Antisémitisme et racisme

Affaire Meklat : Des propos orduriers aux conséquences politiques lourdes

Mardi 28 Février 2017 par Smaïn Laacher, Professeur de sociologie

Dans une une tribune publiée dans Le Monde* ce vendredi 24 février 2017, le sociologue Smaïn Laacher explique que les Tweets antisémites, racistes, misogynes et homophobes du jeune chroniqueur Mehdi Meklat relèvent non seulement de l'offense mais aussi du préjudice.

 

Il y a quelques mois, j'ai décidé d'être définitivement “Mehdi Meklat” sur Twitter. D'être moi. J'ai tué Marcelin Deschamps, ce personnage que j'exècre. " Autrement dit, Mehdi Meklat se transforma en une créature maléfique qu'il a baptisée Marcelin Deschamps mais qu'il a fini par ne plus supporter. Etrange ressemblance avec le héros du célèbre roman de Robert Louis Stevenson, L'Etrange Cas du docteur Jekyll et de M. Hyde. Hyde tue Jekyll (est-ce peut-être l'inverse ?). Mais cela reste un roman. Une œuvre esthétique donnant prise à l'interprétation psychanalytique.
Nous ne sommes plus du tout dans la même configuration avec Mehdi Meklat, qui a déversé sur Twitter, sous le pseudonyme de Marcelin Deschamps, pendant des années, des propos violemment racistes, antisémites, sexistes et homophobes. Il est dans le monde social (et les réseaux sociaux en font partie). Il nous dit : " Ces outrances n'ont rien à voir avec moi. " C'est trop facile. Bien entendu, et cela ne doit faire l'ombre d'aucun doute, ces propos ont à voir avec leur producteur, même lorsque celui-ci se cache sous un pseudonyme. Ce qui a été publié sur les réseaux sociaux par " Marcelin Deschamps " n'exonère en rien Mehdi Meklat des responsabilités qu'il a prises en toute connaissance de cause. Ne se dit-il pas " journaliste " ? Sa responsabilité morale est indéniable et absolue. Il a agi librement et il a été lui-même la cause de ses actions, en particulier en proférant ses très nombreuses insultes sordides visant explicitement des populations définies par leurs caractères physiques et biographiques supposés immuables (confession, orientation sexuelle, genre, etc.).attentat sans victime

Après tout, nous aurions parfaitement pu concevoir une irresponsabilité de l'action de ce " journaliste " si ses actions envers la société n'avaient affecté personne d'autre que lui-même. Mais ce n'est pas le cas puisqu'ils ont été très nombreux à avoir fait part de leur indignation, horrifiés que de tels propos puissent avoir cours pendant si longtemps sans réaction de journalistes, des pouvoirs publics et de la justice. Comme s'il suffisait de dire  que, " à travers Marcelin Deschamps, je questionnais la notion d'excès et de provocation " pour se faire excuser de mener une telle expérimentation.
L'" excès " et la " provocation " n'ont nullement besoin d'être " questionnés " à l'aide de cette procédure. D'ailleurs, ces deux manières d'être, qui en réalité n'en font qu'une, ont, sur la Toile et quelques médias papier, un espace illimité pour se déployer quasiment sans frein d'aucune sorte. Quels sont les impératifs pédagogiques qui nécessiteraient d'y apporter ce type de contribution nauséabonde ? Ce à quoi n'a pas réfléchi l'auteur (réel et fictif), c'est que son acte inlassablement répété pendant trop longtemps n'a pas seulement offensé nominativement des personnes et des groupes (" Faites entrer Hitler pour tuer les juifs "" Vive les PD vive le sida avec Hollande "" Je crache des glaires sur la seule gueule de Charb et tous ceux de Charlie Hebdo ", etc.), il a aussi porté préjudice à des individus particuliers.

L'offense est un attentat sans victime car on ne peut identifier celle-ci sous la forme concrète d'un corps et d'un nom (on peut offenser Dieu mais en aucun cas celui-ci ne peut être une victime). En revanche, nous sommes bien, dans le cas de Mehdi Meklat, alias Marcelin Deschamps, dans l'ordre du préjudicequand les discours de haine sont indissociablement des appels à la persécution, à la mort et à l'exclusion violente de la communauté nationale, voire tout simplement le refus explicite pour certains d'appartenir à une commune humanité.adeptes de la " théorie du complot "

Il faut le rappeler, encore et toujours, la liberté d'expression n'empêche nullement la commission de préjudices qui peuvent être sanctionnés par le droit. Et cela est si vrai qu'il existe des lois nationales et internationales (que l'on soit favorable ou non à la loi en ce domaine) qui précisent que " la liberté d'expression ne peut être utilisée pour promouvoir le non-respect des droits de l'homme ". Les médias électroniques ne doivent pas échapper à cette contrainte à la fois morale et juridique. Mehdi Meklat n'est pas sans savoir, en tant que " journaliste " familier des réseaux sociaux, que son propos n'a rien de confidentiel. Bien plus, la répétition a banalisé l'injure, le discrédit et la haine des uns pour les autres ; elle a, c'est la nature même d'Internet, multiplié à l'infini, en un clic, le message, c'est-à-dire, au sens strict, le geste consistant à livrer le " contenu d'une communication faite à quelqu'un ". Il n'est pas difficile d'imaginer qui est ce " quelqu'un " : ce sont ces centaines de milliers de personnes plus ou moins intellectuellement fragiles, peu assurées dans leur discrimination entre la rumeur, la fausse information et la vérité empiriquement fondée et vérifiée.

C'est aussi sans compter sur cette armée de croyants adeptes de la " théorie du complot " qui, obsessionnellement, sont à la recherche des " vérités partagées ", quand ces essentialismes anthropologiques ne sont pas, pour eux, les " preuves " qui restaient enfouies dans leur inconscient ; celui-ci étant infiniment plus puissant et plus résistant que des préjugés. Aucune preuve rationnelle n'est à même de les convaincre de quoi que ce soit. Parmi ces publics " captifs " se trouvent de nombreux collégiens, lycéens et étudiants. Il n'y a donc aucune difficulté à imaginer les dégâts politiques que peuvent produire ces propos orduriers vidés à longueur de journée sur des réseaux sociaux faisant office d'espace de production de la vérité ultime. Avec cette extraordinaire garantie : voir sans être vu ; être manifeste en restant secret.

Le risque, qui n'est plus théorique aujourd'hui, est le suivant : celui de prendre les mots pour les choses ; à considérer comme réelles des choses qui n'existent pas. Et quand cette folie s'installe, les mots, au lieu de nouer des liens entre les personnes et les groupes, marquent une déchirure profonde et pour longtemps du lien social. Qu'on ne s'y trompe pas. Les discours sur les réseaux sociaux ne sont pas des phénomènes extérieurs au monde social. Les discours racistes, antisémites, sexistes, islamophobes et homophobes ne portent pas sur la réalité. Ils en font partie.

*http://www.lemonde.fr/idees/article/2017/02/23/affaire-mehdi-meklat-des-...


 
 

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http://www.respectzone.org/fr/
  • Par BRUMBERG PIERRE - 8/03/2017 - 14:50

    oui mille fois ce mecton et ceux qui le promeuvent doivent être poursuivis en justice et condnmanés à de lourdes amendes avec publication des condamnations dans la grande presse quotidienne nationale