Antisémitisme : Objection de haine

Mardi 12 avril 2005 par Nicolas Zomersztajn

 

Alors que l'on commémore le soixantième anniversaire de la libération d'Auschwitz-Birkenau, certaines personnes issues de la résistance, comme Jean Van Lierde, contestent violemment que les cérémonies portent sur ce lieu où presque un million de Juifs ont été exterminés. Pour justifier l'occultation de la spécificité de la Shoa au profit de la mémoire triomphante des résistants et des prisonniers politiques, Jean Van Lierde n'hésite pas à recourir à une rhétorique antisémite en comparant notamment Israël à l'Allemagne nazie.

Ceux qui n'ont jamais admis la reconnaissance universelle de la Shoa, qu'ils soient négationnistes ou tout simplement antisémites, ont tendance à ne pas afficher leur haine pendant les cérémonies commémoratives de la Shoa. Ils mettent une sourdine et attendent un moment plus propice pour reprendre la bonne vieille tradition de l’antisémitisme et ses accusations antijuives, le plus souvent à mots couverts. Dans ces moments de recueillement, les Juifs sont en principe à l'abri de tout acte ou propos antisémite. La décence autant que la loi l'interdisent. Contre toute attente, le soixantième anniversaire de la libération d'Auschwitz-Birkenau a échappé à cette règle. Cette transgression est inattendue et déroutante dans la mesure où elle n'a été commise ni par les négationnistes ni par les nostalgiques du nazisme, mais bel et bien par un ancien résistant, objecteur de conscience et figure emblématique du pacifisme en Belgique : Jean Van Lierde. Dans les Sentiers de la Paix n°35, le périodique du MIRIRG (Mouvement international de la réconciliation - Internationale des résistants à la guerre) qu'il préside, Jean Van Lierde rédige un billet pour marquer son adhésion à Arthur Haulot lorsqu'il qualifie les journées européennes du 27 janvier (anniversaire de la libération d'Auschwitz-Birkenau) de tromperie. Ce témoignage de solidarité à Arthur Haulot lui permet de signer une performance extraordinaire : combiner la négation de la spécificité de la Shoa des années d'après-guerre avec l'affirmation des stéréotypes du nouvel antisémitisme. En se focalisant de manière obsessionnelle sur l'univers concentrationnaire et sur les résistants au fascisme, Jean Van Lierde exprime sa nostalgie d'une période pendant laquelle on a ignoré, voire occulté, la spécificité du génocide des Juifs. Dans l'immédiat après-guerre, le sort des déportés juifs est confondu avec celui de tous les déportés. L'image triomphante est celle du déporté résistant, patriote, s’étant opposé à l’occupation nazie au nom de la lutte pour la libération nationale, et on insiste sur la solidarité entre les déportés, toutes nationalités confondues, mais on ne dit pas un mot sur l'extermination systématique des Juifs. L'occultation du génocide au profit de la mémoire résistante se retrouve partout à des degrés divers : les communistes refusant de faire des catégories parmi les martyrs de la résistance au fascisme et les gouvernements soucieux de mettre fin aux divisions de la guerre. Les Juifs n'ont pas non plus voulu manifester une différence qui leur avait coûté si cher pendant la guerre. Ils se sont efforcés de redevenir des citoyens ordinaires et discrets des pays où ils vivent. Mais surtout, la plupart des survivants de la Shoa ont perçu qu'on ne voulait pas les entendre raconter cette histoire hors normes qu'ils avaient vécue. En ressentant à nouveau l'amertume d'un destin solitaire, ils ont choisi de se réfugier dans le silence. Il a fallu beaucoup de temps et d'événements (du procès Eichmann à l'effondrement du bloc soviétique) et de nombreux travaux d'historiens pour les faire sortir de leur mutisme, pour que la vérité l'emporte sur la confusion et que le génocide des Juifs s'inscrive dans la conscience universelle. Si d'autres personnes et d'autres groupes humains ont été victimes des nazis, le peuple juif fut le seul voué à l'extermination totale. En qualifiant de tromperie les commémorations du 27 janvier 1945, ses propos masquent mal une forme de terrorisme intellectuel exercé contre Juifs afin de les contraindre à nouveau au silence. Ils visent aussi à faire croire qu'il existe une concurrence entre les drames de la Seconde Guerre mondiale. Ce qui pousse Jean Van Lierde à attribuer à Dachau -camp de concentration conçu à l'origine pour la rééducation des communistes, des socialistes et des opposants à Hitler- une place centrale. Et à nous rappeler en filigrane qu'il y avait peu de Juifs, comme si ces derniers n'avaient pas participé à la lutte contre les nazis. Ils ont combattu le nazisme, mais Jean Van Lierde semble encore ignorer que les Juifs n'étaient pas rééducables mais seulement exterminables.

Inacceptables comparaisons

L'entreprise de relativisation de Jean Van Lierde se poursuit avec le recours à l'expression Shoa rouge pour qualifier les crimes de Staline. Ce procédé relève de la même volonté de semer la confusion et l'amalgame. Tout est Shoa finalement. Bien au contraire. L'entreprise nazie était singulière dans la radicalité de sa folie antisémite et sa négation d'humanité. Comme l'explique précisément le spécialiste français des relations internationales, Pierre Hassner, même si Staline a tué plus d'individus que Hitler, et Mao plus d'individus que les deux réunis, il me semble que l'hitlérisme était plus radical avec l'idée de détruire totalement un peuple, de faire qu'il n'ait pas le droit d'exister sur la terre. Il y a plus inquiétant encore, précise Jean Van Lierde. Tout le reste de son billet s'inscrit admirablement dans l'antiracisme antisémite inauguré avec fracas lors de la conférence de Durban sur le racisme en 2001. Il n'affiche pas sa haine des Juifs parce qu'ils représentent une race inférieure. Il brouille les pistes en s'adonnant singulièrement au devoir de mémoire mais en retournant celle-ci contre les Juifs et l'Etat qu'ils ont fondé : Israël. Aux yeux de Van Lierde, cet Etat n'est évidemment pas comme les autres. Il incarne le mal absolu. Cette délégitimation passe par un processus de nazification où tous les aspects de la politique israélienne sont sans cesse assimilés à l'Allemagne nazie. Ainsi, les refuzniks israéliens sont logés à la même enseigne que les objecteurs de conscience allemands ou autrichiens pendant la Seconde Guerre mondiale. Dans cette perspective biaisée, il ne reste plus qu'une seule conclusion à tirer : l'armée israélienne est une armée nazie et les anciennes victimes sont devenus les nouveaux bourreaux. Et si ce n'est pas suffisamment clair pour les plus jeunes, l'Afrique du Sud de l'Apartheid est alors appelée à la rescousse comme élément de comparaison pour mieux affirmer la nature abjecte d'Israël. Pour Jean Van Lierde, la barrière de sécurité est en fait la transposition du mur de Berlin au Proche-Orient sous la forme d'un mur d'Apartheid. La prison mentale dans laquelle il s'est enfermé l'empêche de voir qu'aucune théorie raciale ne sous-tend la construction de la barrière de sécurité. Tout comme aucune loi israélienne ne se fonde sur l'inégalité des races. Enfin, Van Lierde évoque en termes douteux les restitutions des biens juifs spoliés pendant la Seconde Guerre mondiale. En sous-entendant que ces restitutions sont injustifiées ou illégitimes, il réactive les thèmes de prédilection de l'anticapitalisme antijuif du XIXe siècle associant le Juif à l'argent et à la cupidité. De plus, il réactualise cette forme d'antisémitisme en y mêlant la Shoa que les Juifs exploitent pour s'enrichir et dépouiller les Palestiniens. Il est étonnant d'observer à quel point la «conscience» du pacifisme belge puisse élaborer une pensée à ce point viciée. Le plus grave de ses vices paraît être l'ignorance. Une ignorance militante, haineuse et même affichée. Jean Van Lierde se prononce avec certitude sur des choses qu'il ignore volontairement. Il s'en défendra sûrement en prétendant qu'il veut aider les militants israéliens de la paix. Ce n'est pas du tout le cas parce que ces militants courageux ont toujours gardé à l'esprit les mots d'Anatole France :on doit respect aux morts et on ne doit que la vérité aux vivants. (Texte de Jean Van Lierde)

AUSCHWITZ - DACHAU!

Je partage le jugement d'Arthur HAULOT (Le Soir 27.01.05) sur la «Tromperie» des journées européennes du 27 janvier, car Hitler n'a pas inventé le nazisme seulement contre les Juifs, mais parce qu'il voulait détruire toute liberté de pensée. Or c'est DACHAU le premier camp de concentration avec des milliers de communistes, de socialistes, de chrétiens adversaires d'Hitler et seulement quelques centaines de Juifs. De même Mauthausen où l'on exterminait les républicains espagnols. Comme militant libertaire j'ajoute qu'il ne faut jamais oublier les 20 millions d'assassinés dans les prisons et le Goulag soviétiques sous l'ère stalinienne… Là encore l'héroïsme de Stalingrad ne doit pas effacer les crimes de Staline, ni la Shoah rouge. Il y a plus inquiétant encore. Comment est-il possible que les anciens déportés juifs et leurs enfants d'Israël ont-ils pu transférer le mur de Berlin à Jérusalem, en construisant le MUR de l'Apartheid contre les palestiniens? Avec le sénateur Pierre Galand et l'Association belgo-palestinienne, je m'insurge contre cette nouvelle colonisation et cette confiscation des terres palestiniennes. Ceci n'est pas de l'antisémitisme mais la triste vision de l'actualité qui révèle qu'une fois le Mur achevé il ne restera aux palestiniens de Cisjordanie que 12 % de leur Palestine historique et avec la Bande de Gaza, il n'en restera que 22 % … Les envahisseurs peuvent-ils se prétendre démocrates??? Ah! Ces Fonds Spoliés d'autrefois vont-ils servir à rembourser les dépouillés d'aujourd'hui? Militant non-violent, je termine en évoquant les centaines de Refuzniks israéliens qui refusent de bombarder les villages palestiniens et qui communient ainsi avec les 24.559 objecteurs de conscience allemands et autrichiens, fusillés ou décapités par les nazis entre 1939 et 1945. Nous restons des minoritaires qui font germer les réconciliations futures. Jean Van LIERDE
Président du MIR - IRG


 
 

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