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"Ca ne vous rappelle rien?" Les mots vont-ils trop loin?

Mardi 5 décembre 2017 par Perla Brener
Publié dans Regards n°873 (1013)

Les faits. Dans la nuit du 6 au 7 novembre 2017, quelque 300 activistes de l’association « Tout autre chose » ont détourné plusieurs milliers d’espaces publicitaires dans tout le pays pour y dénoncer la politique migratoire.

 
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    Une campagne, appelée « Not in My Name », qui n’a pas hésité à utiliser des formules-chocs pour arriver à ses fins, quitte à susciter l’indignation de certains en comparant notamment le sort des réfugiés à celui des Juifs pendant la guerre. Tout peut-il être dit pour faire réagir le citoyen ? La comparaison ne risque-t-elle pas de banaliser un épisode tragique de l’histoire ? Quel est l’impact du choix des mots ? Spécialistes et acteurs de terrain nous livrent leur analyse.

    « La définition du mot "rafle", antérieurement à la Seconde Guerre mondiale, était donnée par le dictionnaire de l'Académie française, en 1932, comme signifiant une "opération de police qui consiste à cerner une rue mal famée, un mauvais lieu et à appréhender tous ceux qui s'y trouvent" », rappelle Jean-Yves Camus, directeur de l'Observatoire des radicalités politiques (Fondation Jean Jaurès). « D'une manière plus large, l'usage journalistique, comme aujourd'hui, désigne une opération de police visant à appréhender par surprise, au même moment, des suspects appartenant à une mouvance politique précise ou suspects d'être en infraction avec la loi pour un même motif. Or, le fait de ne pas avoir de titre de séjour est une infraction, théoriquement passible de mise en rétention, puis d'expulsion. Avec les arrestations massives et planifiées des Juifs en Europe, par exemple lors de la rafle du Vel d'Hiv’, le terme désigne autre chose, car une seule catégorie de population était visée : les Juifs. Les arrestations ne commençaient pas dans l'espace public, mais au domicile et le maintien de l'ordre n'était pas le motif, qui était purement de politique raciale. Les personnes arrêtées n'étaient coupables d'aucune infraction et surtout, ils n'étaient pas expulsés, mais envoyés à la mort. Ce qui est plus ennuyeux que l'usage même du mot "rafle", c'est le "Cela ne vous rappelle rien ?". En effet, une opération de police visant des migrants qui peuvent être en situation irrégulière et se trouvent dans un même espace public les cible bien en raison du fait qu'ils sont supposés étrangers. On peut contester le bien-fondé moral d'une politique de contrôles systématiques. On doit s'opposer aux violences policières. Mais on ne peut ni ne doit considérer que de telles opérations, qui sont toujours effectuées sous le contrôle des juges, évoquent les rafles antijuives des années de guerre. Les victimes de la rafle du Vel d'Hiv’ n'ont pas pu aller devant le juge des libertés ou le Conseil d'Etat... ».

    « “Rafle” est correct dans le sens du dictionnaire dès le moment où l'on mène des opérations de police dans le but explicite d'arrêter toutes les personnes présentes sur un lieu, le mot paraît juste », confirme François De Smet, directeur de Myria (Centre fédéral Migration). « Mais bien entendu, dans le mot rafle chacun entend effectivement aussi "rafle du Vel d'Hiv’", accentué par le commentaire "cela ne vous rappelle rien ?" Toute comparaison n’est pas raison, et la référence est en effet disproportionnée puisque, quoi qu'on puisse penser des mesures du gouvernement, il ne s'agit d'envoyer personne en camp d'extermination (rappelons même que tout Soudanais peut demander l'asile à tout moment, même détenu en centre fermé). D'un autre côté, il faut voir les choses de manière plus large. Les événements du passé servent de points de repères et de marques d'avertissement. L'actualité nous envoie des images de plus en plus dures, qu'on n’aurait jamais cru revoir, comme ces hommes vendus en esclaves en Libye. Ce n'est pas illégitime de s'interroger sur l'actualité avec les bornes mémorielles, parce que nos droits et nos valeurs sont directement des héritages des pages les plus sombres de notre histoire : les droits de l'homme dans leur acception actuelle proviennent en droite ligne de la Seconde Guerre mondiale. Même si la question du rappel du passé et des “points Godwin” est délicate, même si l'histoire ne repasse jamais exactement les mêmes plats, même s'il y a parfois de l'excès dans les mots, se réveiller trop excessivement me paraît nettement moins risqué que de se réveiller trop tard ».

    « De telles rafles n’ont plus eu lieu chez nous depuis la défaite du nazisme », estime pour sa part Michel Gheude, linguiste et sémiologue. « Que le gouvernement d’un Etat démocratique ait recours aujourd’hui à une pratique qui était celle des nazis est inacceptable. Rien dans cette affiche ne permet pour autant de penser que ses auteurs ne font pas de différence entre la déportation des Juifs et la politique actuelle du gouvernement. Les mesures que prend notre gouvernement à l’encontre du droit d’asile et de l’accueil des réfugiés sont très comparables à celles qui furent prises par les gouvernements d’avant-guerre : restrictions au droit d’asile, mesures de police, renvoi dans le pays où les personnes sont persécutées, conférences internationales sans lendemain, négociations avec les Etats criminels. Sans prêter la moindre intention génocidaire à nos ministres, on ne peut que condamner un gouvernement qui remet à jour de telles politiques. Il ne faut rien laisser passer qui puisse ressembler à ce que nos parents ont subi. La Shoah est un crime unique dans l’Histoire. Nous avons raison de refuser qu’on l’oublie, le minimise ou le banalise. Mais cela n’interdit à personne de rappeler ce qui est arrivé aux Juifs pour mettre en garde contre des politiques qui contreviennent aux droits de l’homme ».

    « Tout comparer à la Shoah, à la Seconde Guerre mondiale et à la persécution des Juifs revient à minimiser les leçons qu’on peut tirer de la Shoah », pointe l’historien Joël Kotek. « Avant la Shoah, il y a aussi eu de la misère, des drames humains, des troubles de l’immigration qui pourraient nous faire réfléchir, sans devoir passer par une inflation et une hypertrophie langagières. Si l’on emploie le mot Shoah pour ce qui n’est pas la Shoah, on finira par ne plus rien comprendre à la Shoah. “Mal nommer les choses, c’est ajouter aux malheurs du monde” disait Camus, c’est comme crier au loup. Alors bien sûr que nous avons un devoir vis-à-vis des migrants, bien sûr qu’ils ont des droits, mais il ne faut pas pour cela polluer la langue française et l’histoire, même si cela part de bonnes intentions. On se retrouve dans la même situation avec ceux qui parlent de “génocide palestinien”. La Shoah est en quelque sorte un étalon de l’horreur. S’y référer peut d’ailleurs aussi ne pas avoir l’effet escompté. On ne peut pas dire que le monde ait particulièrement réagi à l’époque face au sort des Juifs et aux rafles en question... ».

    Mehdi Kassou est chargé de communication bénévole de l’association Hébergement Plateforme citoyenne créée pour prendre en charge l’hébergement des réfugiés du parc Maximilien depuis août 2015.« Notre association se veut citoyenne, militante, activiste, mais dans le respect des lois. Elle ne prône pas la désobéissance civile et n’a pas été partie prenante dans la campagne “Not in My Name” », affirme-t-il. « On a toutefois apprécié de voir une communication encourageant l’hébergement citoyen, et on en a recueilli pour notre part des effets très positifs, avec une centaine de membres supplémentaire sur notre page Facebook. Cette énorme médiatisation a interpellé de nouvelles familles et créé une nouvelle prise de conscience, même si personnellement, je n’aime pas les raccourcis historiques et les comparaisons des souffrances. Comparer la chasse aux migrants à des rafles, même si ce vocabulaire est correctement utilisé, me dérange. D’un autre côté, le choix de mots aussi violents était cohérent avec la dynamique choisie pour cette campagne ». Et de déplorer : « L’absence actuelle de cadre institutionnel, légal et administratif pour toutes ces personnes qui se trouvent en Belgique en situation de transit, puisqu’une majorité souhaite s’installer en Angleterre, fait que les seuls maitres à bord de la situation sont aujourd’hui les acteurs de terrain. Tout dépend donc des compétences de chacun, avec les débordements que cela peut entrainer chez ceux qui ne voient les autorités que comme des opposants. Nous nous voyons parfois traités de “collabos” parce que nous souhaitons travailler justement an partenariat avec les autorités. C’est notre objectif, faire bouger les lignes par la mobilisation citoyenne, en espérant que celle-ci les fera réagir. Tout faire pour que l’histoire ne se répète pas ».

     
     

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    http://www.respectzone.org/fr/
    • Par Suzanne Rosendor - 12/12/2017 - 18:35

      Bonjour, Pourriez-vous rappeler à Monsieur Jean Yves Camus qu'il n'y a pas de race juive, tous les humains font partie de la "race humaine" peu importe la couleur de la peau, la religion, étc. Comme il le rapporte lui-même : Mal
      nommer les choses, c'est ajouter au malheurs du mode": A. Camus

      S. Rosendor