Boycott d'Israël

Le boycott culturel d'Israël en débat au Théâtre national

Dimanche 17 septembre 2017 par Nicolas Zomersztajn

Le théâtre national a inscrit dans son programmation un débat sur le boycott culturel d’Israël organisé le 26 février 2018 en marge du spectacle We love Arabs de l’artiste israélien Hillel Kogan. Si un débat est toujours une manière de s’ouvrir à l’altérité, l’annonce de celui-ci semble laisser peu de place à la discussion tellement l’accroche est unilatéralement anti-israélienne.

 

S’agit-il d’un véritable débat sur le boycott culturel ? La question mérite d’être posée car cette soirée organisée en partenariat avec l’Association Belgo Palestinienne (ABP) résolument favorable au boycott d’Israël sous toutes ses formes et Bruxelles-Laïque, pas nécessairement opposée au boycott culturel.

Et la perplexité ne disparaît pas lorsqu’on découvre l’illustration de l’annonce de ce débat : quatre cartes d’Israël-Palestine sur laquelle le nom « Israël » n’apparaît pas, comme s’il n’avait jamais existé et n’existe pas.

Cette présentation partisane a incité la Secrétaire générale de J Call Belgique, Claire Rozen, à réagir en adressant un courrier à Fabrice Murgia, le directeur du Théâtre national, en lui faisant remarquer que « ces cartes à l’affiche du débat portent en elles la négation même d’un Etat reconnu par les nations, quelle que soit par ailleurs sa politique que, du reste, nous contestons ».

« Etat sioniste »

Par ailleurs, le texte de l’annonce du débat sur le boycott culturel d’Israël fait référence à « l’Etat sioniste ». On peut en effet lire dans la présentation que « Pour contraindre l’État d’Israël à remettre en question sa politique d’occupation des terres palestiniennes, des mouvements appellent au boycott des exportations israéliennes. Non seulement des oranges mais aussi des productions intellectuelles et culturelles considérées comme le meilleur faire-valoir de l’Etat sioniste aux yeux de l’Occident. Ce boycott touche aussi les artistes et les universitaires prônant la paix et le dialogue avec les Arabes. Cette position pose question et fait débat dans nombre de lieux culturels ouverts à la rencontre, au partage, au dialogue et à la confrontation ».

Claire Rozen ne juge pas anodin le recours à cette expression et craint a juste titre qu’elle soit porteuse d’une signification biaisée et déformée du sionisme. Elle lui rappelle alors que le sionisme n’est rien d’autre que le mouvement de libération national du peuple juif dont la concrétisation s’est faite avec la reconnaissance internationale et la création de l’Etat d’Israël en 1948.

Ce qui conduit Claire Rozen à s’interroger sur la nature de cette soirée : « La question se pose dès lors de savoir si votre but est d’organiser un véritable débat avec une approche pluraliste et balancée ou tout simplement une soirée de propagande ne faisant qu’attiser les braises de la haine et de l’intolérance ».

Fabrice Murgia a pris la peine de répondre de répondre au courrier électronique de Claire Rozen en justifiant la communication liée à cette soirée débat.

Concernant les cartes illustrant l’annonce, le directeur du Théâtre national estime qu’elles sont tout à fait objectives et que cette manière de présenter les choses n’a rien de manichéen ni d’unilatéral. « 1947 : Proposition de l’ONU (c’est justement l’image !), 1948 : répartition des territoires suite à la guerre, 2012 : plan d’expulsion de Gaza et politique coloniale », explique-t-il. Un plan d’expulsion de Gaza aurait donc été commis il y a cinq sans que personnes ne le sache ! Si Israël a effectivement évacué toute la bande de Gaza en septembre 2005, on ne voit pas qui a pu faire l’objet d’expulsion à l’exception des colons qui y vivaient.

Le sionisme selon des « sources émérites »

Fabrice Murgia en arrive ensuite au sionisme pour nous proposer une définition tout aussi contestable même s’il prétend qu’elle a été formulée par « plusieurs sources émérites » (sic). Tout en reconnaissant qu’à l’origine, il s’agit bien du mouvement à l’origine de la création d’Israël, le sionisme « se définit aujourd’hui comme le mouvement nationaliste prônant l’occupation de la Palestine par Israël » ! Et de conclure, « Il est entendu et lu comme tel chaque jour ».

Le directeur du National termine toutefois en exprimant ses regrets et en invitant la secrétaire générale de J Call Belgique à lui soumettre des idées d’intervenants israéliens susceptibles de donner une véritable dimension contradictoire au débat. En revanche, il est hors de question de modifier l’annonce de ce débat ni le contenu de la communication autour de ce débat car, comme il le précise, « ce serait un geste manifeste et politique de réagir à vos propos en modifiant la communication autour de ce débat. Je préfère courir le risque que cet évènement paraisse orienté, car je sais profondément qu'il sera complexe et riche ».

Ayant pris la peine de lire l’annonce du débat et de parcourir les cartes en illustration, Joël Kotek, historien, professeur à l’ULB et directeur de publication de Regards, n’a pu s’empêcher de relever le manque d’objectivité des cartes. « Lorsqu’en 1947 l’ONU décide de partager la Palestine, elle entend créer autant une Palestine … juive qu’une Palestine arabe », fait remarquer Joël Kotek. « Le mot Palestine désigne bien les deux entités à créer. En cela, votre première carte donne à croire que la Palestine toute entière serait arabe, donc totalement rognée. Evidemment, vu de ce point-là, la Palestine s’est réduite en peau de chagrin. Saviez-vous qu’à l’origine la Jordanie était intégrée dans la Palestine ? ».

Selon Joël Kotek, « ces cartes « objectives » ne rappellent pas que la guerre a été voulue et provoquée par les Etats arabes. Comment oublier que les Juifs palestiniens  acceptèrent le plan de partage, donc l’idée d’une Palestine arabe et ce, contrairement aux Etats arabes qui envahirent la Palestine juive dès le 15 mai ».

Une idéologie progressiste

Quant au sionisme, est-ce le synonyme du projet de colonisation des territoires palestiniens comme le suggèrent les sources « émérites » auxquelles se réfère Fabrice Murgia ? « Je ne dis pas qu’aujourd’hui les sionistes de droite et d’extrême droite tiennent le haut du pavé mais l’idéologie sioniste n’en reste pas moins progressiste », réagit Joël Kotek. « Le mouvement sioniste était soutenu par toute l’élite intellectuelle progressiste: Albert Einstein, Emile Vandervelde, Léon Blum, Churchill, Martin Luther King, Albert Camus, Arthur Koestler, Jean-Paul Sartre, Karl Jaspers, Levinas, Michel Foucauld … Cela pourrait signifier que le sioniste ne serait peut-être pas aussi illégitime que d’aucuns pourraient le penser, sachant qu’Hitler, Mussolini, Staline étaient, eux, résolument antisionistes ».

Et d’insister sur l’objectif poursuivi par le mouvement sioniste : « Donner aux Juifs, trahis par les Européens et le monde arabe, un Etat où, tous patriotes qu’ils puissent être, ils ne risquent pas d’être expulsés ou assassinés du jour au lendemain. Je suppose que Fabrice Murgia a entendu parler des lois antisémites de Mussolini ? Je suppose qu’il sait que le monde arabe s’est vidé de 99,9% de ses Juifs. Près de la moitié des Juifs israéliens sont d’origine africaine ou asiatique. On est loin d‘une colonie européenne ».

Le fameux « plan d’expulsion de Gaza » dont le directeur du Théâtre national parle dans son courrier n’a pas non plus échappé au regard critique de Joël Kotek qui s’interroge comme nombre d’entre nous sur ce qu’il entend par ce plan d’expulsion. « Oui, les Israéliens ont été capables de gestes envers les Palestiniens et leurs voisins arabes », rappelle Joël Kotek. « L’Etat juif a évacué la totalité du Sinaï (absent de la carte), d’une partir du Golan, de la totalité du Liban, d’une partie de la Cisjordanie et effectivement de toute la bande de Gaza. Il n’y a plus de soldats israéliens à Gaza. C’est aujourd’hui le Hamas, qui développe dans sa charte des thèses anti-communistes et antimaçonniques (!), qui contrôle d’une main de fer cette enclave…. un rien belliqueuse ».

Deux poids, deux mesures

L’annonce de ce débat sur le boycott culturel d’Israël et la réponse de Fabrice Murgia inspirent une dernière réflexion à Joël Kotek : « L’antisémitisme est le fait d’isoler les Juifs de l’Humanité, version "Eux et nous". "Nous", les aryens, "eux" les Sémites (qui n’existent pas!). « Nous », les Européens, « Eux »  les 16 millions de Juifs que comptait alors notre Humanité en 1939. Cette pensée débile est à l’origine de la Shoah. L’idée de ne jamais proposer que le seul boycott d’Israël me rappelle cette pensée manichéenne, clivante, binaire et délétère. Pourquoi seulement Israël, la patrie d’Amos Oz, de David Grossman, d’Ohad Naharin et jamais la Turquie d’Erdogan, la Russie de Poutine, la Qatar des Emirs, le Venezuela de Maduro, l’Amérique de Trump ? Ne croyez-vous pas que ce deux poids deux mesures posent problème ? En soi ? ».

Bien que ce débat soit mal engagé, nous ne manquons pas de souligner que le Théâtre national a inscrit des artistes israéliens dans sa programmation. Il ne boycotte pas. Nous parierons donc sur l’intelligence et l’audace artistique en invitant les responsables de cette institution à ne pas nier Israël et en faisant intervenir à ce débat des artistes et des intellectuels israéliens qui puissent expliquer toute l’absurdité du boycott culturel d’Israël. 


 
 

Ajouter un commentaire

http://www.respectzone.org/fr/
  • Par Kalisz - 19/09/2017 - 21:44

    Le théâtre national s'affiche clairement antisioniste, à la limite de l'antisémitisme. Il remet cela en février avec la programmation du spectacle antisémite de Delcuvellerie intitule l'impossible neutralité. A propos de boycott j'ai écrit une carte blanche que vous n'avez pas daigné publier. Dommage.

  • Par Claire Luchetta... - 20/09/2017 - 9:15

    Merci pour ces belles réponses à la mauvaise foi manifeste et dangereuse. SHANA TOVA !