Histoire

Le centenaire de la Déclaration Balfour

Mardi 3 octobre 2017 par Nicolas Zomersztajn
Publié dans Regards n°869 (1009)

Rédigée le 2 novembre 1917, cette lettre signée Arthur Balfour, ministre britannique des Affaires étrangères, constitue le premier engagement d’une grande puissance en faveur du mouvement sioniste. Pour l’historien américain Jonathan Schneer, cette déclaration inédite s’inscrit aussi dans une série de promesses contradictoires prises par la Grande-Bretagne afin de remporter la Première Guerre mondiale et garantir ses intérêts stratégiques au Moyen-Orient.

 

Quelle est la véritable nature de la Déclaration Balfour ?

Jonathan Schneer La Déclaration Balfour n’a aucune valeur juridique. Cette simple lettre ne fait qu’exprimer la volonté du gouvernement britannique de favoriser la création d’un foyer national pour le peuple juif en Palestine. Les dirigeants sionistes ne peuvent s’en prévaloir devant une instance internationale. De la même manière, les Arabes ne peuvent la dénoncer devant une juridiction internationale. Ce n’est qu’une lettre du ministre britannique des Affaires étrangères adressée à un membre éminent de la communauté juive de Grande-Bretagne, Lord Lionel Rothschild.

Cette déclaration est-elle l’expression d’une sympathie britannique envers le sionisme ?

J.S. Certains ministres britanniques nourrissent des sympathies envers les Juifs en raison des persécutions qu’ils ont subies à travers les siècles. D’autres, à l’instar d’Arthur Balfour et du Premier ministre David Lloyd George, sont profondément séduits par la perspective du rétablissement d’une souveraineté juive en Palestine. Cet engouement pour le sionisme répond à des considérations chrétiennes. Je suis toutefois convaincu que la raison principale de la publication de cette déclaration réside surtout dans la volonté britannique de remporter la Première Guerre mondiale. Convaincus que les Juifs exercent une influence considérable dans les relations internationales, notamment aux Etats-Unis et en Russie, de nombreux responsables politiques britanniques estiment qu’il faut promettre la Palestine à cette « internationale juive » pour qu’elle persuade tant les Américains que les Russes de poursuivre leur effort de guerre contre l’Allemagne. C’est en jouant sur ce préjugé antisémite de l’influence juive que Haïm Weizmann, professeur de chimie à l’Université de Manchester et membre de l’Organisation sioniste mondiale, réussit à persuader le gouvernement britannique que l’immense majorité des Juifs sont favorables au projet sioniste. Le message de Weizmann est clair : si la Grande-Bretagne souhaite gagner les faveurs des Juifs et remporter la guerre, le gouvernement britannique doit soutenir publiquement la création d’un foyer juif en Palestine.

La Déclaration Balfour répond-elle à des intérêts géostratégiques britanniques ? 

J.S. Incontestablement. La Première Guerre mondiale a bouleversé les calculs géo-stratégiques de la Grande-Bretagne. Avant que la guerre éclate, l’intérêt des Britanniques est de maintenir de bonnes relations avec l’Empire ottoman. Mais avec le jeu des alliances qui se noue en 1914, les Turcs deviennent les ennemis à abattre en raison de leur alliance avec l’Allemagne. L’objectif des Britanniques est donc de vaincre l’Empire ottoman. Cette modification importante favorise l’entente entre la Grande-Bretagne et le mouvement sioniste. La Palestine faisant partie de l’Empire ottoman, les sionistes savent que les Turcs ne les laisseront pas s’installer en Palestine. Il y a donc une convergence d’intérêts entre Britanniques et dirigeants sionistes, d’autant plus que les premiers ne peuvent se permettre d’avoir une puissance ennemie si proche d’une voie aussi vitale que le canal de Suez.

Lord Balfour est-il le véritable architecte de ce document ?

J.S. Je ne pense pas qu’il faille personnaliser la question. Si Lord Curzon, Lord Milner ou même David Lloyd George avaient occupé le poste de ministre des Affaires étrangères, il y aurait eu une Déclaration Curzon, Milner ou Lloyd George. La décision de favoriser la création d’un foyer juif en Palestine reflète la volonté unanime du gouvernement. Aucun de ces ministres, Balfour compris, n’a été plus déterminant qu’un autre dans la publication de cette déclaration, même si Haïm Weizmann a noué des liens étroits avec Balfour bien avant la guerre.

Les Britanniques font-ils preuve de duplicité en publiant la Déclaration Balfour suite à d’autres engagements et accords (secrets ou non) qu’ils ont pris envers les Arabes et leurs alliés occidentaux ? 

J.S. Incontestablement les Britanniques font preuve de duplicité depuis le début, et ce bien avant le déclenchement de la Première Guerre mondiale. Le Cherif Hussein de La Mecque songeait déjà à une révolte contre l’Empire ottoman en créant un Etat arabe indépendant. Pour ce faire, il s’est adressé aux Britanniques pour obtenir leur soutien logistique et militaire. Ils ont refusé en raison des bonnes relations qu’ils voulaient maintenir avec les Turcs. Quand la Première Guerre mondiale éclate, les Britanniques se sont souvenus des propositions du Cherif Hussein et l’ont encouragé à déclencher sa révolte arabe contre les Turcs. Et en échange, les Britanniques s’engagent à leur tour à faire de lui le roi d’un Etat arabe. En réalité, les Britanniques ne peuvent pas honorer cette promesse. Ils ne cherchent qu’à pousser les Arabes à se soulever contre les Turcs. Le reste leur importe peu. Ce n’est pas la seule expression de la duplicité britannique. Dans sa correspondance (1915-1916) avec le Cherif Hussein, Lord Mac Mahon, Haut-Commissaire britannique en Egypte, encourage ce chef arabe à se rebeller contre les Turcs tout en usant pertinemment de formules très vagues sur les contours et les frontières de ce futur royaume arabe indépendant. Concernant la Palestine, c’est volontairement flou. Mac Mahon ne s’en cache pas dans les messages qu’il envoie au Foreign Office à Londres.

La Déclaration Balfour est-elle, comme certains ne cessent de l’affirmer, la source du conflit israélo-arabe ? 

J.S. La réponse est double. On ne peut pas prétendre que la Déclaration Balfour soit la source de l’antagonisme judéo-arabe en Palestine quand on sait que bien avant la publication de cette déclaration, le mouvement sioniste a déjà entrepris la création d’un Yishouv en Palestine et y organise l’immigration juive. Ce qui suscite déjà l’hostilité des Arabes. En revanche, la Déclaration Balfour est la source des conflits à venir entre sionistes et Arabes. Ces derniers sont convaincus que les Britanniques, à travers la correspondance Mac Mahon-Hussein, leur ont promis la création d’un royaume comprenant la Palestine. Mais comme la Déclaration Balfour entend « employer tous ses efforts pour faciliter la réalisation d’un Foyer national pour le peuple juif en Palestine », on comprend vite que les Britanniques promettent la même chose, en l’occurrence la Palestine, à deux parties antagonistes. Dans ces conditions, la Déclaration Balfour est bel et bien la source du conflit entre Juifs et Arabes. Et puisque nous parlons de promesses britanniques, n’oublions pas qu’ils ont promis une partie de la Palestine à la France dans les accords secrets Sykes-Picot conclus en 1916 ! Pire, le Premier ministre britannique Lloyd George a même promis aux Turcs le maintien de leur souveraineté sur la Palestine s’ils cessaient la guerre avec la Grande-Bretagne ! Cette énorme duplicité britannique n’a fait qu’exacerber le ressentiment, la haine et la violence au Proche-Orient.

La Déclaration Balfour datée du 2 novembre 1917 est publiée dans l’encart « Palestine for the Jews: Official Sympathy » du Times du 9 novembre 1917. Cette déclaration est la première reconnaissance internationale du mouvement sioniste. La promesse qu’elle contient sera confirmée lors des grandes conférences de paix organisées entre 1919 et 1920 (Paris et San Remo).

Foreign Office, le 2 novembre 1917

Cher Lord Rothschild,

J’ai le grand plaisir de vous adresser, de la part du Gouvernement de Sa Majesté, la déclaration suivante, sympathisant avec les aspirations juives sionistes, déclaration qui, soumise au cabinet, a été approuvée par lui.

« Le Gouvernement de Sa Majesté envisage favorablement l'établissement en Palestine d'un Foyer national pour le peuple juif et emploiera tous ses efforts pour faciliter  la réalisation de cet objectif, étant clairement entendu que rien ne sera fait qui puisse porter atteinte soit aux droits civils et religieux des collectivités non juives existant en Palestine, soit aux droits et au statut politiques dont les Juifs disposent dans tout autre pays ».

Je vous saurais gré de bien vouloir porter cette déclaration à la connaissance de la Fédération sioniste.

Arthur James Balfour

Jonathan Schneer

est un spécialiste de l’histoire politique de la Grande-Bretagne victorienne et edwardienne. Titulaire d’un doctorat de la Columbia University (New York), il a enseigné dans les Universités de Yale et d’Oxford (St. John’s College). Il est aujourd’hui professeur d’histoire moderne de la Grande-Bretagne au Georgia Institute of Technology (Atlanta), connu sous le nom de Georgia Tech. Il a publié en 2010 The Balfour Declaration. The origins of the Arab-Israeli conflict (éd. Random House), dans lequel il retrace l’enchaînement complexe des engagements contradictoires pris par les Britanniques envers les Arabes et les dirigeants durant la Première Guerre mondiale, qui ont fait de la question du partage de la Palestine une question internationale.


 
 

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