Décès

Mort de la philosophe hongroise Agnes Heller

Jeudi 25 juillet 2019 par Philippe Despoix – Le Monde

Initiatrice de l’école dite de Budapest, courant critique du socialisme, figure de la dissidence communiste et opposante au régime de Viktor Orban, l’intellectuelle hongroise est morte le 19 juillet, à l’âge de 90 ans.

Agnes Heler

C’est en 1947, après avoir échappé de peu au génocide nazi, qui fit disparaître une partie de sa famille, qu’Agnes Heller, née le 12 mai 1929 et morte le 19 juillet, commence ses études à l’université de Budapest et opte pour la philosophie. La rencontre avec le grand maître marxiste d’alors, Georg Lukacs, est fulgurante. Elle entreprend un doctorat sous sa direction en 1953, devient son assistante et commence à enseigner en 1955. Témoin du gouvernement réformateur d’Imre Nagy, auquel participe Lukacs, et du soulèvement populaire écrasé par les Soviétiques, Heller est exclue du Parti communiste, puis de l’université en 1958, et ne pourra reprendre ses recherches qu’en 1963, à l’Institut de sociologie de l’Académie des sciences.

Elle initie alors les rencontres du cercle d’élèves de Lukacs, qui sera connu sous le titre d’école de Budapest et où, avec ses collègues et amis György Markus, Mihaly Vajda et Ferenc Feher, elle croisera anthropologie philosophique, théorie du langage, phénoménologie, sociologie et esthétique. Renouvelant la théorie critique de la société, ils déconstruiront de manière multiple le paradigme marxien de la production matérielle. Heller devient alors une des figures majeures du courant « marxisme humaniste réformateur » qui se déploie en Europe de l’Est.

Exilée en Australie

A la suite de ses travaux sur Aristote et l’ethos antique, puis sur l’homme de la Renaissance, elle oriente sa réflexion vers la reproduction quotidienne comme lieu par excellence du social – s’éloignant de la philosophie tardive de son maître sans pour autant renouer avec le romantisme révolutionnaire qui avait caractérisé sa jeunesse. Elle esquisse là l’idée d’une imbrication fondamentale des rationalités matérielles, symboliques et morales plus large que le changement de paradigme centré autour de la seule communication langagière plus tard proposé par Jürgen Habermas.

Les positions proréformatrices de Heller et de ses amis devinrent de plus en plus intenables à partir de l’intervention soviétique contre le « printemps de Prague », en 1968. Après la mort de Lukacs, en 1971, leur groupe est marginalisé par le pouvoir hongrois, menant à la dispersion de la majorité des membres de l’école et à l’exil de Heller en Australie à partir de 1977.

Pendant cette période, Heller développe l’idée d’une défense de « besoins radicaux » libérés de la seule contrainte de la reproduction quotidienne pour reformuler une théorie des valeurs et de leur mise en débat. Parallèlement, elle approfondit avec son mari, Ferenc Feher, une critique interne du « socialisme réellement existant » en tant que « dictature sur les besoins » incompatible avec toute forme de démocratie (Pour une philosophie radicale, Le Sycomore, 1979, et Marxisme et démocratie, Maspero, 1981).

Ambivalence de l’héritage européen

Depuis son exil australien, Heller publie essentiellement en anglais et sera nommée, en 1986, à la chaire d’Hannah Arendt de la New School for Social Research à New York. Ses travaux tournent autour de la défense impérative de la pluralité des valeurs, interrogent les antinomies irréductibles de la modernité, ainsi que le nécessaire fondement éthique (kantien) de toute politique démocratique. Prônant une vérité du dissensus, elle s’intéresse au lien entre l’éthique sociale et les formes de justice attentives au développement des potentiels créatifs et politiques de chaque citoyen, mais aussi aux questions esthétiques – le comique entre autres.

Revenue à Budapest ces dix dernières années, Heller devint l’une des critiques les plus farouches du premier ministre Viktor Orban. Elle évoquait à propos des évolutions autoritaires récentes un phénomène de « reféodalisation » et, sensible au problème des réfugiés, mettait en garde contre les fantômes « ethnico-nationalistes » minant l’Europe.

Invitée à Paris à la fin 2018, Heller insistait sur l’ambivalence de l’héritage européen, riche de ses idéaux humanistes et démocratiques, mais aussi porteur des horreurs colonialistes et génocidaires. Un prudent scepticisme semble planer sur ses dernières positions : suggérant que l’élimination de l’aliénation, même si elle est désirable, reste impossible, elle demandait si « l’espoir n’est pas, en définitive, une passion aussi triste et néfaste que la peur ». L’antidogmatisme et le rationalisme à la fois utopique et pragmatique de cette rare femme philosophe resteront comme l’une de ses empreintes dans l’époque. Ce 19 juillet, elle n’est plus revenue d’une baignade dans le lac Balaton.


 
 

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