Humeur de Joël Kotek

A cause d'Auschwitz, l'antisémitisme

Mardi 13 septembre 2016 par Joël Kotek, Directeur de publication de Regards et professeur à l'ULB
Publié dans Regards n°846

D’aucuns se souviennent des mises en garde de nombreux intellectuels contre les lois anti-négationnistes, dénoncées comme tyranniques et liberticides. Près de trois décennies plus tard, ces débats apparaissent aussi féconds qu’abscons, passionnés qu’infondés. Non seulement ces lois n’ont pas posé la moindre menace sur la liberté des historiens mais aussi -et là, le constat est moins réjouissant- sur celle des négationnistes.

Loin d’être relégué aux oubliettes de l’histoire, la négation de la Shoah retrouve une nouvelle jeunesse. A l’instar du physicien français François Roby, il se trouve même des universitaires à s’en revendiquer. En septembre 2015, dans un article au titre tout en nuance « Qui veut gagner des millions ? », Ce maître de conférences de l’Université de Pau s’en prend à la soi-disant vérité de la Shoah : « C’est un nombre magique, quasiment mythologique, que les défenseurs d’une Shoah davantage sacralisée qu’historiquement étudiée psalmodient devant les micros qui leur sont tendus. (…) Par contre, est avérée l’existence d’un projet juif d’extermination de six millions d’Allemands au lendemain de la seconde guerre mondiale, en représailles aux présumées six millions de victimes juives.» Notre universitaire relaie ainsi sur son blog personnel (« Eloge de la raison dure ») les plus communes légendes urbaines : les supposés six millions de morts de la Shoah, les prétendus attentats du 11 septembre, les décapitations truquées de Dae’sh et tout cela sans être inquiété le moins du monde ; notre professeur allant jusqu’à se faire photographier geste de la « quenelle  homologuée par le CRIF » à l’appui !

L’impunité apparaît totale comme semble encore en témoigner la toute récente décision d’UNIA, l’ancien Centre pour l’Egalité des Chances, de ne pas poursuivre le caricaturiste belge Luc Descheemaeker, l’un des lauréats du concours négationniste de Téhéran de mai 2016. Pour rappel, sa caricature figurait la célèbre inscription du portail d’Auschwitz « Arbeit macht Frei » sur le mur de séparation construit aux abords de la Cisjordanie par Israël. Le caractère négationniste de la vignette ne fait aucun doute pour assimiler la politique israélienne à celle de l’Allemagne nazie. Son dessin minimise grossièrement « c’est-à-dire à l'extrême et, par là même, de manière grave, outrancière ou offensante » les crimes nazis, au sens où le précisait en juillet 1996 la Cour d’Arbitrage (arrêt n° 45/96).

Qu’on s’en offusque ou non, la barrière de sécurité construite dans sa majeure partie sur la ligne verte séparant Israël de la (future) Palestine ne s’apparente en rien aux crimes nazis à moins de caractériser de nazis, pour cause de clôture de séparation, le Maroc (Sahara espagnol), l’Espagne (Ceuta et Melilla) ou encore la France et le Royaume uni (Calais). Cette évidence n’a toutefois pas empêché l’UNIA de botter une nouvelle fois en touche, comme en témoigne un courriel adressé à Me Guy Wolf et ce, sous prétexte, d’une part, de l’absence d’un « contexte de mépris » et, d’autre part, du droit spécifique des humoristes à déformer, à exagérer à outrance la réalité. Qu’il faille faire bénéficier l’humour d’une liberté plus importante que toutes les autres formes d’expression est une évidence.

Le fait que le dessin présenté à Téhéran ne procède en rien de la satire en est une autre. En nazifiant Israël, le dessinateur flamand ne caricature pas, n’exagère pas, ne déforme pas la réalité d’Israël mais l’invente, à l’instar d’un Dieudonné. Sa dénonciation d’Israël est politico-idéologique pour procéder du seul registre de l’indignation, propre aux dessins de presse nazis d’avant-guerre. S’agissant, enfin, de « l’absence de mépris » dans le chef du caricaturiste,l'étudiante jobiste ayant rédigé l'avis d’UNIA feint d’ignorer le caractère éminemment blessant de la nazification de l’Etat juif pour les survivants de la Shoah comme pour leurs descendants. La minimisation extrême du génocide constitue assurément une forme de « mépris extrême face à la douleur innommable causée par l'holocauste » comme l’accrédite l’Arrêt du 14 avril 2005 de la Cour d’appel d’Anvers.

D’aucuns rappelleront, à la décharge de l’artiste, qu’il ne saurait être suspect de négationnisme pour avoir monté dans le cadre de son enseignement au Lycée catholique du Torhout deux spectacles intimement liés à la persécution des Juifs, Cabaret de Bob Fosse et Maus d’Art Spiegelman. Loin d’exonérer, ces deux initiatives sont plutôt à charge d’un dessinateur précisément au fait des tenants et aboutissants de la Shoah. Sa démarche n’en est que plus perverse puisqu’il sait pertinemment tricher avec la réalité historique (idée de dol général). On ne s’inscrit pas par hasard à un concours que l’on sait négationnisme et se féliciter ensuite sur son blog d’avoir remporté le prix spécial du jury.

De quoi le dessin de M. Descheemaeker est-il le nom, sinon de la volonté, consciente ou non, de nombreux Flamands de solder la collaboration par la nazification d’Israël ! Poser Israël en Etat nazi permet tout à la fois de minimiser subjectivement les crimes du régime nazi et, par-là, d’effacer la honte du mouvement flamand d’avoir participé à la traque de Juifs qui, somme toute, ne valent guère mieux que leurs persécuteurs. Cette véritable névrose à l’égard des Juifs et de leur supposé Etat éclaire le comportement de nombreux intellectuels flamands vis à vis de la Palestine et de la Shoah. Ainsi du « poète national » Charles Ducal qui profite d’un poème sur Auschwitz pour dénoncer l’emprise sioniste sur la Palestine : «après Auschwitz, je livrerai entre vos mains les habitants du pays, et tu les chasseras devant toi"? (Exodus 23-31) ». L’antisionisme radical est une manière pour de nombreux Flamands (et Européens) de faire passer un passé qui autrement ne pourrait pas passer.


 

Ajouter un commentaire

http://www.respectzone.org/fr/