Autriche

Asperger, plus qu'un syndrome de l'autisme, un emblème du nazisme

Mardi 4 juin 2019 par Jérôme Segal
Publié dans Regards n°1045

Beaucoup associent le nom d’Asperger à un type d’autisme sans déficit intellectuel dans lequel les patients disposent même parfois de facultés hors du commun, notamment dans la mémorisation. Mais Hans Asperger est aussi ce docteur qui n’a pas hésité à envoyer les enfants diagnostiqués à Spiegelgrund, lieu d’expérimentations et de torture.

« N’oublions jamais » : stèle en mémoire des enfants et adolescents dont la vie a été jugée « sans valeur » et euthanasiés entre 1940 et 1945 dans l’hôpital pour enfants de Spiegelgrund.

Le film Rain Man, réalisé par Barry Levinson en 1988, Ours d’or à Berlin et quatre fois oscarisé, a joué un rôle important dans la vulgarisation de cette forme exceptionnelle d’autisme (même si le personnage principal, en définitive, n’en souffrait pas). Le nom, Asperger, est celui d’un médecin, prénommé Hans, qui a décrit en 1944 une forme particulière de « psychopathie autistique ». Jusqu’à récemment, personne ne s’était trop intéressé à ce que faisait ce scientifique, né à Vienne en 1906, au moment où il faisait cette description. Aujourd’hui, grâce aux travaux d’une historienne de l’Université de Californie, Edith Sheffer, le bon docteur Hans Asperger qui s’occupait des enfants apparaît sous une lumière aussi glauque que brune, celle qui dominait à Vienne pendant la Seconde Guerre mondiale.

Le livre d’Edith Sheffer publié en 2018, s’intitule Les Enfants d’Asperger. Le dossier noir des origines de l’autisme (Asperger’s Children : The Origins of Autism in Nazi Vienna) et prolonge les travaux d’un jeune chercheur de l’Université de Vienne, Herwig Czech, qui avait fait des premières révélations en 2015.

Dès 1940, les nazis écrivent au sujet du Dr. Asperger que bien qu’il soit catholique, « en ce qui concerne les questions relatives aux lois sur la race et la stérilisation, son orientation est bien conforme aux idées nationales-socialistes ». Un an auparavant, il avait publié un article dans lequel il expliquait que dans la « nouvelle Allemagne », le rôle des médecins était aussi d’éviter que des « maladies du peuple » soient transmises aux générations futures. Le 27 juin 1941, c’est avec ces mots qu’il scelle le sort d’une petite fille, Hertha Schreiber, âgée d’à peine 3 ans : « Grands troubles de la personnalité, lourd déficit moteur, irritable, idiotie, sujette aux crampes. L’enfant doit rester à la maison. Pour la mère qui doit subvenir aux besoins de cinq autres enfants en bonne santé, c’est une charge insupportable. Un hébergement permanent à “Spiegelgrund” semble tout à fait nécessaire ».

Spiegelgrund, c’est encore aujourd’hui un hôpital et même un haut-lieu du tourisme architectural viennois, car Otto Wagner (1841-1918) y a construit en 1907 une église remarquable d’un style monumental souvent rapproché de l’Art nouveau (Jugendstil), avec un dôme doré. L’intention à l’époque était louable : construire « une église pour les gens d’aujourd’hui », au milieu de ce qu’on nommait alors un asile d’aliénés. L’idée était que les patients puissent se sentir intégrés dans la société, avec une église et même un théâtre. Seulement, rapidement, les pavillons psychiatriques sont devenus des lieux d’expérimentations et donc de torture pour les enfants qui y étaient conduits. Environ 790 enfants déclarés malades incurables comme la petite Hertha ou parfois simplement considérés « asociaux » ont été assassinés par le Mengele local, le docteur Heinrich Gross, intégré au Parti social-démocrate après-guerre et mort dans son lit en 2005.

Renommée mondiale

Après-guerre, Hans Asperger a pu lui aussi poursuivre sa carrière sans être le moins du monde inquiété. Il connaît même une renommée mondiale avec le syndrome qui porte son nom. Il commence par reprendre son poste à la clinique pour enfants de Vienne, puis, de 1957 à 1962, dirige une autre clinique pour enfants à Innsbruck. Il termine sa carrière comme professeur en pédiatrie, respecté, à Vienne, dirigeant la clinique universitaire pour enfants jusqu’à sa retraite en 1977.

Pourtant, si l’on suit l’histoire de la jeune Hertha, par exemple, celle-ci décède deux mois seulement après son arrivée à Spiegelgrund, officiellement en raison d’une « pneumonie », cause de décès la plus fréquente lorsqu’on consulte les archives des enfants dont le dossier porte la mention « lebensunwert », littéralement « dont la vie n’a pas de valeur ». Dans un tri effectué sur 200 enfants handicapés, Asperger en a classé 35 sous la rubrique « cas désespérés ». Les 35 enfants sont morts à Spiegelgrund. Czech explique à ce sujet : « Il n’y a pas de quoi l’accuser pour cela de 35 meurtres, pour l’assassinat de ces enfants, bien d’autres étapes étaient nécessaires ». Il est cependant certain qu’il savait ce qui se passait à Spiegelgrund.

Ce n’est que depuis 2003 qu’un monument honore la mémoire des enfants assassinés dans ce lieu et ce n’est que depuis quelques mois que le passé nazi d’Hans Asperger est connu. Otto Wagner était loin d’imaginer ce qui pourrait se passer autour des bâtiments qu’il a dessinés dans cette Autriche qui, là encore, se montre tel Janus, sous deux visages. 


 
 

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