Livres

Lire la voix de Simone Veil

Mardi 24 décembre 2019 par Ghis Korman – The Times of Israël

Après avoir, en tant qu’artiste invité, fait entrer l’indicible au Panthéon, le cinéaste David Teboul nous donne en partage, à travers un livre minutieusement pensé, le témoignage recueilli au plus près de celle que Jean d’Ormesson décrivait comme « une grande dame d’autrefois dont la dignité et l’allure imposaient le respect ».

 

Dans cet ouvrage qui lui ressemble, elle raconte l’enfance niçoise, l’arrestation, la déportation, le difficile retour des camps, l’indifférence, le désir de vivre, les combats politiques et l’immarcescible empreinte du camp.

Times of Israël : Le livre est le fruit d’une rencontre et d’une amitié improbables, d’une histoire d’amour pudique et d’une promesse…

David Teboul : Improbables, en effet, en tout cas au départ, mais je n’aime pas beaucoup l’expression « amour pudique » : c’est une histoire d’amitié sincère, intime et légère. Légère car étrangement, même si nous parlions beaucoup de la déportation, avec Simone, ce n’était jamais pesant. Simone marquait de la distance face aux choses : elle avait vécu et vu tant d’atrocités qu’elle avait une forme de retenue.

Serez-vous alors d’accord avec l’expression « livre-voix » dont on est tenté de gratifier le livre, tant il invite à une expérience synesthésique inattendue sollicitant également l’ouïe du lecteur ?

Complètement.

Je suis vidéaste et j’ai voulu donner à entendre Simone Veil.

Entendre quelque chose d’intime qui ne passe pas par le filtre de l’écriture. C’est une parole sans artifices.

Pour son entrée au Panthéon, j’ai proposé que l’installation soit sonore. Je ne voulais pas que son visage apparaisse à l’intérieur du monument. Je voulais que sa voix soit entendue. Qu’elle le soit aussi à l’extérieur, dans tout le quartier et au-delà, dans les rues périphériques.

Elle m’avait dit : « J’espère que vous ferez quelque chose de tous ces moments que nous avons passés ensemble ». Le livre est la promesse que je lui avais faite. Il est, lui aussi, conçu pour être entendu. Ce n’est ni un livre de commentateur ni un essai sur Simone Veil. C’est un livre à la première personne dont je suis le déclencheur, celui qui a enregistré la voix, tenté de la faire partager et maintenant, de la faire lire. L’écriture instaure une distance. Ce récit l’abolit.

La tradition juive rappelle le nom d’un disparu pour honorer sa mémoire. Le livre est dédié à Albert Bulka, le plus jeune des enfants d’Izieu.…

Simone Veil n’a jamais accepté la façon dont les nazis ont, jusqu’à la fin, déporté des enfants tout en sachant pertinemment que pour eux, la guerre était perdue. Le statut des enfants dans les camps l’a toujours particulièrement choquée. Elle m’en parlait souvent. Le convoi 71 avait à son bord cinq cents personnes, dont Simone Jacob, sa mère Yvonne, sa sœur Madeleine et trente-quatre des enfants raflés à la Maison d’Izieu. Albert Bulka avait quatre ans. Il a été assassiné dès son arrivée à Auschwitz. Le processus d’extermination a produit tant d’indifférenciation qu’il m’a paru important de l’incarner dans ce livre à travers le nom de cet enfant.

Pourquoi avoir doté le titre de votre livre du doux et rimbaldien
« aube » ?

Rimbaud parle en effet des « camps de l’ombre » (ndlr : Aube, 23e poème des Illuminations) mais ce n’est pas ma référence. Elle est ailleurs, dans une question que je n’ai jamais posée à Simone Veil. J’en ai pris conscience alors qu’elle était moins présente et qu’il était trop tard. À quoi pouvait-on penser quand on avait dix-sept ans et que l’on se réveillait dans le camp à l’aube ? C’est dur, la nuit, dans le camp. C’est l’angoisse de la mort, les cauchemars, les rêves. Et le matin ? En tant qu’artiste invité au Panthéon, l’idée m’est immédiatement venue de proposer que toute la cérémonie repose sur l’aube, sans que je puisse vraiment savoir pourquoi.

Peut-être parce que l’aube est aussi une promesse, pour reprendre les mots de Romain Gary que j’aime beaucoup.

Pour tenter de transmettre l’indicible, j’ai refusé les images dont nous sommes submergés. J’ai voulu que cette mémoire, tous ces corps d’hommes, de femmes et d’enfants, entrent au Panthéon et que le son de l’aube à Birkenau pénètre les murs de ce monument de la République. J’en ai fait la minute de silence. Birkenau, juin 2018, cinq heures du matin : une aube que le chant des oiseaux rend encore plus angoissante.

Quand le président Macron est entré, accompagné des membres du gouvernement, de la famille et des enfants, les portes du Panthéon se sont refermées et à l’intérieur, chacun a pu écouter la nuit à Birkenau. Les portes se sont ensuite ouvertes et ce son est allé jusqu’au Jardin du Luxembourg. Simone Veil était présente dans tout le quartier grâce aux micros qui diffusaient sa voix. Le son a introduit le sentiment de sérénité que je voulais insuffler à cet hommage.

Les pages de l’ouvrage, confiées à un graphiste réputé (Bruno Monguzzi), ont été pensées, apprend-t-on, « ligne à ligne ». Pourquoi une attention si scrupuleuse a-t-elle été accordée à la forme ?

Je voulais un bel objet, pas un beau livre. On ne lit jamais les beaux livres, on les ouvre une fois et on les range dans la bibliothèque. Je voulais qu’on puisse le lire facilement. Simone Veil n’était pas une intellectuelle, elle parlait très simplement. Il fallait un livre léger, qui ne soit pas dans le sacré.

Elle n’était pas dans la sacralisation des choses. Il était primordial pour moi de travailler avec un graphiste capable de comprendre le lien entre le son, la voix et les photographies présentes dans le livre, afin de donner une forme à cet ensemble. Il ne fallait surtout pas être dans le fétichisme du livre. Je n’aime pas quand on est « chichiteux » avec la Shoah, fût-ce pour de bonnes raisons. Le livre devait ressembler à Simone Veil qui était belle à l’intérieur et à l’extérieur. Il devait aussi ressembler à la promesse que je lui avais faite et à l’intimité de notre lien qui est certainement l’un des plus beaux que j’aie eu la chance de vivre.

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David Teboul, Simone Veil, l’aube à Birkenau, Les arènes, 288 pages, 20 €


 
 

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