A l'aube d'une renaissance

Mardi 22 novembre 2005 par Denis Charbit

 

L’élection d’Amir Peretz à la tête du Parti travailliste marque un tournant décisif dans la vie du mouvement politique israélien, un rajeunissement de sa direction et le grand espoir de constituer à nouveau une réelle force d’alternance. S’il est une main invisible qui dirige la vie politique en Israël, alors elle aime les coups de théâtre et les rebondissements. Ah, on ne s’ennuie guère à suivre ces avatars et ces péripéties. Certes, les partis politiques ne jouissent pas de la notoriété, de la crédibilité et de l’importance primordiale qu’on leur accordait naguère. Cependant, ils manifestent une vitalité, une énergie remarquables. Les effectifs sont éloquents : le Parti travailliste réunit 100.474 militants, un peu moins bien que le Parti socialiste français qui aligne péniblement 127.414 adhérents pour une population française dix fois supérieure. Faut-il rappeler que le Likoud en compte trois fois plus? Certes, les chiffres ne doivent pas nous aveugler : les partis apparaissent aux yeux des Israéliens comme des appareils voués à recruter des leaders victorieux afin de pouvoir distribuer la manne des sièges, des postes et des fonctions à pourvoir. Il est vrai que la rétribution symbolique et matérielle des militants fait partie des fonctions principales d’un parti politique, à ceci près que cela ne saurait être leur unique vocation. Et c’est là où le bât blesse : le Parti travailliste est, depuis quelques années, à la remorque du Likoud d’Ariel Sharon. Ce n’est pas le soutien au désengagement qu’on doit reprocher aux députés, mais le fait qu’ils n’ont été qu’une force d’appoint, un correctif - jamais une alternance. L’élection d’Amir Peretz à la tête du Parti travailliste est, à cet égard, une très bonne nouvelle. Les adhérents du parti l’ont sauvé de l’agonie qui semblait être son inexorable destinée. Si Fouad Ben-Eliezer ou Matan Vilnai, incapables de drainer les foules, et pire encore, incapables d’incarner un projet politique, avaient été élus, on aurait pu prononcer un Requiem pour un parti au passé glorieux, et lui accorder le juste repos qu’il mérite après une vieillesse difficile. Shimon Peres élu, le parti se serait peu ou prou maintenu dans la léthargie où il se trouve. Il aurait difficilement attiré de nouveaux électeurs. La victoire d’Amir Peretz est une toute autre affaire, une nouvelle donne, une injection de sang neuf. Ce n’est pas la première fois que l’on perçoit dans le Parti travailliste cette volonté tenace de la base militante de sauver le parti : l’élection de Mitzna avait été une première manifestation de cette détermination de faire peau neuve. Mais les électeurs ne furent pas convaincus. En désignant Mitzna, le parti aurait pu dans le meilleur des cas ramener au bercail des électeurs égarés, mais non de nouvelles recrues venues du Likoud et du Shas. Récemment, nous avons exprimé dans ces colonnes notre satisfaction de voir les ministères de l’Intérieur et du Logement, les deux postes clés offerts aux Travaillistes pour rejoindre Ariel Sharon, confiés non aux vieux caciques, mais aux espoirs issus de la nouvelle génération du Parti : Ofir Pines et Yitzhak Herzog. Jeunes ténors, mais non jeunes loups dévorés d’ambition pour conquérir le parti et s’imposer dans l’opinion. C’est précisément ce qui fait la force d’Amir Peretz, qui n’a jamais eu de poste ministériel, mais a accumulé un capital d’expérience impressionnant à la tête de la centrale syndicale de la Histadrout. Il veut diriger, gouverner, il est avide de pouvoir, il a ça dans le sang.

Elargir la base électorale

Son autre atout : il est le seul, l’unique parmi tous les candidats à être capable de chasser sur les terres électorales du Likoud. Mais cela n’est pas seulement un gain politique légitime, au demeurant, dans la compétition électorale et dont Rabin en 1992 et Barak en 1999 avaient bénéficié pour conforter leur victoire. Amir Peretz pourrait, lui, faire sauter le barrage mental, moral, affectif, qui, depuis l’élection de Menachem Begin en 1977 -vous avez bien lu, en 1977, empêche la périphérie, les villes de développement, les classes moyennes, les couches populaires -allons, écrivons-le sans euphémisme, les Sépharades, les Orientaux, ceux que l’on a longtemps appelés et que certains appellent encore le «Second Israël»-, de voter pour le Parti travailliste. C’est qu’ils y voient, à tort ou à raison, le responsable de leurs maux -que dis-je?- le coupable de leur intégration imparfaite ou ratée, l’auteur des discriminations qu’ils ont subies dans le passé. Les Travaillistes étaient la citadelle blanche, bourgeoise, paternaliste et ashkénaze, l’establishment, qui les avait manipulés, exploités. De cette sujétion, les Orientaux s’étaient affranchis en faisant alliance avec Begin, avec le Likoud depuis 1977. Et on ne les y reprendrait plus. Avec Peretz, ce tabou pourrait bien sauter. D’autant que Peretz n’a pas vocation à ressusciter ces querelles d’antan, mais à aller de l’avant. Qu’il ait eu l’approbation, l’adoubement, de Lova Eliav et d’Yitzhak Ben-Aharon, les deux dernières figures exemplaires du Parti travailliste des années historiques et pionnières, est significatif qu’il n’y a dans l’esprit de Peretz aucun sentiment de revanche. Au-delà des considérations électorales, il y a là une occasion extraordinaire d’en finir avec cette distinction qui empoisonne la vie politique israélienne en cela qu’elle tend à faire des partis politiques des formations ethniques, des regroupements qui ne mobilisent plus sur des idées, des programmes, des orientations, mais uniquement sur un critère clientéliste d’origine. Amir Peretz peut-il l’emporter? Il est trop tôt pour dire si le pari sera gagné. Mais à la différence de Mitzna, Peretz sera un coureur de fond. A 53 ans, il a toute la vie devant lui. Cela change des septuagénaires et des octogénaires qui se maintenaient vaille que vaille, non sans mérite. Peretz peut se permettre un échec, voire deux; tôt ou tard, l’alternance jouera pour lui, comme elle joue dans toutes les démocraties actuellement : compte tenu de l’état d’esprit cynique qui règne à l’égard de la classe politique, l’alternance est la seule option dont dispose l’électeur pour que ce ne soient pas toujours les mêmes qui profitent du système. Plusieurs conditions doivent être réunies pour passer l’épreuve fatidique. Tout d’abord imposer son autorité. Réunifier les forces, bander les énergies pour tenter de gagner. La possibilité d’une victoire, rêve qu’on n’osait pas même caresser jusque-là, fournit déjà l’adrénaline nécessaire. Il faut maintenant que dans une campagne- éclair qui s’achèvera en mars ou en mai, dates probables des élections anticipées, les rangs soient unis et que les perdants se montrent loyaux. La brillante campagne de Barak en 1999 a montré que les militants en étaient capables.

Retrouver son identité

Le fait que Peretz n’ait pas mené sa carrière publique dans les rangs de l’armée et qu’il n’ait pas choisi le thème du conflit pour bâtir sa réputation est assurément un handicap. Cela aurait été son talon d’Achille si nous étions encore en pleine intifada. L’accalmie actuelle favorise, sinon légitime, l’accession de la dimension sociale et économique à la première place. C’est aujourd’hui pour nombre d’Israéliens la première source de leurs maux. Le Parti travailliste trouverait là l’occasion de réajuster son discours et d’être un parti de gauche qui se réapproprie son identité idéologique. N’oublions pas que la sécurité et la défense ne sont pas des valeurs en soi, mais des biens dont la jouissance est déterminante pour permettre l’épanouissement de la collectivité. Mais cette priorité sociale, qui s’impose pour le leader syndical qu’il est -ses moustaches ne sont-elles pas un clin d’oeil à Lech Walesa et son mouvement Solidarnosc- ne signifie guère que Peretz n’a pas de position claire sur le contentieux israélo-palestinien. Bien au contraire : son mérite est d’avoir toujours affiché, même lorsqu’il était maire de Sderot, une position franchement critique à l’égard de l’occupation israélienne. Sa fraîche élection n’a pas atténué la franchise de ses convictions. Cette clarté, cette cohérence, Peretz devra la perfectionner sans céder à sa mauvaise tentation qui, chez lui, est la démagogie, et ce, afin qu’il apparaisse comme un leader capable de prendre des décisions en ce domaine si capital. Peretz saura donner au Parti travailliste une crédibilité politique qu’il a perdue après tant de compromis perçus comme des compromissions. Cela passe dans un premier temps par la résolution de quitter le gouvernement. Peretz fut le seul à réclamer ce départ. Les jours du désarroi sont peut-être derrière nous.


 
 

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