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Carnaval d'Alost : Pourquoi la condamnation n'est-elle pas unanime?

Mardi 2 avril 2019 par Perla Brener
Publié dans Regards n°1041

Les faits. Le Carnaval d’Alost, connu pour sa provocation, a de nouveau fait défiler cette année dans sa parade des chars aux relents des plus nauséabonds, présentant notamment des Juifs orthodoxes géants aux nez crochus, assis sur un tas d’or. De quoi susciter l’indignation de nombreuses organisations juives en Belgique comme à l’étranger, des Etats-Unis, de la Commission européenne et même de l’UNESCO, qui depuis 2010 reconnaît ce Carnaval comme « patrimoine culturel immatériel de l'humanité ». Le bourgmestre d’Alost dénonce de son côté la censure dont son Carnaval est victime.

 
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    Le contexte du Carnaval excuse-t-il tout ? Peut-on encore parler d’humour ? L’incitation à la haine antisémite n’est-elle pas évidente ? Nous avons donné la parole à une série d’observateurs et acteurs du monde associatif.

    « L’antisémitisme n’a jamais été un sujet important en Belgique, sauf lorsqu’il concerne des pays limitrophes », relève Joël Kotek, professeur à l’ULB, historien et spécialiste de l’antisémitisme. « Dans ces cas-là, nous avons droit aux poignants éditoriaux sur "la bête immonde au ventre toujours fécond". Hélas, tout devient nettement plus embarrassant dès lors qu’il s’agit de la Belgique, comme dans le cas du Carnaval d’Alost. Nos journalistes et hommes politiques deviennent subitement muets , le plus souvent par ignorance de ce qu’est l’antisémitisme, et ce, tout particulièrement dans sa dimension antisioniste, ou bien par désintérêt envers une communauté qui, démographiquement, ne compte pas. S’ajoute un troisième facteur : une prégnance judéophobe héritée du passé. Depuis le Moyen-Age, les Juifs sont associés, à tort plus qu’à raison, au monde d’argent : d’où précisément ces récurrences carnavalesques qui en viennent toujours à représenter des figures de Juifs grotesques essentiellement voués au culte du veau d’or. Si les Juifs étaient effectivement ces prétendus Rois de l’argent facile, il n’y aurait rien à redire, car le propre du Carnaval est de dénoncer et/ou d’exagérer le… réel. Le réel ! Or, le réel des hassidim n’a rien à voir avec l’argent, mais bien l’étude. Le prêt à intérêt, c’est l’Eglise chrétienne qui l’a imposé aux Juifs au 13e siècle pour quelque temps seulement avant que les Italiens, puis les Allemands ne s’imposent dans le monde bancaire. Ainsi, les représentations d’Alost n’ont rien de subversif : elles sont justes antisémites pour reproduire l’un des pires poncifs antisémites du millénaire dernier : celui du Juif et de l’argent. Cet antisémythe est tellement ancré dans l’imaginaire occidental qu’il ne choque guère ; d’où précisément l’absence de réaction politique vis-à-vis de ce énième dérapage d’Alost. Il a fallu la dénonciation de la Commission européenne, puis de l’UNESCO pour que la Belgique daigne réagir, des plus mollement il est vrai. Comme à son accoutumé, Unia a botté en touche au nom du droit à la… caricature carnavalesque, nouvelle preuve de l’incapacité de ses dirigeants à appréhender le phénomène antisémite ».

    A titre d’échevin anversois comme à titre privé, Claude Marinower est de ceux qui n’ont pas hésité au lendemain du Carnaval d’Alost à exprimer leur indignation sur les réseaux sociaux. « Le Carnaval, c’est chouette, mais quand on sait à quoi ces stéréotypes les plus virulents ont pu mener il y a 75 ans, c’est nettement moins drôle », a posté sur son compte Twitter le vice-président de Kazerne Dossin et président du Musée juif de la déportation et de la Résistance, d’autant plus concerné par le devoir de mémoire. « Les clichés sont moins innocents qu'ils ne le paraissent. Certainement en période de croissance de l'antisémitisme dans toute l'Europe ». Invité à débattre du Carnaval dans l’émission « Terzake » du 6 mars 2019 -« le seul débat public qui a d’ailleurs abordé les faits », déplore-t-il-, Claude Marinower a interpellé le bourgmestre d’Alost « pour savoir s’il avait applaudi des deux mains ou s’était senti ennuyé, depuis sa tribune d’honneur, lorsque le char antisémite a défilé devant lui. En ayant suivi les semaines précédant le Carnaval toutes les informations relatives aux actes antisémites en France et en Belgique, en sachant encore que 25 nouveaux pavés de mémoire ont été posés à Anvers, était-ce vraiment le bon moment ? », s’est interrogé Claude Marinower face à un interlocuteur demandant de « recontextualiser les faits », répétant qu’il n’y voyait « aucune trace d’antisémitisme » et « n’avait de leçon à recevoir de personne ». Si Claude Marinower souligne la condamnation faite sur le site de Joods Actueel par les présidents de la N-VA, Bart De Wever (N-VA) et du CD&V, Wouter Beke (CD&V), il s'étonne toutefois du mutisme du reste de la sphère politique, notamment francophone. « Certains ont prétexté les congés pour expliquer leur silence. Mais s’il s’était agi d’un problème politique, ils auraient réagi, même en vacances ! »

    Le directeur d’Unia, Patrick Charlier, a directement été saisi après les faits par le CCOJB et le Forum d’Anvers. « Les stéréotypes utilisés sont clairement antisémites », affirme-t-il, ajoutant qu’« en plus des images que l’on a pu voir, des chansons du même style accompagnaient également ce char ». Le directeur d’Unia n’a toutefois pas souhaité privilégier l’approche juridique, estimant que « sur la question de l’incitation à la haine et à la discrimination, dans un contexte de Carnaval, la loi ne trouverait pas d’application. Une réponse de type procédurier ou judiciaire risquerait d’aboutir à un non-lieu. Et si même on interdisait ce Carnaval, on pourrait avoir des contre-effets plus difficiles à maîtriser ». Au-delà de l’indignation et de la condamnation qui reste, selon lui, importante, et qui concerne également d’autres communautés, tels les Afro-descendants choqués par les nombreuses représentations des Black faces ainsi qu’un char du Ku Klux Klan, mais aussi les mouvements LGBT, ou encore les handicapés, Patrick Charlier a prévu de mettre prochainement les différentes parties autour de la table, organisations juives, organisateurs du Carnaval et du char incriminé, afin de renouer le dialogue. « Le Carnaval d’Alost est connu pour sa provocation, il faut savoir si l’UNESCO a pris en compte dans sa reconnaissance ce caractère qui lui est propre. C’est une manifestation très ancrée dans la culture locale. Plutôt qu’une condamnation stricte, il serait intéressant de traiter cette problématique de façon plus générale, pour voir quel sens on donne à ce genre de manifestation populaire et quelles responsabilités on prend quand on sait aujourd’hui que cela a un écho bien plus large. Quel peut être notamment l’impact médiatique de ce type de caricatures en sachant qu’elles seront évidemment propagées via les réseaux sociaux ? La question a pu se poser de la même manière avec Charlie Hebdo. On sait à quoi s’attendre, mais quel impact ces publications peuvent avoir au-delà du cercle de leurs lecteurs ? Dans le cas du Carnaval d’Alost, il y a très probablement un manque de connaissance de la réalité, mais il y a aussi une sensibilité de la communauté juive, d’autant plus compréhensible dans le contexte actuel, qui a été ignorée ».

    « Le Carnaval d’Alost est en flagrant délit des valeurs prônées par l’UNESCO, c’est-à-dire la tolérance, la paix et la compréhension mutuelle. Le caractère carnavalesque n’excuse pas la banalisation des déguisements des individus en Ku Klux Klan, le recours aux black faces, les chars de marionnettes antisémites... », tranche pour sa part Esther Kouablan, la directrice du Mouvement contre le racisme, l’antisémitisme et la xénophobie (MRAX), qui rappelle qu’en 2005 et en 2013, cette manifestation s’était déjà illustrée par des caricatures « choquantes et inacceptables ». Selon Esther Kouablan, « le Carnaval d’Alost est un carnaval en péril du fait qu’il exacerbe négativement la mémoire traumatique des victimes. Au lieu de participer à la cohésion sociale et à la paix en société, il crée ainsi un sentiment de marginalisation et d’exclusion autour de certaines communautés, notamment les communautés juive, noire et musulmane. Que la condamnation de ces faits ne soit pas unanime, je peux l’entendre, mais sans toutefois le comprendre et l’accepter », affirme-t-elle. « Le contexte, aussi carnavalesque soit-il, n’excuse pas le fait de troquer, de façon honteuse, la morale et le respect autour des blessures nées d’un certain nombre de faits historiques, contre la liberté de se réjouir dans un contexte tel que celui d’Alost. De tels agissements sont de nature à exacerber les haines et les méfiances, plus qu’à construire une société ouverte et inclusive ». Revenant sur la législation actuelle, « elle n’offre malheureusement pas d’éléments objectifs pour ester en justice contre ce genre de phénomènes », confirme la directrice du MRAX. « Il est donc urgent que le législateur s’y penche, car les effets collatéraux du Carnaval d’Alost mènent à sérieusement s’inquiéter, au vu des réactions observées ici et là. Même si juridiquement la loi ne permet pas d’agir contre ces dérives, les faits dénotés sont moralement inacceptables ».

    Des Juifs orthodoxes aux nez crochus assis sur un tas d’or, l’image a du mal à faire sourire, quoi qu’en pensent les organisateurs du Carnaval et le bourgmestre d’Alost, Christophe D’Haese (N-VA). L’UNESCO qui reconnaît cette manifestation dans son patrimoine immatériel a elle-même jugé ces caricatures « indécentes », appelant les autorités belges à réagir. Tandis que le Centre Wiesenthal, basé aux Etats-Unis, estimait que ce Carnaval « souillait la réputation de la Belgique en tant que pays hôte des institutions européennes ».

    On peut s’étonner toutefois du silence de la classe politique belge, en particulier francophone, en dehors des élus et candidats juifs. La socialiste Simone Susskind aura certes relayé la pétition lancé par le mouvement IMPAC – International Movement for Peace & Coexistence, avec l’objectif de faire retirer le Carnaval d’Alost des manifestations culturelles reconnues par l’UNESCO. Une pétition déjà signée par quelque 15.000 personnes. En avez-vous entendu parler ?

     
     

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    http://www.respectzone.org/fr/
    • Par Georges Debruyne - 8/04/2019 - 15:47

      Petit Musulman sur Youtube : POURQUOI LA CONDAMNATION N'EST-ELLE PAS UNANIME? - Depuis des années, un chaîne sur YouTube diffuse des vidéos de morale musulmane à l'usage des petits musulmans francophones. Véritable endoctrinement, une sorte de catéchisme d'un autre temps, le genre qui ne passe plus pour du coté des catholiques. - ttps://www.youtube.com/user/PetitMusulman/videos