droit dont les Juifs ont été privés par l’histoire et que le sionisme leur a rendu ». Si Sternhell réaffirme avec tant de vigueur l’essence même du sionisme, c’est parce que l’existence d’Israël en tant qu’Etat-nation est vitale pour le Juif qu’il est : « Si vous m’enlevez Israël, je ne suis plus rien, je suis nu ».


 
 

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http://www.respectzone.org/fr/
  • Par Pascal Fenaux - 6/06/2018 - 11:24

    Une réflexion bienvenue, cher Nicolas Zomersztajn.

    Une seule précision: lors de la «finition» du dossier de «Courrier international» consacré aux 70 ans, une erreur incompréhensible s'est produite et l'interview originelle (en hébreu) de Zeev Sternhell a été datée du 22 mars 2011, alors qu'elle était en réalité parue le... 4 mars 2008.

    Le contexte était évidemment les préparatifs des célébrations du soixantenaire de l'État d'Israël, mais aussi la remise du Prix Israël 2008 à l'historien de Przemyśl.

    Pascal Fenaux

  • Par Yoram - 6/06/2018 - 15:43

    « Si vous m’enlevez Israël, je ne suis plus rien, je suis nu »

    Je suppose qu'en lisant cette phrase de Sternhell, on est censé être parcouru d'un frémissement d'émotion ? Passé ce petit frisson, au-delà de ce petit frisson, ne peut-on tenter d'entendre ce qui se dit dans cette phrase, ce qu'elle ne dit pas d'elle-même ? Pour faire salon : le non-dit de cette phrase. Qui est effarant et effrayant et qui l'est d'autant plus qu'elle joue sur le petit frisson sentimental.

  • Par Johan Tojerow - 6/06/2018 - 17:22

    Que de pistes, que de réflexions dans votre article de tête ! Cela nous change des clichés, du pur affectif, des amalgames, des préjugés, des déclarations partisanes impulsives qui se multiplient dans beaucoup de commentaires, de tous côtés.

  • Par Steve Van Laer - 10/06/2018 - 12:57

    Merci pour cet article qui rétablit de la nuance là où les amalgames l'emportent trop facilement. Le sionisme est une question complexe qui mériterait une étude rigoureuse et approfondie pour mieux comprendre à la fois le projet et la réalité historique qu'il a représenté et continue encore à représenter aujourd'hui. Je ne prétends donc pas apporter une réponse péremptoire à la question du sionisme par mon commentaire mais seulement poser une question qui découle du sionisme lui-même, c'est la question du droit au retour.

    Si l'on apparente le sionisme à un mouvement de libération nationale comme l'ont connu les Américains en 1776 et les Français en 1789, ou les Belges en 1830, il reste à demander pourquoi fonder un État-nation justement en Palestine. Le lien entre eretz Israël et les Juifs peut être de nature purement historique, sans même y introduire un quelconque motif religieux, comment reconnaître la légitimité du droit au retour sur une terre qui a été habitée il y a deux mille ans ?

    Même si certains Juifs portent encore des noms qui témoignent du judaïsme mosaïque (Lévy, Cahen) il est tout de même difficile d'établir un lien générationnel, comme c'est le cas d'une population sédentaire, entre les Juifs du premier siècle et les Juifs de la diaspora deux mille ans plus tard. Si les Juifs de Palestine avaient choisi de s'organiser en État-nation la question de la propriété de la terre ne ce serait pas posée. Le sionisme n'est pas seulement "le droit des Juifs de décider de leur destin et de leur avenir." mais aussi un attachement historique du peuple Juif à sa terre ancestrale (eretz Israël) et un droit au retour.

    La justice de l'histoire dont le sionisme doit être crédité selon Zeev Sternhell, en rendant aux Juifs "le droit naturel d’être leurs propres maîtres.", est une justice qui traverse les siècles comme si le droit du peuple juif à revendiquer la propriété de sa terre était éternel. Puisqu'un État-nation sans territoire administratif est évidemment impossible, la question du sionisme me semble aller au-delà de la question du droit des peuples à s'organiser en État-nation. Elle pose aussi la question de la propriété de la terre pour un peuple qui demande à entrer dans ses droits deux mille ans plus tard.