Le carnet de route d'Elie Barnavi

Annus horribilis

Jeudi 1 Février 2018 par Elie Barnavi, Ancien ambassadeur d'Israël
Publié dans Regards n°876 (1016)

Franchement, on ne regrettera pas le millésime 2017. Une année terroriste, inaugurée par le massacre perpétré dans une discothèque d’Istanbul (39 morts) et achevée dans un terrible attentat à Kaboul (41 morts). Entre les deux, les djihadistes ont frappé à Dallas et à Londres en mars, à Manchester en mai (22 gamins massacrés à a sortie d’un concert), à Barcelone en août, à Marseille puis à New York en octobre. Liste non exhaustive.

 

Une année dominée par la figure grotesque de Donald Trump, qui inaugure sa présidence chaotique le 20 janvier. Une année où le monde démocratique commence à apprendre à vivre privé du leadership américain, dans un ordre international largement façonné par les Etats-Unis et qui titube sous les coups répétés d’un président déterminé à le subvertir.

Une année où, en mars, un gouvernement britannique pathétique a lancé officiellement la procédure de sortie de l’Union européenne pour s’apercevoir que le fameux Brexit tenait davantage du chemin de croix que de la promenade d’agrément.

Une année, enfin, où même les bonnes nouvelles ont leur face sombre. Oui, le double choc du Brexit et de l’élection de Trump a galvanisé l’Europe. Pour l’instant. Mais le coup d’arrêt au populisme aux Pays-Bas et en France n’a eu aucun effet en Europe centrale, où les démagogues se portent comme un charme. Par ailleurs, l’affaissement d’Angela Merkel met du plomb dans l’aile au couple franco-allemand, que l’élection miraculeuse d’Emmanuel Macron semblait en mesure de revigorer. Et la tentation sécessionniste qui travaille au corps plus d’un pays européen n’a pas faibli, comme on le voit dans l’absurde saga catalane.

Sur un mode autrement tragique, si l’année a marqué le début de la fin de l’atroce guerre civile syrienne, c’est au prix de la victoire de son principal fauteur, Assad, sauvé du désastre par une Russie revenue en force dans la région, par l’Iran et par son supplétif libanais, le Hezbollah. De même, si la chute de Raqqa, en octobre, signale la liquidation du soi-disant Etat islamique sur le terrain, les observateurs s’accordent pour dire que ses métastases continueront de proliférer, dans la région comme en Europe.

Et, dans un tout autre registre, s’il convient de se réjouir de la libération de la parole féminine dans la foulée de l’éclatement, en octobre, de l’affaire Harvey Weinstein, on sent poindre le triple danger de l’amalgame, de la délation et de la censure morale. Trouver la voie du juste milieu ne sera pas chose aisée.

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Pour Israël, l’année fut à la fois bonne et misérable, cela dépend de l’angle de vue que l’on privilégie. Fondamentaux économiques sains, chômage quasi inexistant, situation géopolitique aussi favorable que le permet l’état du monde et de la région - voilà pour la face riante. Délitement des institutions et de l’esprit démocratique, corruption, lois scélérates - tel est le revers de la médaille.

Comme on sait, Netanyahou traîne après lui une batterie de casseroles dont le bruit assourdissant noie le débat public en Israël : le « cas 1000 », qui intéresse les cadeaux, essentiellement du champagne et des bijoux pour Madame et des cigares de prix pour Monsieur, extorqués sans ménagement à des « amis » richissimes et qui se montent à des centaines de milliers de shekels ; le « cas 2000 », où il est question de conversations enregistrées entre le Premier ministre et le patron de presse Arnon Mozès, propriétaire du quotidien Yedioth Aharonot, au cours desquelles celui-là proposait à celui-ci, en échange d’une couverture plus favorable, de rogner les ailes à son principal concurrent, la feuille de chou gratuite Israel Hayom, dont la seule raison d’être est de servir Netanyahou ; le « cas 3000 », une énorme affaire en cours d’investigation dans laquelle son avocat et plus proche confident est soupçonné de corruption dans l’achat de sous-marins et vaisseaux de surveillance allemands ; et le « cas 4000 », où deux de ses proches sont accusés d’avoir promu les intérêts du géant de télécommunication Bezek, dont le principal actionnaire, par ailleurs propriétaire d’un site d’information dévoué au Premier ministre, est un ami de ce dernier.

Que faire ? Eh bien, légiférer. On a imaginé d’abord une loi qui mettrait un Premier ministre en exercice à l’abri des poursuites. La ficelle étant décidément trop grosse, ce texte baptisé « Loi française » a été enterré avant d’atteindre le plénum de la Knesset. Qu’à cela ne tienne, on a inventé un autre projet de loi fait sur mesure. La loi dite « des recommandations » était censée interdire à la police, qui fait ici office de juge d’instruction, de formuler ses conclusions à l’intention du parquet et de les rendre publiques. Soit dit en passant, des deux promoteurs de cette loi scélérate, David Amsalem, président de la commission parlementaire qui devait préparer le projet pour sa deuxième et troisième lecture en plénière, et David Bitan, chef de la coalition, le premier poursuit une vendetta personnelle contre la police et le second est lui-même soupçonné de corruption aggravée.

Ce fut la goutte de trop. Le samedi 2 décembre 2017, des dizaines de milliers d’Israéliens sont descendus dans la rue pour sauvegarder la démocratie et l’Etat de droit. Le lendemain, Netanyahou a annoncé que ce projet de loi, pour excellent qu’il fût, devait être formulé de sorte que lui ne puisse pas en bénéficier. Dès lors, cette loi mafieuse était morte et enterrée. Rarement un lien aussi direct, aussi spectaculaire a été établi entre une protestation populaire et une reculade d’un gouvernement naguère convaincu de son bon droit au point de perdre le sens des réalités. Depuis, des milliers d’Israéliens se retrouvent tous les samedis soir boulevard Rothschild pour manifester contre leur gouvernement, et l’opposition parlementaire, naguère atone, a commencé à faire son métier. Dans l’histoire politique d’Israël, c’est un tournant.

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Heureusement qu’il y a les haredim (Juifs ultra-orthodoxes) pour nous dérider un peu. Yonatan Razel est un chanteur israélien à succès. Comme il est bon, et plutôt beau gosse, il arrive que des filles se mettent à danser lors de ses performances. Rien de plus ordinaire. Mais voilà, Razel est ultra-orthodoxe, et, comme chacun sait, la vue d’une femme qui danse est taref (interdit). Alors, le 3 décembre dernier, il a chanté les yeux couverts d’un ruban adhésif. L’histoire ne dit pas si, en enlevant la chose après son concert, des morceaux de sourcils sont partis avec.

Autre morceau de bravoure ultra-orthodoxe. Le billet de 50 shekels est orné du portrait du poète hébraïque Shaul Tchernichovsky (1875-1943). L’homme avait épousé une femme non juive. D’où une fatwa fulminée par Benzion Mutzafi, un rabbin proéminent de la communauté haredi séfarade. Le rabbin a expliqué à ses étudiants que le poète, « attaché à sa chrétienne comme un chien », est une abomination pour Israël. Que faire ? Après tout, on ne peut pas éviter de se servir d’un billet de banque aussi répandu. Voici donc le modus operandi qu’il a adopté : « Je mets le billet dans ma poche plié à l’envers, de manière à ce que je n’aie pas à le contempler ne fût-ce qu’une seconde ». Le parti qui représente le rabbin Mutzafi est le Shas. Le Shas est un membre incontournable de la coalition au pouvoir. Son chef, Aryé Deri, y détient le portefeuille de l’Intérieur.

Bonne année 2018 à tous !  


 
 

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  • Par ezekiel - 31/01/2018 - 14:05

    C'est reparti pour un tour.L'ancien ambassadeur d'Israël à Paris dont le mandat n'a pas été renouvelé au terme des deux premières années pour des raisons qu'il se garde bien de révéler mais connues des initiés se lance dans une nouvelle diatribe contre le chef du gouvernement démocratiquement élu de son pays.Le CCLJ lui offre immédiatement sa tribune puisque les deux partagent la même opinion. Se faisant le CCLJ accepte que l'on salisse premier ministre comme si il n'avait pas d'autres chats à fouetter.Ne serait il plus utile que vous combattiez l'antisémitisme qui sévit en Belgique sauf à estimer qu'il n'en existe pas ?MerciEric