Mémoire

Anvers et les pavés interdits

Mardi 5 avril 2016 par Géraldine Kamps
Publié dans Regards n°838

Depuis 1997, plus de 56.000 pavés de mémoire ont été placés dans les trottoirs aux quatre coins de l’Europe. A Bruxelles, Liège, Charleroi, ils sont plus de 200. Ils restent pourtant toujours interdits à Anvers, suite au refus de la communauté juive locale. Une décision qui suscite l’incompréhension de l’Association de la mémoire de la Shoah et de nombreux Juifs anversois victimes de la déportation.

Gunter Demnig plaçant 15 pavés au 41 de la rue des Tanneurs

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    Elias Chaim Rutzki, Simon Helfgott, Paula Mermelstein, Samuel Stern, Mala Leja Susskind… ces quelques noms gravés dans des petits pavés dorés attendent depuis des mois sur les étagères des bureaux de l’Association pour la mémoire de la Shoah (AMS) le bon vouloir des autorités communales d’Anvers. Anvers, la ville où ces hommes, femmes et enfants ont été arrêtés, avant d’être déportés dès le 15 août 1942, comme 65% des Juifs anversois, et qui doit aujourd’hui leur donner l’autorisation pour être placés dans un trottoir, face à la maison qu’ils habitaient avant la guerre.

    C’est en 1993 que l’artiste allemand Gunter Demnig imagine les « Stolpersteine », littéra­lement « pierres d’achoppement », communé­ment appelés « pavés de mémoire », visant à rappeler la mémoire des victimes du nazisme. « Un pavé, un nom, une personne. Parce qu’une personne n’est oubliée que lorsqu’on oublie son nom », affirme Gunter Demnig, citant le Talmud. Le premier pavé sera posé à Berlin sans autorisation en 1997, avant de voir essaimer les « Stolpersteine » aux quatre coins de l’Europe. Plus de 56.000 aujourd’hui sont placés dans les trottoirs en Allemagne, Autriche, Hongrie, Hollande, République tchèque, Norvège, Ukraine, et en Belgique. Petits carrés de laiton de dix centimètres, toujours présentés de la même façon « Ici vivait… » -mentionnant les nom et prénom de la personne déportée (Juifs, résistants, homosexuels, opposants au régime…), la date de son arrestation, de sa déportation, le nom du camp de détention, et la date de sa mort si celle-ci est connue-, les pavés sont conçus et posés par l’artiste lui-même, avec une demande croissante depuis leur création. Fin 2015, le site internet de Gunter Demnig indiquait son planning complet pour les neuf mois à venir…

    « La Shoah n’a pas débuté  à Auschwitz »

    A   Bruxelles, les premiers pavés de mé-  moire font leur apparition en 2009. « En revenant d’un séjour à Berlin avec l’ancien président de l’AMS Eric Picard, j’ai décidé de placer deux pavés pour mes parents Berek Swiatlowski et Pesa Swiatlowski Koronczyk à Anderlecht », se souvient Bella Swiatlowski, administratrice de l'AMS. « Trois autres demandes ont suivi à Bruxelles-Ville et Schaerbeek. On en compte à présent plus de 200 dans la plupart des communes bruxelloises, mais aussi à Liège et Charleroi ».

    Monuments mémoriels urbains, à la portée de tous, les pavés de mémoire ont cette faculté, par les informations qu’ils transmettent, d’interpeller le passant, de l’amener à réfléchir sur ce qui s’est passé à cet endroit. « La Shoah n’a pas débuté à Auschwitz, elle a commencé là, dans cette maison, rue Jean Volders, rue Coenraets, avenue Brugmann… », précise Marcel Zalc, le président de l’AMS. « Des quartiers où habitaient avant 1942 de nombreuses familles juives et qui sont toujours des quartiers avec une forte population immigrée, même si l’immigration a changé ».

    Le 18 février dernier, en présence de leur concepteur, 31 nouveaux pavés étaient inaugurés à Ixelles, Koekelberg et Bruxelles, dont 23 rien que dans la rue des Tanneurs. Chaque pavé ayant un promoteur, généralement un descendant de la victime, qui en a fait la demande auprès de l’AMS. « Le projet du pavé ne se limite pas à honorer la mémoire d’une personne », souligne Marcel Zalc. « L’inau­guration du pavé de mémoire se fait en présence de la famille, des autorités communales, et bien souvent des écoles. Elle est l’occasion d’un véritable projet pédagogique auquel participent élèves et enseignants. Nous allons dans la classe avec un témoin, à la suite de quoi les enfants fournissent un travail, des écrits, des dessins. Une classe de Molenbeek en a profité pour faire une pièce de théâtre sur le thème des préjugés, des libertés et des droits de l’homme ».

    La cérémonie a lieu dans la maison communale, avec en plus des mots prononcés par les proches et d’un éventuel kaddish, une prise de parole officielle, essentielle selon l’AMS. « Depuis la reconnaissance le 3 septembre 2012 des responsabilités de la Ville de Bruxelles par le bourgmestre Freddy Thielemans, et les excuses présentées quelques jours plus tard par le Premier ministre Elio Di Rupo au nom de la Belgique, les autorités communales évoquent spontanément lors de l’inauguration des pavés de mémoire leur rôle dans la constitution des listes de Juifs, et réitèrent leurs excuses », soutient Bella Swiatlowski. « Cela ne leur pose plus de problème de dénoncer ce que leurs prédécesseurs ont fait dans leur commune ».

    Le refus de la communauté juive  anversoise

    La situation semble pourtant bien différente à Anvers où était prévue le 19 février dernier l’inauguration du pavé de Mala Leja Susskind Gutgold, la maman de Tony et David Susskind. Une inauguration qui n’a finalement pas pu se faire en dépit des actions de l’AMS, faute d’autorisation de la commune. « Anvers est la seule ville européenne avec Munich, berceau du national-socialisme, qui interdit la pose des pavés de mémoire », s’indigne Marcel Zalc. La demande d’un pavé à Anvers n’est pas neuve, la première date de 2011. « Nous nous en étions alors réjoui », explique le président de l’AMS. « Ce pavé permettrait de rappeler le rôle de l’administration communale et la collaboration active à l’époque de la police anversoise aux rafles des Juifs. Mais le bourgmestre PS Patrick Janssen nous l’a refusé, invoquant l’avis négatif de la communauté juive anversoise. Aujourd’hui, le bourgmestre N-VA Bart De Wever maintient ce refus ».

    Aussi paradoxal que cela puisse paraitre, c’est en effet la communauté juive locale qui s’oppose au placement des pavés à Anvers. « La Ville d’Anvers nous a consultés et nous lui avons répondu que pour nous, ce n’était pas opportun, évidemment la décision reste la sienne », estime le président du Forum der Joodse organisaties, Raphael Werner, qui motive sa désapprobation. « La première raison de notre refus est que dans le judaïsme, on ne piétine pas les pierres tombales, cela déshonore les morts », affirme-t-il. « Les quartiers concernés sont aujourd’hui habités en majorité par de nouveaux Belges, qui pourraient ne pas être sensibles à cette forme de commémoration. Le pavé de mémoire est aussi un hommage très sélectif, discriminant envers ceux qui ne peuvent se le permettre financièrement. Et n'oublions pas qu'il y a des milliers de nos disparus qui n'ont malheureusement plus de descendants pour s'en occuper. En concertation avec le collège communal, nous avons plutôt décidé d’ériger un monument, prévu pour 2017-2018, qui sera dédié à l’ensemble des 12.000 Juifs anversois déportés ».

    A l’Association pour la mémoire de la Shoah, on répond point par point aux critiques. Si le coût comprenant la fabrication, le placement et l’inauguration est en effet de 300 €, il ne constitue en aucun cas un frein à la pose d’un pavé. « Nous recevons une petite aide des pouvoirs publics, de sponsors privés et de la Fondation du Judaïsme de Belgique qui nous permet de combler le manque si besoin, et il nous est arrivé de poser des pavés à nos frais », affirme Bella Swiatlowski, dont le travail est bénévole comme celui des autres membres de l’association. Le prix du Civisme de la commune de Koekelberg obtenu en 2011 par l’AMS a lui-même été converti en trois pavés de mémoire. Pour ce qui est des dégradations que semble craindre la communauté juive anversoise, un seul cas a été relevé fin 2014 sur le pavé de Henri Kichka, à Saint-Gilles, au lendemain de sa pose (l’auteur a avoué les faits et le jugement est en cours), ce qui est bien sûr regrettable, mais ne peut être considéré comme un nombre de cas significatif.

    Un prétexte ?

    Pour l’AMS, la consultation de la communauté juive par la commune pour autoriser ou non le placement des pavés reste incompréhensible. « On est dans le communautarisme le plus absolu, une communauté ne doit pas dire à un bourgmestre ce qu’il doit faire », s’insurge Marcel Zalc. « On parle ici de pavé mémoriel, ce n’est pas une tombe, il n’y a personne en dessous ! », clame encore celui qui parle de prétexte. « Anvers ne veut tout simplement pas mettre de pavés, parce que cela rappelle des faits qui dérangent », affirme-t-il. « Certains pavés commémorent aussi des résistants, victimes non juives du nazisme. La commune les autorisera-t-elle ? »

    Contacté par nos soins, l’échevin N-VA Ludo Van Campenhout, chargé du domaine public et notamment du secteur du diamant, explique la position de la commune. « Nous avons des relations étroites avec la communauté juive d’Anvers et ses organisations représentatives. Dans la mesure où les victimes sont juives, il nous semble normal qu’elle soit d’accord avec cette façon de leur rendre hommage. Il n’est pas question de lui demander ou non l’autorisation de le faire, mais son opinion est importante pour nous. Nous avons en revanche le projet d’un monument qui sera plus imposant encore que des pavés et rendra mieux compte de l’ampleur de la Shoah. Mais nous restons, le bourgmestre et moi, bien sûr ouverts à une rencontre avec l’AMS ».

    Un dialogue de sourds ? Cela y ressemble fortement. Ce qui ne démotive nullement Tony Weber-Susskind qui, depuis Israël, assiste aux événements. « Je n’ai pas aujourd’hui la citoyenneté belge parce que j’ai été chassée d’Anvers pendant la guerre. Pourquoi devrais-je recevoir l’autorisation d’une communauté juive orthodoxe à laquelle je n’appartiens pas pour rendre hommage à ma mère assassinée à Auschwitz à 50 ans ? Ce pavé est important pour moi, pour que les gens, et les non-Juifs en particulier, sachent ce qui s’est passé. Un monument, c’est bien, mais cela ne remplace pas une pierre avec un nom, devant une maison et une adresse. Un être humain a le droit, après sa mort, d’avoir au moins une pierre. Et la police d’Anvers de l’époque mérite d’avoir des milliers de pavés dans les rues pour rappeler aux coupables ce qu’ils ont fait. Je demande aujourd’hui la permission à Bart De Wever de pouvoir placer ce pavé devant la maison où a vécu ma mère avant qu’elle ne soit déportée ».

    Deux fois par an, Marcel Zalc vient nettoyer les deux pavés dorés qui rendent hommage à sa famille. « Je reste ensuite un moment dans ma voiture à regarder les passants. Mon plus grand plaisir, c’est lorsque je vois un père expliquer ce qui est écrit à son fils, un groupe de scouts s’y arrêter un instant. C’est ça, la mémoire… ».

    Les 21 et 22 avril 2016, en présence du Consulat de France, plusieurs pavés dédiés aux enfants d’Izieu seront placés à Saint-Josse, Schaerbeek et Liège. Une nouvelle occasion d’interpeller le passant, la famille, le groupe de jeunes qui marchera autour, et peut-être s’arrêtera, en se demandant : « Pourquoi ? »

    Plus d’infos sur les pavés de mémoire auprès de l'AMS : 02/347.50.65 ou www.restitution.be


     
     

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    http://www.respectzone.org/fr/
    • Par Kalisz - 13/04/2016 - 8:51

      Regards soutient enfin l'action des pavés de mémoire, autre manière de considérer la question du mémorial.
      L'argumentaire de l'AMS, via Bella Swiatlovski, est éclairant.