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Voyage en Galicie orientale et en Bucovine

Mercredi 4 juillet 2018 par Jacqueline Pollak

Début juin dernier a eu lieu un voyage en Galicie orientale et en Bucovine organisé par l'association culturelle juive Valiske. Un voyage de la mémoire dans une région qui a été un des théâtres de la Shoah par balles et qui fait aujourd'hui partie de l'Ukraine. Jacqueline Pollak, qui y était, nous fait part de ses impressions.

Synagogue de Jovka (Zolkiew)

On a beau avoir tout lu, tout vu, tout entendu sur la Shoah par balles et la Shoah tout court en Ukraine, voir les lieux en Galicie et écouter les descendants des victimes vous laisse stupéfait et accablé.

En Galicie, 500.000 Juifs furent pour la plupart soit fusillés au bord de fosses communes, soit annihilés à Belzec. De Lviv (Lwow) à Czernowitz, de shtetl en shtetl, en passant par Jovka (Zolkiew), Brody, Drohobytch, Stryi, Bolechow, Stanislawow (Ivano-Frankivsk), Kolomyia et Boutchatch, des rabbins ou de simples fidèles nous racontent le martyre de leur shtetl, nous disent combien s'y trouvaient de Juifs en 1940, les ghettos où ils ont été cloîtrés, combien ont été exécutés par balles, dans combien de fosses communes et où. Ces fosses, innombrables, sont toujours là, dans les cimetières ou les forêts, lieux de mémoire où on a récité le kaddish.

Exemple : Kolomyia, 45.000 habitants, dont 30.000 Juifs, 18 synagogues et 30 oratoires. Les nazis ont installé dans le shtetl trois ghettos où ont séjourné 96.000 personnes ; 46.000 ont été déportées à Belzec et 50.000 fusillées dans les bois. Exemple encore, Stanislawow (Ivano-Frankivsk). En 1940, on y trouve 82.000 habitants juifs (dont 50.000 étaient des réfugiés venus d'Allemagne et d'Autriche après 1933) et 32.000 non-Juifs. La création d'un ghetto entraîne l'arrivée de dizaines d'autres milliers de personnes. Il n'y a eu que 150 survivants auxquels s'ajoutèrent, après 1945, 2.500 personnes qui de gré ou de force avaient passé ces années en URSS. A la chute du communisme, 90% de ces survivants choisirent d'émigrer à l'Ouest.

Les mêmes massacres ont eu lieu dans chaque ville et shtetl. Des milices nationalistes ukrainiennes ont énergiquement aidé les nazis à commettre leur épouvantable tâche, avec la complicité d'une bonne partie de la population ukrainienne. Et quand ils n'ont plus trouvé de Juifs vivants, les mêmes Ukrainiens ont exterminé les habitants polonais, puis les Arméniens.

Témoins de la grandeur d'une civilisation perdue

Aujourd'hui, il reste des cimetières, nostalgiques, poétiques, parfois gigantesques, plus ou moins à l'abandon ; des communautés juives microscopiques dont la synagogue est parfois sans rabbin ; et des fosses communes.

Pourtant, pour qui veut bien regarder, on y découvre aussi les témoignages de la grandeur d'une civilisation disparue, plus complexe que ce que voudraient nous faire croire les clichés sur les misérables shtetls hassidiques d'une Galicie arriérée.

En témoignent des synagogues qui, même en ruine, affichent encore leur taille gigantesque et leur beauté, et aussi les jolies maisons bourgeoises que l'on peut admirer au cœur de ces shtetls. Les grandes villes comme Lviv et Czernowitz ont fière allure avec leur imposant patrimoine architectural austro-hongrois qui appartenait en partie à une population juive très nombreuse. C'est que Vienne a offert à ses minorités des possibilités d'éducation et l'accès à un large éventail de professions. Même si la misère restait bien partagée, les commerçants petits et grands étaient nombreux comme dans la famille galicienne de Daniel Mendelsohn ; les avocats, et les médecins juifs l'étaient aussi, ne citons que le très réputé hôpital Rappoport de Lwow. Surtout une intelligentsia a émergé, si nombreuse qu'il est difficile aujourd'hui de compter les écrivains, les artistes, les personnalités politiques, les intellectuels, les penseurs ; ils s'exprimaient en yiddish, en hébreu, en allemand, en polonais. Pour n'en citer que quelques-uns, la Galicie et la Bucovine ont vu naître Shmuel Yoseph Agnon, Aharon Appelfeld , Bruno Schultz, Paul Celan, Emmanuel Ringelblum, Simon Wiesenthal, Joseph Roth, la famille Freud...

Sur le plan religieux, c'est aussi en Galicie qu'a vécu le célèbre Baal Shem Tov, le Maître du Bon Nom, fondateur du hassidisme. Mais les tsadikim avaient de la concurrence. De Lwow à Czernowitz, tous les courants du judaïsme étaient représentés : le hassidisme, l'orthodoxie, le judaïsme réformé, le sionisme, le bundisme, l'assimilationnisme ou encore, plus tard, notamment chez des hassidim, l'adhésion au communisme.

Les Galitzianers n'étaient donc pas les plus arriérés des Juifs de l'Est, en dépit de leur mauvaise réputation qui remonterait à la rivalité entre mitnagdim litvaks et Galitzianer supposés tous hassidim. D'ailleurs, les brillants intellectuels de Lwow étaient fiers d'être galiciens et il y avait de quoi.

A la question « quelles sont aujourd'hui les relations entre les Juifs et les Ukrainiens ? », la réponse fut « normales pour le moment, mais l'avenir est incertain, le cauchemar pourrait recommencer ». Notre groupe a d'ailleurs vécu lui-même deux incidents antisémites, dont l'un avec salut hitlérien. Pour faire bonne mesure, ajoutons que le Premier ministre ukrainien, Volodymyr Hroïsman, est un Juif qui affiche sa religion et qu'il existe d'importantes communautés juives dans l'Ukraine de Kiev, à Kiev, Odessa et ailleurs.

Face à un passé tragique et à un avenir problématique, notre voyage en Galicie fut émouvant, mais aussi passionnant, instructif et fondamental pour la connaissance de notre histoire.


 
 

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  • Par VIVODTZEV - 11/07/2018 - 11:50

    J'ai fait ce voyage avec Jacqueline. Cet article est tellement bien écrit que je peux le lire et le relire.