L'opinion

Céline, l'antisémite forcené

Lundi 8 janvier 2018 par Claude Javeau, Professeur émérite de l'Université libre de Bruxelles

Lorsqu’entre amis on parle de littérature, il n’est pas rare que la conversation tombe sur le Docteur Destouches, mieux connu sous son nom de plume Louis-Ferdinand Céline (il paraît que c’était là le prénom de sa mère).

 

Ceux qui l’ont lu, en réalité seulement son premier roman, Voyage au bout de la nuit (1932), ne tarissent pas d’éloges sur cet auteur qui, à sa manière, aurait bouleversé l’écriture des Lettres françaises, en y introduisant une certaine gouaille populaire qui, plus tard, deviendra sa « petite musique » (laquelle, selon moi, rend ses derniers livres, surencombrés de points d'exclamation et de suspension, véritablement illisibles).

On ne niera pas la réelle originalité de ce livre, encore que, si l’on en croit certains commentateurs, il serait cousu de mensonges. Toutefois, de là à faire de son auteur un des plus grands écrivains de son siècle, il y a certes de la marge. Mais les célinophiles et surtout les célinolâtres ne veulent pas en rabattre : au vrai, leur héros a bien écrit quelques horreurs, notamment sur les Juifs, mais il ne faut pas en tenir compte. Dans le meilleur des cas, on dira qu’il n’aurait pas dû ou qu’il n’en est pas tout à fait responsable. Dans le pire, on trouvera des vertus littéraires aux trois pamphlets antisémites et leur contenu sera jugé accessoire. D’ailleurs, peu nombreux sont parmi les thuriféraires ceux qui les auront lus.

Or, il s’agit bien de ces trois livres, entre autres écrits, dans lesquels Céline fait preuve d’un antisémitisme forcené : Bagatelle pour un massacre (éd. Denoël, 1937) ; L’Ecole des cadavres (éd. Denoël, 1938) ; Les Beaux Draps (éd. Nouvelles Editions françaises, 1941). Ils ont tous trois fait l’objet de nombreuses rééditions, et Bagatelles a été traduit en… allemand en 1938. Le manuel de littérature le plus répandu en France, le Lagarde et Michard, se contente de les citer, sans en mentionner le contenu : « Les haines, l’antisémitisme forcené, qui devaient le jeter dans la démesure, ont-ils à jamais défiguré le visage de Céline ? ».

Eh bien, non ! Il ne s’agit pas de « démesure ». Car Céline est un vrai salaud, comme le rappellent opportunément Annick Duraffour et Pierre-André Taguieff dans leur monumental  ouvrage (1.175 pages, dont 393 de notes), Céline, la Race, le Juif. Légendes littéraires et vérités historiques (éd. Fayard), paru cette année. Cet énorme travail cherche à resituer Céline dans le contexte culturel de la France des années 30 et de l’Occupation, en mettant l’accent sur les dimensions antisémites de cette culture, de plus en plus tangibles au cours de cette période, surtout quand, sous l’égide du pouvoir pétainiste, les écrits s’en prenant aux Juifs connaissent une large diffusion. Ecrivain célèbre, aux tirages considérables, figure centrale de l’extrême droite française, Céline a pataugé dans l’antisémitisme avec une volupté sans égale, même si d’aucuns lui attribuent un penchant pessimiste. Pour lui, il est déjà trop tard pour se débarrasser des Juifs en France. Heureusement, les nazis y veillent et sa plume est à leur service.

Car il ne s’agit plus chez lui du « bon vieil » antisémitisme issu de Drumont repris par Maurras que Céline méprise. Il s’inspire des écrits de son ami le Dr Montandon, « anthropologue », devenu « judéologue ». Ce racisme est biologique. Le Juif est d’une espèce différente, il gangrène la société, il faut l’éliminer, le massacrer en masse : « Vinaigre ! Luxez le Juif au poteau ! Y a plus une seconde à perdre », peut-on lire dans Les Beaux draps. Ou encore : « Bouffer du Juif, ça suffit pas, je le dis bien, ça tourne en rond, en rigolade, une façon de battre du tambour si on saisit pas leurs ficelles, qu’on les étrangle avec. Voilà le travail, voilà l’homme. Tout le reste du rabachis, ça vous écœure tous les journaux dits farouchement antisémites. ».

Des passages de la même eau fétide abondent dans les textes antisémites de Céline. On se trouve devant une prose vomitive, répugnante à plus d’un titre ; il n’y a rien à sauver dans cette littérature, et surtout pas son auteur. Ses apologistes, en cherchant à minimiser la place de ces textes dans son œuvre, font ainsi écho aux propos que celui-ci a tenus après la guerre lorsqu’il est rentré en France, où une opportune amnistie lui avait évité le poteau, auquel Brasillach et Suarez, entre autres, n’avaient pas échappé. Après son retour, Céline a essayé de noyer le poisson, proclamant notamment que « l’antisémitisme est une provocation politique ou policière », un piège dans lequel il serait tombé. Divers auteurs ont effectivement tenté de le réhabiliter, soit en passant sous silence les pamphlets, soit en réduisant ceux-ci à de simples ouvrages de circonstance, né d’un « esprit du temps » dont il aurait, comme d’autres, été la victime. Contrairement à ce qu’on a voulu démontrer, Céline a été un nazi dans l’âme, un admirateur d’Hitler qui, comme lui, vouait les Juifs à la Solution finale. Le livre de Duraffour et Taguieff vient à point pour nous le rappeler et pour dresser de l’ignoble Céline le seul portrait qui lui convienne. 


 
 

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http://www.respectzone.org/fr/
  • Par Bruno Frydman - 10/01/2018 - 10:08

    Il était plus qu’un Nazi convaincu admirateur d’Hitler. Il fût le seul français qui dix ans avant la solution finale prône le passage à l’acte génocidaire! C’est sa spécificité assassine.

  • Par bauweraerts - 11/01/2018 - 11:56

    à voir cette émission très enrichissante sur Céline , faite par Léa Salamé pour sur Antenne 2 " stupéfiant " , en voici le lien : https://wp.me/p1zxZn-6Ka ; c'est non seulement stupéfiant mais édifiant

  • Par Roland Douhard - 12/01/2018 - 15:44

    On ne peut séparer l'homme Céline indigne de l'écrivain, fût-il brillant !

    En renonçant, pour l'instant, à éditer les pamphlets de Céline, Antoine Gallimard s’est rangé à la raison. Céline est un écrivain qui a certes révolutionné la langue littéraire, mais il a surtout utilisé son talent au service de ce qu’il y a de plus avilissant en l’Homme. Il a aussi permis, pendant l’occupation nazie, à tous les haineux antisémites de France et d’Europe, de recourir à sa délirante obsession. Le véritable culte que certains beaux esprits vouent à sa personne autant qu'à son écriture est un summum d'hypocrisie et de complicité. Comment peut-on, par une entourloupe esthétisante et racoleuse, distinguer l'homme indigne qu'il fut, de l'écrivain, brillant fût-il ? C'est le même individu, captif à jamais de cette double identité. Une certaine tradition académique, liée à une modernité approximative, liée au "Nouveau roman" ainsi qu'à l'école linguistique, a voulu, pour des raisons autant herméneutiques que pseudo-épistémologiques, expurger de l'analyse littéraire toutes dimensions biographiques des auteurs; considérant les informations personnelles du vécu et du quotidien comme une somme réductrice, appauvrissante, voire destructrice des oeuvres étudiées. C'est là évidemment un sophisme, car il ne faut pas être spécialiste en chambre de littérature pour savoir qu'un romancier, un écrivain, de manière explicite ou non, se nourrit de l'existence réelle et du monde passé, présent ou, par anticipation, futur pour construire ses récits. L'imaginaire ne part pas, ne peut partir en effet d'une création ex nihilo, à savoir de rien. C'est pourquoi, il est nécessaire de travailler la matière littéraire en parallèle, c'est-à-dire signifiant et signifié du texte en corollaire et articulation avec les éléments recueillis de la vie de l'auteur. Concernant Céline, en lisant l'oeuvre de l'écrivain, quelle que soit sa nature, il est impossible d'oublier ou de mettre de côté, par un artifice de confort moral ou de duplicité, le fanatique antisémite qu'il a été toute sa vie, non celui d'une simple posture formelle et intellectuelle, mais celui agissant, dans le cadre du contexte historique de l'avènement et du déroulement de la Seconde Guerre mondiale, sur le réel; entraînant dans son sinistre sillage paroles, gestes et actes répugnants de ses admirateurs et "frères et soeurs d'arme". Outre ces trois pamphlets ignobles, véritables torchons ("L’école des cadavres", "De beaux draps" et surtout "Bagatelle pour un massacre"), si on lit bien son livre majeur, dénué d’antisémitisme, qui lui a valu l’admiration de la critique littéraire et de l’étude universitaire, « Voyage au bout de la nuit », on peut y lire cette petite phrase qui en disait déjà long sur son amour de l’humanité: « La haine, ce piment de l’existence. » ... Louis-Ferdinand Céline.