Europe

Un antisémitisme nourri de complotisme et d'antisionisme

Mardi 1 mai 2018 par Nicolas Zomersztajn
Publié dans Regards n°882 (1022)

L’antisionisme radical et le complotisme sont aujourd’hui indissociables de la haine des Juifs à travers l’Europe. Ces deux dimensions structurant l’imaginaire antisémite contemporain ne doivent pas être négligées, surtout s’il s’agit de comprendre comment s’opère le passage à l’acte violent, comme ce fut le cas dans les affaires Halimi et Mireille Knoll.

Le meurtre de Mireille Knoll a été commis en même temps que la publication du rapport annuel sur la lutte contre le racisme 2017 de la Commission consultative des droits de l’homme. S’il indique que les actes antisémites ont diminué de 7% pour la troisième année consécutive, cette baisse globale ne dissimule pas l’augmentation des faits les plus graves (plus de 26% des violences, incendies, dégradations, tentatives d’homicide…). La réalité des chiffres est glaçante : les Juifs, qui constituent moins de 1% de la population française, sont la cible d’un tiers des faits de haine recensés !

Cette situation n’est pas seulement préoccupante pour les Juifs de France. Dans toute l’Europe, des phénomènes aux causes et aux conséquences similaires se produisent depuis plusieurs années. Ce ne sont pas les années 1930 que les Juifs sont en train de revivre. L’antisémitisme qui se déploie aujourd’hui ne s’insère pas du tout dans une rhétorique de type racialiste. Ce type de griefs est encore présent, mais de manière marginale. On les retrouve sur des sites de groupuscules ouvertement néo-nazis. « Si ces antisémites d’extrême droite ne sont pas présents dans l’espace public, cela ne signifie pas qu’ils sont inexistants », nuance Pierre Birnbaum, historien et notamment auteur de Sur un nouveau moment antisémite. « Jour de colère » (éd. Fayard). « Il ne faut pas commettre l’erreur d’oublier la présence de ce radicalisme d’extrême droite qui ne demande qu’à s’exprimer ».

C’est l’antisémitisme arabo-musulman qui s’exprime plus nettement aujourd’hui et sa dimension complotiste occupe une place centrale dans l’imaginaire de ses adeptes. Pour le politologue et historien des idées Pierre-André Taguieff, il ne fait aucun doute qu’« une nouvelle vulgate antisémite structurée par le complotisme s’est durablement installée en Europe ». Elle se caractérise par l’articulation de grands thèmes d’accusation visant les Juifs : ils dominent le monde, ils sont racistes et se comportent comme des nazis envers les Palestiniens et enfin, leur influence et leur pouvoir est maléfique. Cet antisémitisme complotiste structure les imaginaires de ces délinquants qui glissent vers le djihadisme ou qui commettent des agressions antisémites. « Ainsi, le comportement sur Facebook d’Amel Sakaou, cette fille qui avait tenté de faire sauter Notre-Dame de Paris avec des bonbonnes de gaz, confirme que le complotisme est le marqueur de sa radicalisation : tous les articles d’actualité qu’elle relayait sur sa page provenaient de sites complotistes », rappelle Rudy Reichstadt, fondateur de Conspiracy Watch, un site consacré à l’approche critique du complotisme et des théories du complot.

Pas un racisme ordinaire

Selon cette vulgate antisémite, les Juifs sont donc accusés de 
dominer les médias, la finance et l’Occident de manière plus globale. Cette accusation illustre parfaitement la spécificité de l’antisémitisme qui n’apparaît pas comme un racisme ordinaire selon Delphine Horvilleur, rabbin libéral et directrice de la revue Tenou’a. « Là où le raciste, convaincu de sa supériorité physique, culturelle 
ou morale, fait de l’autre un “moins que lui”, l’antisémite souffre souvent au contraire d’un étrange complexe d’infériorité », fait-elle remarquer. « L’antisémite reproche au Juif d’être là où lui-même 
aurait “dû” être, d’avoir usurpé une place confortable qui aurait 
“dû” être la sienne, d’avoir comploté pour au final être un peu mieux loti que lui… ou parfois même d’avoir un peu trop souffert au point d’éclipser sa propre douleur, moins “grandiose”. Bref, le Juif est 
souvent pour l’antisémite celui qui “est” ou celui qui “a” ce qu’il 
aurait dû être ou avoir. Et cette jalousie viscérale, cette envie ancestrale, reste étonnamment en vie dans ce qu’on nomme aujourd’hui le “nouvel antisémitisme” ».

L’accusation de racisme, quant à elle, peut paraître étonnante dès lors que les Juifs ont été confrontés aux discriminations et aux 
persécutions tout au long de leur histoire. Cette accusation n’est pourtant pas neuve. Bien avant la Seconde Guerre mondiale, les Juifs sont accusés de haïr l’humanité. « Qu’une dimension anti-
raciste vienne se greffer sur l’antisémitisme ne me surprend guère », réagit Rudy Reichstadt. « Dieudonné est antisémite au nom de 
l’antiracisme. Il accuse les Juifs d’être des négriers reconvertis dans la banque et le spectacle. Chez les Indigènes de la République, ce groupuscule français antisioniste radical dont l’influence est croissante auprès de certains universitaires, cette idée est même théorisée. Les Juifs sont devenus les supplétifs et les complices de la domination blanche sur les populations issues de l’immigration postcoloniale et le bras armé de l’impérialisme occidental. Ils offrent néanmoins une porte de sortie aux Juifs : l’antisionisme ! ».

Cet antisémitisme qui s’exprime dans le langage de l’antiracisme se réclame évidemment de l’antisionisme. Bien que de manière théorique, on puisse distinguer l’antisionisme de l’antisémitisme, de nombreux propos et comportements relèvent d’un irrationnel antisioniste très violent nourri d’un imaginaire antisémite sorti de la nuit des temps (crimes rituels, Protocole des sages de Sion, etc.). « Cet antisionisme largement diffus dans le monde arabe peut renforcer un antisémitisme traditionnel », constate Pierre Birnbaum. « Cette rencontre de l’antisémitisme et de l’antisionisme peut être terriblement virulente. En avalant des préjugés diffusés dans le monde arabo-musulman, des jeunes Français d’origine magrébine se laissent facilement séduire par la propagande antisémite de Dieudonné et Soral qui reprend les mêmes préjugés ».

Antisémitisme par procuration

Dans un rapport sur la lutte contre le racisme et l’antisémitisme rédigé en 2004 par Jean-Christophe Rufin, ancien responsable de MSF et de la Croix-Rouge et ambassadeur de France, un chapitre important était déjà consacré à l’antisionisme radical que l’auteur rangeait dans la catégorie de l’antisémitisme par procuration. « Parmi toutes les formes, subtiles, d’antisémitisme par procuration, il en est une qui doit être particulièrement distinguée, car elle émerge depuis quelques années comme forme de discours dominant : c’est l’antisionisme radical », souligne-t-il. « Cet antisionisme moderne est né au confluent des luttes anticoloniales, anti-mondialisation, anti-racistes, tiers-mondistes et écologistes. Il est fortement représenté au sein d’une mouvance d’extrême gauche altermondialiste et verte. Dans cette représentation du monde, Israël, assimilé aux Etats-Unis 
et à la mondialisation libérale, est présenté comme un Etat colonial et raciste qui opprime sans fondement un peuple innocent du Tiers-monde ».

Depuis la sinistre conférence de Durban sur le racisme de 2001, cette rhétorique a montré à maintes reprises les conséquences effroyables qu’elle peut entraîner. A force de faire d’Israël et du sionisme des monstres désincarnés symbolisant le mal absolu, le passage à l’acte devient inévitable. Cet élément était aussi déjà mis en exergue par Jean-Christophe Rufin : « Derrière les critiques violentes qui assimilent le sionisme au nazisme, on entend, en écho subliminal, la voix interdite, mais bien relayée des terroristes islamistes qui généralisent le combat et affirment “qu’il faut attaquer les Juifs partout où ils se trouvent”. Ainsi se trouve constituée l’une des mécaniques les plus redoutables aujourd’hui qui fait d’un antisionisme en apparence politique et antiraciste l’un des facteurs facilitateurs du passage à l’acte, l’un des instruments de l’antisémitisme par procuration ». Cette affirmation n’a rien de théorique : les djihadistes et les délinquants ayant commis des actes antisémites ont tous le sentiment de venger la Palestine en frappant des Juifs.

Universitaires obsédés par la question juive

S'il favorise le passage à l’acte de jeunes au capital culturel très   faible, l’antisionisme radical a aussi franchi les portes de l’université. Il n’est donc pas surprenant qu’un collectif d’universitaires français exprime dans une tribune publiée dans Le Monde (1/12/2017) ses plus vives inquiétudes sur la banalisation de l’antisémitisme dans les universités. Ayant observé que des chercheurs pour lesquels l’obsession d’une « question juive » et l’idée d’un affrontement émancipateur entre « sionistes » et « indigènes » constitueraient des bases d’échange acceptables dans l’espace universitaire, ce collectif mené par l’historien Emmanuel Debono et le sociologue Alain Policar ne s’étonne pas que « l’antisémitisme soit relativisé, voire invisibilisé, les Juifs étant assimilés à un groupe auxiliaire des dominants et des colonialistes ».

Ces mises en garde n’empêcheront pas les facilitateurs d’antisémitisme de se focaliser de manière obsessionnelle sur le sionisme en l’affublant de tous les qualificatifs les plus infamants. Ils continueront même d’affirmer qu’ils ne sont pas antisémites et réagiront avec agressivité en accusant ceux qui dénoncent leur rhétorique d’être les complices de la droite et de l’extrême droite israéliennes.  D’autres finissent progressivement par comprendre que l’assimilation du sionisme et des Juifs au nazisme, à l’apartheid et à la 
domination peut avoir des conséquences terribles : la mise en danger, voire la mort, de Juifs européens. Il est donc nécessaire de ne pas traiter cela avec légèreté.


 
 

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