Au CCLJ

André Versaille : Les musulmans ne sont pas des bébés phoques

Dimanche 19 novembre 2017 par André Versaille

André Versaille a publié récemment Les musulmans ne sont pas des bébés phoques (éd. De L’Aube), un essai dans lequel cet éditeur s’adresse à sa famille politique (la gauche) pour dénoncer son attitude de déni et de complaisance envers l’islamisme. Il abordera cette problématique ce mercredi 22 novembre 2017 au CCLJ dans une discussion avec l’historien Elie Barnavi.

 
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    Comment expliquez-vous qu’une partie de la gauche considère les musulmans d’Europe comme une population à protéger ? 

     Nous avons, à gauche, une vision d’un monde partagé entre nous, les «dominants », et eux, les « dominés ex-colonisés ». Écoutez la communiste-front de gauche Clémentine Autain : « On ne comprend pas que l’islam n’est pas une religion majoritaire, qu’elle est aujourd’hui corrélée avec un rapport dominants/dominés à travers le monde et en France, ce n’est pas une culture majoritaire, c’est une culture de dominés. Et plus on les stigmatise plus l’intégrisme va monter[1]». Cette bruyante assertion couvre les autres opinions, y compris celles des résistants musulmans contre la barbarie. La reprise, par une grande partie de la gauche, de cette conviction en bois brut, qui tient l’islam pour une religion d’opprimés minoritaires[2], explique sans doute notre absence de manifestations contre le terrorisme pratiqué par Al-Qaeda, Boko Haram, Daech. Que ce soient des musulmans qui, au nom de leur foi, provoquent de tels désastres humains, nous n’aimons pas qu’on nous le répète : « Attention ! Islamophobie ! Ne faisons pas le jeu des racistes et de l’extrême droite ! », crions-nous avec toute la vigilance requise, et nous parlerons bientôt de lepénisation des esprits. Cette vision des choses a une histoire. Au tout début du XXIe siècle, en Europe, des intégristes musulmans ont tenté d’instrumentaliser la lutte contre le racisme en exigeant, au nom de celle-ci, la condamnation de toute manifestation d’islamophobie. En 2003, en France, soit deux ans avant l’affaire des caricatures danoises, le Collectif contre l’islamophobie en France (CCIF) est lancé. De plus en plus d’ouvriers s’étant détachés du PCF pour se tourner vers le Front national, une bonne partie de la gauche se confortera dans l’idée d’avoir trouvé chez les musulmans un prolétariat de substitution à magnifier. Après tout, souvent issus de milieux pauvres et victimes de discriminations, pourquoi n’incarneraient-ils pas la nouvelle classe messianique ? L’affaire sera rondement menée : désormais, toute critique de l’islam sera censurée comme expression, signe ou témoignage de racisme néocolonial. En 2005, la publication des caricatures danoises par Charlie Hebdo, ainsi que tout propos jugé blasphématoire envers l’islam, sera condamnée comme manifestations de haine contre une population défavorisée. À l’instar de l’antisémitisme, l’islamophobie se voyait définitivement assimilée au racisme. Cette nouvelle vulgate n’est que l’aggiornamento de notre cécité de tiers-mondistes new-look qui ânonnent que le fondamentalisme islamiste est une réaction au colonialisme. Pourtant, le monde arabo-musulman n’est pas le seul à avoir été colonisé par la France. Il y eut également l’Indochine et des pays d’Afrique noire comme le Congo Brazzaville. Or, aucune de ces populations n’a généré de terrorismes massifs et encore moins des barbaries du type de celles perpétrées par le groupe État islamique. En outre, s’il était vrai que la violence de la révolte était proportionnelle à la cruauté de l’oppression subie, nous aurions dû, au lendemain de la Seconde Guerre mondiale, assister à une multitude d’attentats juifs contre des Allemands ; pendant et après la guerre du Vietnam, à de multiples agressions antiaméricaines ; et, dans les années 1990, à d’innombrables tueries tutsies. Rien de tel ne se produisit...

    Pourquoi ce souci empreint de bienveillance pousse cette frange de la gauche à défendre quasi systématiquement des islamistes comme Tariq Ramadan et à ignorer, voire à stigmatiser les musulmans progressistes ? 

    Très peu de solidarité, en effet, avec les résistants musulmans qui combattent la barbarie islamiste – au péril de leur vie, nul ne peut plus l’ignorer. Au contraire, beaucoup d’entre nous, à gauche, sont prompts à carrément attaquer les musulmans, religieux ou séculier, qui dénoncent le fanatisme islamiste. Étonnant réflexe: ne sommes-nous pas, à gauche, par vocation, que dis-je, par essence, solidaires des résistants qui s’opposent aux tyrannies et aux totalitarismes? Pourtant face à l’islamisme, plutôt que de mettre en cause sa violence fanatique, nous balayons d’un revers de main méprisant les positions courageuses des résistants et des religieux tolérants que nous délégitimons. Tandis que nous nous abstenons de critiquer le CCIF, ou son homologue belge, le CCIB, et les Indigènes de la république, on n’a pas hésité à attaquer, entre autres Kamel Daoud, après qu’il ait écrit son article dans Le Monde au lendemain des violences sexuelles lors de la Saint-Sylvestre à Cologne : dix-neuf sociologues et anthropologues « progressistes » se sont ligués contre lui (dix-neuf contre un, la proportion de la chasse à courre…) pour l’accuser d’islamophobie ! De même, Abdennour Bidar  a été traité par Pierre Tevanian, idéologue des Indigènes de la République, de « marchand de fascisme à visage spirituel[3] »), etc. Ainsi, au lieu d’être solidaires avec les résistants contre le fanatisme, nous contribuons, et avec quelle désinvolture !, à la tentative des fondamentalistes de saboter la mixité culturelle et le « vivre-ensemble ». On nous rétorque que ces résistants musulmans ne sont pas représentatifs. Oui, c’est vrai. Pas plus que ne l’étaient les résistants français ou belges au début de l’Occupation. Sommes-nous pour autant obligés de les mépriser et de les haïr, comme ont été haïs les résistants par les partisans de Pétain qui lui avait, à l’époque, une authentique légitimité ? Nous avons délibérément choisi de défendre les musulmans les plus rétrogrades contre ceux qui luttent pour instaurer une citoyenneté affranchie de la tutelle totalitaire ; nous avons soutenu ces obscurantistes dans leur haine et nous les avons accompagnés dans leurs stigmatisations des résistants dans une lutte dont les démocrates et les femmes non voilées sont les premières victimes. Et pourquoi ? Parce que nous avons décidé que les musulmans étaient les nouveaux damnés de la Terre, et qu’il était donc de notre devoir, à nous les membres du camp du Bien, de pourchasser les brebis galeuses musulmanes, traîtresses à leur communauté. La violence avec laquelle une grande partie d’entre nous veut faire taire des gens de bonne foi qui critiquent l’islam rappelle les anathèmes que nous jetions à ceux qui jadis osaient contester le régime soviétique. Décidément, nous avons l’imprécation et l’excommunication chevillées au cerveau reptilien...

    Si les musulmans d’Europe constituent une espèce menacée, cela signifie qu’ils sont incapables de faire du mal à autrui ? Est-ce une forme de déni de la réalité ? 

    Si, ils sont capables de faire le mal, mais ce « mal », disons-nous, a une légitimité : elle est la réponse au mal que nous leur avons infligé avec la colonisation, et que nous continuons à leur infliger avec notre « néocolonialisme libéral ». Cette violence, disons-nous, est certainement excessive, odieuse, tout ce que l’on voudra, mais elle n’est en fin de compte que la réaction d’opprimés rendus fous par un Occident oppresseur : en face des horreurs djihadistes, il y a l’horreur plus déterminante du monde globalisé ultralibéral dans lequel nous, les Occidentaux, avons enfermé les musulmans. Il faut lire Alain Badiou, intarissable obsessionnel sur ce capitalisme mondialisé, cause unique de tous les maux de la Terre[4], et d’autres idéologues de la même chapelle. En réalité, cette vision témoigne de notre paternalisme, de notre mépris envers une population que nous regardons comme infantile : car en nous accusant d’être des dominants, nous nous proclamons seuls sujets, et nous ravalons nos « dominés » au rang d’objets incapables d’autonomie jusque dans leur violence que nous réduisons à des « réactions ». C’est vrai pour les musulmans de France, c’est vrai pour l’ensemble du monde musulman que nous regardons comme une espèce de gigantesque Clichy-sous-Bois. Le terrorisme ne serait en fin de compte qu’une amplification des délits de certains jeunes de banlieue.

    Cette problématique nous ramène souvent aux Juifs. Les musulmans connaîtraient le même sort que les Juifs durant les années 1930 et les Juifs, quant à eux, seraient devenus « les boucliers, les tirailleurs de la politique impérialiste française et de sa politique islamophobe » ? Comment ces glissements obsessionnels s'opèrent ? 

    C’est une sottise évidemment ! En réalité, cette idée que les musulmans connaîtraient le même sort que les Juifs pendant les années 1930, est le fait des gens qui ne connaissent pas cette époque. Bien sûr, il est toujours possible de relever des ressemblances entre deux moments d’histoire, mais il y a une différence entre distinguer certaines analogies, et de carrément établir des similitudes. Dans l’entre-deux-guerres, voit-on des Juifs contester radicalement les valeurs laïques occidentales ? Et d'autres commettre des attentats au nom de la Torah ? On parle beaucoup d’une Europe gangrenée par une islamophobie qui se serait substituée à l’antisémitisme de jadis. Certes, le racisme sévit en France ou en Belgique comme partout ailleurs dans le monde, mais face au terrorisme, on peut dire que les populations française, belge, anglaise ou allemande sont restées, jusqu’ici en tout cas, d’une grande dignité. Et, heureusement, s’il y a eu certaines mosquées taguées et de nombreux propos racistes sur les réseaux sociaux (mais il y en a autant sinon plus sur les Juifs), il n’y a eu, jusqu’à présent, aucune manifestation à caractère raciste ni « ratonnades » comme il y en eut en 1961 à Paris. Assurément, cette conduite n’est finalement que conforme aux valeurs que nous prétendons porter, mais pourquoi tant des nôtres passent-ils leur temps à parler d’un effroyable racisme antimusulman structurel, gouvernemental même, alors que, contrairement à ce que veulent faire croire le CCIF ou les Indigènes de la République, ce racisme n’est nullement d’État (pas plus que ne l’est, d’ailleurs, l’antisémitisme). Au contraire, de peur de passer pour islamophobes, les autorités gouvernementales françaises (et belges, et anglaises et allemandes, d’ailleurs), non seulement ne font jamais d’amalgames, mais elles s’abstiennent systématiquement, après chaque attentat, de même citer les mots d’islamisme et de terrorisme. Après l’attentat du 22 mars 2016, par exemple, Charles Michel n’a prononcé aucun de ces deux termes. Ceux que l’on entend souvent c’est : « Vous n’aurez pas ma haine », et on allume des bougies et dépose des fleurs et des peluches sur les lieux de l’attentat.

    Faut-il dès lors s’étonner lorsqu’Edwy Plenel accuse Charlie Hebdo de « déclarer la guerre aux musulmans » pour avoir publié une caricature de Tariq Ramadan ? 

    Je pense que Plenel a un peu pété les plombs. Voyez l’évolution. Il a commencé par décider que TOUS les musulmans étaient religieux – et les a assignés dans une mono identité religieuse exclusive (vous avez dit « padamalgam » ?), en l'occurrence sacrée (hors de l'islam point de salut). Dès lors, se moquer du Prophète, c’était insulter tous les musulmans, à la fois en bloc et individuellement. De là, il a considéré Tariq Ramadan comme représentant de tous les musulmans de France, de Suisse, de Grande-Bretagne, de Belgique ; et, par glissements progressifs, il l’a en quelque sorte sacré nouveau prophète. Par conséquent, se moquer du nouveau prophète, c’est se moquer de TOUS les musulmans français, suisses, anglais, belges – et, donc de l’islam. Troisième étage de la fusée : Plenel étant le thuriféraire du nouveau prophète, se moquer de Plenel revient à se moquer de Ramadan, donc de l’islam. Il est dès lors évident que se moquer de Plenel, c’est indubitablement « déclarer la guerre aux musulmans ». CQFD. Ce garçon a besoin d’un peu de vacances.

     

    [1] « Que faire face à la montée de l’islamophobie en France », Le Débat Yahoo.fr : Clémentine Autain vs Elisabeth Lévy : https:// www.youtube.com/watch?v=f2whco_EOfA

    [2] Elle compte tout de même près d’1,7 milliard d’individus sur une population mondiale de 7 milliards 440 millions, soit environ 23 % des humains.

    [3] Pierre Tevanian, « Le ver et le fruit », Les Mots sont importants : http://lmsi.net/Le-ver-et-le-fruit.


    [4] Voir notamment Alain Badiou, Notre mal vient de plus loin. Penser les tueries du 13 novembre, Paris, Fayard, 2016 : 42 mentions du capitalisme sur les 63 toutes petites pages que compte ce livre consacré aux tueries du 13 novembre... 


     
     

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    http://www.respectzone.org/fr/
    • Par wladimir zandt - 20/11/2017 - 10:58

      Bonjour,

      mon interview dans vos studios était accompagné par Dominique LEVY, une véritable journaliste, interview que je communique au monde entier.
      Mais ce que je vivais en 2003 a beaucoup changé, car, comme le disais, je suis un résilient...en attente de ma nationalité américaine...Las de vivre dans cette Europe antisémite...Les Musulmans ne sont pas les seuls fautifs.
      Car lorsque je me suis marié à 69 ans avec Manou, elle a perdu tous ses "amis"...car quelle honte...une Bretonne mariée à un Juif !

      http://perla.zandt.free.fr/Audiogallery.htm

      Disponible pour témoigner une fois de plus,
      Chalom à tous
      Wladimir