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Un voyage en Abyssinie juive

Lundi 17 décembre 2018 par Jacqueline Pollak

Les Juifs éthiopiens, leur histoire, leur situation présente, leur avenir, ce furent les thèmes principaux du voyage récemment organisé par l'association culturelle juive Valiske en Ethiopie. Jacqueline Pollak était du voyage.

Un couple de Falash Muras en face de la synagogue, Gondar, décembre 2018

135.000, c'est le nombre de Juifs éthiopiens (mieux connus sous leur nom ancien, mais péjoratif de Falashas) vivant aujourd'hui en Israël, arrivés au cours de vagues successives, principalement depuis 1980. 130 ou 135.000, c'est peut-être aussi le nombre de Juifs qui se trouvent toujours en Ethiopie, du moins selon l'estimation d'André Kosmicki, le concepteur et l'animateur de ce voyage, fin connaisseur des réalités éthiopiennes.

En 2005 déjà, une enquête du Jerusalem Post révélait la présence, dans le nord de l'Ethiopie, de dizaines de milliers de Falash Muras non recensés par les organisations juives.

Car c'est bien des Falash Muras qu'il s'agit, des Juifs qui se sont convertis au christianisme pour échapper aux persécutions, mais qui seraient nombreux à judaïser en secret. Certains les qualifient de marranes, d'autres, comme Israël, contestent cette appellation et les considèrent comme des chrétiens. La politique d'Israël à l'égard de ces candidats à l'immigration a beaucoup fluctué au fil du temps.

C'est à l'initiative de Menia Goldstein, président du CCLJ, qui participait au voyage, que notre groupe a eu le privilège de faire le point avec Micha Feldmann, l'homme clé de l'opération Salomon, 14.310 Juifs éthiopiens transportés d'Addis Abeba en Israël en 36 heures en 1991, à l'aide de 34 avions.

Aujourd'hui, à Gondar, capitale des Juifs d'Ethiopie, 8.000 personnes attendent de pouvoir immigrer en Israël, certaines depuis 18 ans, d'autres qui ont par exemple un frère militaire stationné sur le Golan. Pourquoi tant de difficultés pour 8.000 personnes ? La réponse de Micha Feldmann est précisément que ces 8.000 personnes ne sont probablement pas les dernières. Il faut donc établir des critères d'admission.

Une mère juive au moins sur six générations

La dernière décision d'Israël est d'admettre une partie de ces Falash Muras sur des bases humanitaires, mais à la condition que les candidats aient dans leur filiation ne fût-ce qu'une seule mère juive sur six générations. Une norme laxiste qui permettrait un regroupement familial avec les parents, la mère et les enfants, mais ne concernerait pourtant que 1.000 personnes. A Gondar, trois personnes concernées sur quinze ont reçu une invitation à une interview à l'ambassade d'Israël, première étape vers le voyage à Jérusalem.

Micha Feldmann explique qu'Israël craint que les Falash Muras ne forment des ghettos chrétiens, ce qui pourtant ne s'est pas produit jusqu'à présent. Par ailleurs, les olim éthiopiens s'engagent dans Tsahal comme les autres Israéliens, ce qui est également rassurant. Micha est partagé. Pour lui, il y a un problème si l'on accepte tous les Falash Muras, mais il faudrait faire en sorte de résoudre les cas tragiques.

Grand défenseur de tous les Juifs éthiopiens, quels qu'ils soient, André Kosmicki conclut en déclarant qu'en Ethiopie, nous avons affaire à un judaïsme vieux de 3.000 ans, que c'est le seul endroit de l'Afrique où le judaïsme a une existence historique et que le problème falasha ne finira jamais.

A Gondar, les fidèles de la synagogue sont parmi les victimes des hésitations israéliennes, malgré leurs efforts pour, par exemple, adapter leurs pratiques religieuses anciennes aux rituels rabbiniques.

C'est chez eux que nous allons assister et participer à l'office du Shabbat. L'office est émouvant tant la ferveur est grande, la cantillation dans la lecture de la Torah est magnifique, elle est de style européen. Les fidèles participent à l'office, hommes et femmes chantent ensemble, les femmes plus fort que les hommes. Trois hommes de notre groupe montent sur la bima pendant la lecture de la Torah pour dire les bénédictions. L'office est dit tantôt en hébreu tantôt en amharique, la langue parlée de la région. A la différence des synagogues de chez nous, les femmes sont assises au même niveau que les hommes et pendant la lecture de la Torah, aucun rideau ne nous empêche d'observer ce qui se passe sur la bima. La cérémonie se termine par de joyeux youyous.

Le rituel rabbinique est donc ici mélangé à des particularismes locaux importants et le rôle attribué aux femmes est particulièrement remarquable pour une société éthiopienne où la condition des femmes reste exécrable.

Les perspectives sont sombres pour ces fidèles qui semblent pourtant très juifs. Un millier de Juifs de Gondar devraient bénéficier du regroupement familial plus ou moins rapidement. Les autres devront attendre encore et encore un nouveau changement de la politique israélienne à leur égard.


 
 

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  • Par Unger - 17/12/2018 - 18:47

    Il est utile de rappeler ici que la Belgique, par l’intermėdiaire de Gutelman, alors directeur de la compagnie d’aviation ETA ,et avec la complicité de Jean Gol , a permis l’opération Moïse ( transfert via BRUXELLES de milliers de Juifs éthiopiens vers Israël !). La télévision israélienne a rendu récemment à Gutelman, aujourd’hui amnésique et en Israël, un vibrant hommage. Pour la petite histoire, l’opération Moïse a débuté à l’ Hôtel Ravenstein , à Bruxelles,par la rencontre entre un chef du Mossad et Gutelman.

  • Par Josee - 19/12/2018 - 11:58

    Bravo article indispensable à la compréhension du sujet qui donne envie d’approfondir ce thème voir même d’aller sur place. Merci

  • Par PIROTTE Raymonde - 19/12/2018 - 15:11

    Excusez moi Unger pourquoi écrivez vous "la complicité" de Jean Gol?
    Votre interprétation est bien "l'aide" de Jean Gol?.Peut être ai je tort mais "complicité" me paraît un peu péjoratif, non???

  • Par Unger - 19/12/2018 - 19:11

    Raymonde Pirottecomplicité
    nom féminin
    1.
    Participation à la faute, au délit ou au crime commis par un autre.
    Être accusé de complicité de meurtre.
    2.
    Entente profonde, spontanée entre personnes.
    synonymes : accord, connivence

    J’ai évoqué la connivence de Jean Gol avec le directeur de la TEA Gutelman

  • Par jacquin - 20/12/2018 - 9:58

    Merci pour cet article qui rend bien compte des blocages et accélérations de l'histoire contemporaine face à la grande histoire de la vie "spirituelle".
    Heureusement que jusqu'à présent et depuis plus de 15 ans , ces juifs éthiopiens regroupés dans quelques villes et sans réel travail , bénéficient de l'aide humanitaire de quelques associations.
    Certes la situation des "juifs éthiopiens" n'est pas simple mais avec tant de bonnes volontés affichées ,ne pourrait on pas cesser de complexifier le problème et faire maintenant quelques actions "dévéloppement durable"mêmes ponctuelles et pratiques pour améliorer leur quotidien économique en Ethiopie?