Au CCLJ

Boualem Sansal, la colombe algérienne

Lundi 3 décembre 2012 par Hannah E.
Publié dans Regards n°767

Menacé et muselé dans son pays, l’écrivain algérien Boualem Sansal se bat pour faire triompher les valeurs humanistes et dénoncer les islamistes. Ses romans magnifiques abor-dent des thèmes tabous, mais ils reflètent surtout son amour des êtres. Lors d’une conférence organisée au CCLJ le 24 janvier 2013, Boualem Sansal reviendra notamment sur son voyage en Israël et les polémiques qu’il a suscitées.

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    Parlez-nous de l’Algérie de votre enfance. Je suis né en Algérieen 1949. Ma grand-mère m’a pris en charge les huit premières années de ma vie, puis j’ai rejoint ma mère et le reste de ma fratrie. Les femmes qui m’ont élevé m’ont appris le courage et le refus de se dérober. On leur doit les seuls progrès réalisés dans ce pays. Nous habitions à côté du rabbin Simon, qui
    incarnait le père et l’ami. Je suis arrivé à la culture grâce à lui, puisqu’il me racontait des histoires bibliques. A l’époque, nous vivions une symbiose parfaite de toutes les religions.Les Juifs étaient le ciment de l’Algérie. Faisant fonctionner l’Etat, ils maintenaient la paix et l’harmonie sociale entre les diverses communautés. Cela a été une erreur politique de laisser les Juifs partir, sans parler de la douleur que ça m’a causée.

    Pourquoi votre terre natale vous nourrit-elle et comment percevez-vous son évolution ? C’est celle où je suis né, celle où j’ai toujours vécu. Ma famille a refusé de se laisser enfermer dans une identité collective artificielle. Elle m’a encouragé à garder ma liberté et mon identité plurielle. Il n’en va pas de même de la nouvelle génération. Elle semble si formatée que le travail sera difficile à faire, d’autant qu’on ne lui explique pas notre véritable Histoire. Etre réduit à l’identité musulmane nous coupe les pieds, les ailes et les langues. C’est contre ça que je me rebelle. Je suis un être complexe, façonné par trente-six mille choses, alors je refuse la petite identité officielle caricaturale. Réapproprions-nous notre identité individuelle ! Aujourd’hui, j’avoue être pessimiste, tant les islamistes progressent sur le terrain. L’Occident est si naïf concernant « le Printemps arabe ». Bien que j’aspire à écrire des romans, je me dois de dénoncer cela dans des articles. L’écrivain est obligé de se battre pour gagner de nouveaux territoires, mais ce n’est pas évident. Même si je suis menacé, en raison de mes écrits et de mes opinions, j’ai plus à y gagner qu’à y perdre.

    Votre venue en Israël a soulevé un tollé auprès de certains extrémistes. Qu’avez-vous retenu de ce voyage ? J’ai découvert ce pays en tant qu’invité du Festival international de Littérature, à Jérusalem. La plupart des écrivains israéliens m’étaient familiers, parce que j’avais été le seul auteur arabe à ne pas les boycotter lors de leur venue au Salon du Livre de Paris. Quel bonheur de rencontrer mes lecteurs, là-bas, et de retrouver mes amis d’enfance juifs. J’avoue avoir été particulièrement marqué par Jérusalem. Cette ville occupe une position unique au monde. Alors que je suis parti la tête chargée d’histoires,
    j’ai compris qu’elle doit gérer une situation complexe, tant tout y est sacré. Jérusalem suscite en moi un émoi, à chaque endroit, parce que c’est là que se situe le berceau des trois religions, depuis des siècles. Il n’existe pas d’autres lieux où elles soient si enchevêtrées. Malheureusement, les gens ne se mélangent pas, comme dans mon enfance. Ils ne sont guère à la hauteur de cette ville. Je rêve d’écrire sur elle…

    Etes-vous un homme de paix ? Il y a quelques mois, j’ai reçu le Prix du Roman arabe. Seul souci, le chèque de 15.000 euros devait être remis par les ambassadeurs des pays arabes, qui s’y sont fermement opposés à cause de mon voyage en Israël. Une traîtrise ! Face à ce rejet, les intellectuels français m’ont soutenu et c’est finalement un donateur anonyme qui a tenu à me versercette somme. Ne pouvant accepter ce cadeau, j’ai tenu à l’offrir à l’association humanitaire « Un cœur pour la paix ». Elle soigne des enfants palestiniens grâce à des médecins israéliens, palestiniens et français. Une belle cause qui prouve que l’espoir est possible, à condition que les gens brisent l’isolement pour dialoguer. Autre initiative : fonder l’ONU des Ecrivains avec David Grossman. On nous accuse d’être des rêveurs, nous devons donc prendre part au combat pour la paix.


     
     

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    http://www.respectzone.org/fr/