Anvers transit, destination Bruxelles

Mardi 2 décembre 2008 par Nicolas Zomersztajn

 

De nombreux Juifs anversois se sont installés à Bruxelles. Qu’ils rejettent leur ville d’origine ou qu’ils éprouvent pour elle de la tendresse, ils ont tous choisi de ne jamais retourner y vivre. Quel regard portent-ils sur la ville de leur enfance où la vie juive est omniprésente ?

Quand on arrive à Anvers et qu’on emprunte les Belgiëlei, Pelikaanstraat, Plantin en Moretuslei, on croise un nombre considérable de Juifs ultra orthodoxes qui donnent à ce quartier des allures de ghetto ou de Shtetl, au choix. Aux côtés de ces ultra-orthodoxes vivent des Juifs non religieux, appartenant également à cette communauté juive si particulière et si différente de la communauté juive bruxelloise. Pourtant, c’est précisément dans la capitale que des Juifs anversois laïques ont désormais choisi de s’installer. Ils ont généralement suivi leur scolarité dans une école juive et ont fréquenté un mouvement de jeunesse juif à Anvers, puis sont venus à Bruxelles pour étudier. Une fois leurs études terminées, ils y sont restés. « Quand j’ai quitté Anvers pour étudier à Bruxelles, je ne souhaitais plus y revenir », affirme Viviane Teitelbaum, députée bruxelloise et ancienne présidente du CCOJB. « Il était hors de question que je me conforme au schéma typiquement juif anversois, selon lequel une femme devient la secrétaire ou l’épouse d’un diamantaire. Quand on a 20 ans et qu’on veut changer le monde, la communauté juive d’Anvers offre peu de perspectives ».

Une vie juive englobante

Anvers accueille une communauté dominée par le judaïsme orthodoxe dont l’ouverture sur le monde environnant n’est pas une priorité. Cette communauté est très bien organisée; elle dispose de ses centres religieux, sociaux et récréatifs, mais elle n’entretient pratiquement pas de relations avec le monde non juif. « Cette vie juive anversoise est rassurante et sécurisante car on vit dans un quartier où tout le monde se connaît », admet Isi Halbertal, échevin de l’Enseignement et de la Culture à Etterbeek. « Mais cela devient vite étouffant d’évoluer en vase clos. À Anvers règne le conformisme, et les valeurs sont plus conservatrices ». Pour certains, cette vie peut se transformer en une véritable chape de plomb. C’est ce qu’a ressenti Armand Broder, avocat au barreau de Bruxelles : « C’est une communauté de province dont la vie correspond à ce qu’on voit dans la série ‘Desperate Housewives’. Tout se sait. Et ce qu’on ne sait pas, on l’invente. Si ce n’est pas colporté à la bourse diamantaire, ça l’est dans la cour de récréation. Les gens différents se sentent vite à l’étroit dans ce petit monde. La vie juive anversoise est englobante. On ne peut pas y évoluer sans y être englouti par les normes religieuses. A Bruxelles, c’est tout le contraire. En dehors des centres communautaires ou des synagogues, je peux vivre en fonction d’autres identités qui me déterminent également. J’ai une vie en dehors du monde juif, et j’ai des contacts avec d’autres cercles. De ces contacts, nous nous enrichissons mutuellement ».

Déficit culturel

Il est évident que la pression religieuse est importante, mais les rabbins ne possèdent heureusement aucun pouvoir coercitif à l’égard de quiconque. En revanche, les Juifs laïques doivent se garder de ne pas afficher ostensiblement leur indifférence à l’égard de la tradition religieuse. « Se rendre en voiture à la synagogue était inimaginable. Sauf si on se garait quelques rues plus loin, à l’abri des regards » admet Viviane Teitelbaum. « Aujourd’hui encore, les Juifs laïques anversois cherchent à ne pas heurter les religieux, en dissimulant beaucoup de choses ». L’emprise religieuse sur la vie communautaire expliquerait-elle l’absence d’une programmation socioculturelle non religieuse à Anvers ? L’intensité de la présence religieuse, qui contribue largement à familiariser les Juifs non religieux avec le judaïsme, ne les inciterait-elle guère à promouvoir des activités culturelles ? Selon Isi Halbertal, « ces derniers n’éprouvent pas le besoin de structurer une vie culturelle juive en dehors de la religion. Par ailleurs, la majorité des Juifs anversois a fréquenté l’école juive. A tort ou à raison, ils pensent avoir ingurgité suffisamment de judaïsme pour ne pas développer une vie culturelle juive laïque ». D’autres expliquent ce déficit culturel par « l’anomalie » qui caractérise la communauté juive d’Anvers : la langue. Traditionnellement, les Juifs anversois s’expriment en français, alors qu’ils vivent dans une ville flamande. En raison des tensions linguistiques, il est donc malvenu d’afficher publiquement cette particularité. Quant aux conférences en néerlandais, elles ne répondent à aucune demande au sein de la communauté juive. Cette singularité linguistique est incontestablement à l’origine du manque de participation des Juifs à la vie sociale et culturelle anversoise. « Anvers est une ville flamande, mais la communauté juive n’a jamais encouragé les Juifs à parler néerlandais et à en faire leur langue », confie Emmanuel Braff, responsable de projets dans une entreprise de promotion de spectacles. « C’est seulement depuis que j’habite à Bruxelles que je me sens enfin appartenir à la ville où je vis. Je me sens enfin belge. Ce qui n’était absolument pas le cas à Anvers. Par ailleurs, j’ai découvert à Bruxelles une vie juive qui me convient et qui me ressemble. C’est pourquoi je me considère aujourd’hui comme un Juif bruxellois de la première génération. J’aime cette ville et la mixité qui y règne dans de nombreux domaines ». Armand Broder partage ce sentiment : « Si les Juifs veulent jouer un rôle moteur ou d’avant-garde dans la vie sociale et culturelle anversoise, ils doivent faire sauter la barrière linguistique et parler néerlandais. Mais ce n’est pas suffisant. Cela ne fonctionnera que si l’influence des religieux diminue sensiblement. Ils ont une grande part de responsabilité dans l’isolement social des Juifs d’Anvers ».

L’accent anversois

Ces Bruxellois d’adoption peuvent se montrer critiques à l’égard de l’emploi des nombreuses langues que les Juifs anversois utilisent quotidiennement. En revanche, ils ne peuvent s’empêcher de porter une oreille pleine de tendresse pour cet accent incomparable et atypique. « Cet accent très musical et légèrement nasal est le produit d’une éducation scolaire en néerlandais et en hébreu, d’un usage en famille et entre amis d’un mauvais français, de conversations en yiddish avec les parents ou les grands-parents, et de discussions en anglais dans le monde diamantaire », fait remarquer Avi Schneebalg, avocat au barreau de Bruxelles et administrateur de l’Institut Martin Buber de l’ULB. « Non seulement l’accent est curieux, mais la syntaxe est totalement bouleversée. Cette manière de parler nous permet d’utiliser pour chaque sentiment ou chaque action la langue qui s’y prête le mieux, même si c’est rempli d’erreurs lexicales et grammaticales. Un jour à la foire d’Anvers (Sinkse Foor), j’ai croisé des ultra-orthodoxes dans les auto-tamponneuses, et l’un d’eux s’est écrié en voyant les gens se cogner mutuellement sur ce manège : “Douvid, attention il y a des Kheiss (des animaux) qui boxent dans les autres !”. La formulation est bizarre mais on comprend très bien ce qu’il voulait dire. Tout comme on ne demande pas une “réduction” à Anvers, on dit : “Tu me fais des pourcents ?” ». On peut rire à l’envi de cet accent juif anversois, mais il faut néanmoins reconnaître un avantage à cette situation particulière : les Juifs anversois ne parlent certes pas parfaitement toutes les langues qu’ils utilisent, mais ils possèdent de bonnes bases linguistiques pour évoluer aisément dans le monde du travail en Belgique. Si les différentes personnes que nous avons rencontrées ont éprouvé un sentiment de révolte et de rejet à l’égard de la vie juive anversoise, celui-ci s’est toutefois considérablement estompé avec le temps et la distance. « Métaphoriquement, Anvers est un utérus dans lequel on est merveilleusement bien coincé », ironise Avi Schneebalg. « Mais il faut le quitter tôt ou tard, sinon on étouffe. Quand il m’arrive d’aller à Anvers, je me mets en position fœtale dans la voiture, et je retourne dans l’utérus. J’entends le bruit très apaisant du liquide amniotique. Rien de mal ne peut m’y arriver, mais je sais que je ne peux pas passer ma vie in utero. Voilà pourquoi je ne vis plus à Anvers ».


 
 

Ajouter un commentaire

http://www.respectzone.org/fr/