Strabismes

Le meilleur oulpan

Mardi 3 juillet 2018 par Noémi Garfinkel
Publié dans Regards n°886 (1026)

Ceux que leur mère a tirés du lit le samedi matin pour aller au Talmud Torah vous le diront : à leur époque, la télé câblée n’existait pas, et la vie offrait peu d’options pour apprendre l’hébreu. Par les cours du soir, la méthode Assimil, ou pour les plus chanceux, un séjour dans un kibboutz, ça prenait entre deux et dix ans de maîtriser la langue, selon qu’on veuille débattre de sujets profonds avec un autochtone ou qu’on se contente des rudiments nécessaires à sa survie (demander son chemin et commander une assiette de falafels bevakacha).

En 2015, l’équivalent télévisuel des Tables de la Loi est apparu sur Netflix : la série Fauda révolutionne le petit monde des certitudes et nous plonge d’un côté dans le quotidien d’agents spéciaux des forces israéliennes parlant arabe et se faisant passer pour des Arabes pour mieux infiltrer les milieux terroristes, et de l’autre, dans celui de djihadistes palestiniens qui, comme les personnages israéliens, ont des familles, des sentiments, des idéaux, des doutes et des nuances. Outre son écriture, sa façon de mettre en scène et de filmer ce qui oppose et rassemble les deux camps, Fauda brille par sa capacité à mettre en avant et l’arabe et l’hébreu tout au long de ses épisodes.

Grâce à Fauda, les deux langues rentrent dans les oreilles et n’en sortent pas. Plus dynamique qu’un cours académique, donnée par des profs ultra virils qu’on a envie d’appeler par leur prénom, la méthode a tout pour plaire. Seul bémol : bien que les étudiants soient dispensés d’examens, ils sont soumis à une pression inhumaine à chaque leçon, dont ils ne savent jamais s’ils vont en sortir en larmes, les ongles rongés jusqu’au coude, ou les deux.

« Abu Ahmad mat » et « Pantèr mat » sont sans doute les mots les plus prononcés au cours de la première saison. « Abu Ahmad est mort, La Panthère est morte ». Ce n’est certes pas la phrase qu’on peut facilement caser dans les conversations de tous les jours, mais un jour, c’est sûr, ça servira.

Akh, pluriel akhim : frère(s). La série dépeint sans retenue les liens qui unissent les hommes dans chaque camp. Aussi déterminés et dévoués à leur cause, pris dans l’étau de la violence et de la clandestinité, ils communiquent peu avec leurs familles respectives quand ils en ont ou qu’elles n’ont pas été tuées par la partie adverse. Que reste-t-il à ces hommes ? Leurs frères d’armes, avec qui ils vivent, dorment (peu), s’entraînent au combat (beaucoup), se prêtent leurs femmes (pas hyper officiellement), pleurent et s’engueulent.

Il paraît que pour bien apprendre une langue étrangère, il vaut toujours mieux commencer par les gros mots. A ce titre, Fauda (littéralement « chaos » en arabe), propose un chapelet infini de jurons et insultes, en arabe comme en hébreu, facilement utilisables en cas de contrariété majeure, à la maison ou au travail, et sans crainte d’être compris par ses enfants ou ses collègues. 


 

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