L'humeur de Joël Kotek

L'Arménie, combien de divisions?

Mardi 7 mai 2019 par Joël Kotek, Directeur de publication
Publié dans Regards n°1043

Sous le coup de trois inculpations, la chute de Bibi s’annonçait inéluctable et le voici une fois encore à la barre d’un navire assurément moins titanesque que Titanic. Comment ce coquin a-t-il réussi une fois encore à convaincre une majorité d’Israéliens à le suivre vers… l’abyme ?

Vous découvrirez un élément de réponse en fin d’article. L’insubmersible illibéral Netanyahou a une nouvelle fois sauvé sa peau, peut-être provisoirement, sauf qu’il n’hésitera pas à échanger juteux portefeuilles régaliens contre loi d’immunité. Seuls motifs de contentement, l’excellente tenue de Benny Gantz et la déroute inespérée de la Nouvelle Droite, le parti de Bennett et Shaked, enfin réduite au silence (sheket).

La situation n’en reste pas moins des plus préoccupantes : Israël apparaît plus que jamais fracturé : deux « pays » aux visions irréconciliables s’opposent plus que jamais. Ce phénomène de fracturation, voire d’archipellisation, n’est pas propre à Israël, il concerne toutes les démocraties libérales : les Etats-Unis, la France, le Royaume-Uni, mais aussi la Belgique avec une Flandre de plus en plus portée à droite et des francophones de plus en plus décalés vers l’extrême gauche.

Non sans conséquence pour la judaïcité juive. Tandis que le relativisme fera bon train en Flandre, l’antisionisme radical constituera assurément l’un des socles idéologiques des nouvelles assemblées parlementaires du Sud du pays. La gauche socialiste a tôt fait d’oublier les engagements de ses illustres prédécesseurs. Le temps sioniste d’un Emile Vandervelde est bien révolu. L’heure est à l’appui tous azimuts à la rue arabe, donc à la cause palestinienne et ce, bien moins par antisémitisme (qui reste une réalité) que par ignorance et calcul politique. Ignorance des tenants et aboutissants du plan de partage de l’ONU de 1947 accepté par les Juifs palestiniens, mais refusé par le monde arabe ; ignorance toujours qui pose les sionistes (et non les Soviétiques et les Palestiniens) en alliés, temporaires pour les premiers, des nazis. Calcul politique, enfin, compte tenu d’une communauté juive qui démographiquement ne pèse guère contrairement à d’autres communautés en plein boom démographique. Une étude récente démontre que près de 40% des lycéens bruxellois francophones se déclarent de confession musulmane. Cette réalité ne poserait aucun souci, sauf à générer des calculs politiques qui poseront plus que jamais Israël, et jamais la Turquie, le Maroc et la Russie (trois puissances occupantes), en usual victim.

En Belgique, la politique étrangère est affaire de démographie, pas de démocratie ou de morale. Quel autre pays que le nôtre aurait-il pu imaginer organiser 12 mois de célébrations culturelles turques (Europalia Turquie) que l’année précise du centenaire du génocide arménien (2015) ? Quel autre parlement que le nôtre aurait-il pu oser voter un 24 avril, date anniversaire du génocide des Arméniens, Syriaques et Grecs pontiques, un projet de loi anti-négationniste qui exclut la négation dudit génocide ? Une injure surréaliste doublée d’un scandale si l’on songe que l’importance de la date n’a pas échappé au Sultan négationniste Recep Tayyip Erdogan, comme en témoigne son tweet du jour : « La relocalisation des gangs arméniens et de leurs partisans qui ont massacré le peuple musulman, y compris des femmes et des enfants, en Anatolie orientale fut l’action la plus raisonnable qui puisse être entreprise à cette époque. Les portes de nos archives sont grandes ouvertes à quiconque recherche la vérité ».

La Belgique (tout parti politique confondu) n’est pas anti-arménienne, elle est tout simplement d’une lâcheté qui rappelle celle des années 30 qui posa Munich en acte salvateur. Et c’est cette même lâcheté, teintée d’ignorance et de relents antisémites vertueux, qui poussera nos élus à rivaliser dans l’antisionisme radical. Les Juifs ont toujours eu ce privilège, cette capacité à réunir contre eux des factions qu’autrement tout divise. Je ne connais pas d’autres marqueurs identitaires communs aux « progressistes » de notre pays, du PTB à ECOLO-J, que l’amour bien compris et suspect de la Palestine. Pourtant, la paix entre Israéliens et Palestiniens est possible, mais à la seule condition de condamner sans exception tous ceux qui s’obstinent à la miner : Netanyahou, certes, mais aussi les extrémistes arabes, Hamas, « islamistes modérés » et BDS compris. Rappelons-nous de l’avertissement aux accents prophétiques du regretté penseur marxiste Moshé Postone : « Ces dix dernières années, nous avons assisté à une campagne concertée, lancée par quelques Palestiniens et relayée en Occident par la gauche, pour remettre l’existence d’Israël sur la table des négociations. Entre autres choses, cela a conduit au renforcement de la droite israélienne. (…) La droite israélienne et la droite palestinienne se renforcent mutuellement, tandis que, de son côté, la gauche occidentale soutient ce qui constitue à mes yeux la droite palestinienne : les ultranationalistes et les islamistes ».

De quoi la victoire de Netanyahou est-elle le nom sinon de l’obsession antisioniste de cette gauche occidentale qui, à force de vouloir mourir jusqu’au dernier Gazaoui, pousse les Israéliens à voter toujours plus à droite. A n’en pas douter, la gauche occidentale se doit de renoncer à ses alliances contre nature. C’est de cela aussi que nous allons parler lors du colloque sur l’antisémitisme, organisé conjointement par le CEESAG et le CCLJ les 23 et 24 mai prochains au Sénat. Venez nombreux.


 

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http://www.respectzone.org/fr/
  • Par Serge Mardinian - 17/05/2019 - 17:40

    Toute cette basse politique est déprimante et abjecte, les peuples n'ont plus d'importance au regard des petits potentats, nous enfonçons des portes ouvertes quand sans cesse nous évoquons nos génocides, il suffirait simplement de ne pas se laisser intimider, mais ….
    Merci Joel

  • Par Jabotine - 19/05/2019 - 15:11

    Mettre la responsabilité de la victoire de Bibi sur le fait que la gauche occidentale sera antisioniste, c'est un peu gros...

    Les Israéliens se sont toujours considérés comme seuls maîtres de leur destin et totalement libres de leurs choix, ce qui est une très bonne chose !

    De plus, cette radicalisation d'Israël est un vieux phénomène et dont la croissance a été annoncée il y a bien longtemps :

    Dans les années '80, un Israélien a dit : "En Israël, quelqu'un qui ne change pas d'avis est de gauche. Car c'est tout le pays qui glisse lentement mais sûrement vers la droite".

    Et le rejet des négociations sincères avec les Palestiniens a forcé les Israéliens dans l'impasse dont la seule voie ne peut plus être que le pire (pour les Palestiniens), ce qui tuera le Nashama juive à jamais.
    "En Israël,