Mémoire

Une visite à Auschwitz sous le signe du dialogue interconvictionnel

Vendredi 1 juin 2018 par Nicolas Zomersztajn
Publié dans Regards n°884 (1024)

Le 26 avril 2018, Rudy Demotte, ministre-président de la Fédération Wallonie-Bruxelles, et 120 représentants des cultes et de la laïcité ont visité Auschwitz-Birkenau. Si cette visite devait favoriser la rencontre de l’Autre et le dialogue, elle a surtout permis aux participants de saisir la spécificité de l’extermination des Juifs d’Europe durant la Seconde Guerre mondiale.

Judenrampe d'Auschwitz-Birkenau

Sur le même sujet

    Depuis de nombreuses années, des enseignants, des élèves du secondaire et des responsables politiques se rendent à Auschwitz-Birkenau pour accomplir le devoir de mémoire et tirer les leçons de l’Histoire. C’est dans cet état d’esprit que s’est inscrit le voyage interconfessionnel à Auschwitz-Birkenau organisé le 26 avril dernier à l’initiative de Rudy Demotte, ministre-président de la Fédération Wallonie-Bruxelles. Plus de 120 représentants des cultes (juif, catholique, protestant et musulman) et de la laïcité y ont participé pour saisir la réalité de l’extermination des Juifs de Belgique durant la Seconde Guerre mondiale.

    Pour ce faire, la Fédération Wallonie-Bruxelles a décidé de privilégier la visite d’Auschwitz-Birkenau (Auschwitz II) où plus de 24.000 déportés juifs de Belgique ont été exterminés. « Face à la nécessité de faire un choix déterminé par la durée du voyage (une journée), nous avons choisi de le circonscrire au lieu le plus symbolique de la Shoah : Auschwitz-Birkenau », précise Philippe Plumet, chargé de mission à Démocratie ou Barbarie, la cellule de la Fédération Wallonie-Bruxelles habilitée à soutenir les établissements scolaires engagés dans un programme d’éducation à la citoyenneté, ouvrant large le champ d’action de l’éducation aux droits humains.

    Cette visite interconvictionnelle avait aussi pour objectif de favoriser la rencontre entre les différentes composantes religieuses et laïques de la société belge. N’est-ce pas un lieu mémoriel trop chargé symboliquement pour que cette rencontre se fasse sur des bases saines ? « C’est précisément parce qu’elle intervient dans un lieu d’horreur que chacun peut prendre conscience des conséquences que peuvent entraîner la haine, le racisme et l’antisémitisme », estime Albert Guigui, Grand rabbin de Bruxelles. « Non seulement cette visite nous a permis de mieux nous connaitre, mais elle a mis en exergue la nécessité de la rencontre et de la meilleure connaissance de l’Autre ».

    La visite a donc commencé par un trajet à pied menant les 120 participants de l’entrée d’Auschwitz-Birkenau à la Judenrampe (ou Alten Rampe), ce quai rudimentaire situé en rase campagne entre Auschwitz I et Birkenau, où les déportés juifs débarquaient du train et faisaient de suite l’objet d’une sélection. Etonnamment, quasiment personne ne visite cet endroit. Or, jusqu’à la mise en service en mai 1944 de la nouvelle rampe (Neue Rampe) à l’intérieur même de Birkenau, le déchargement des déportés et la sélection se faisaient exclusivement sur la Judenrampe. « Il était cohérent de permettre aux participants de ce voyage de visiter la Judenrampe, car c’est précisément ici que l’immense majorité des 25.000 déportés juifs de Belgique sont arrivés à Auschwitz-Birkenau », indique Frédéric Crahay, directeur de la Fondation Auschwitz.

    Dimension concentrationnaire et génocidaire d’Auschwitz

    Les 120 participants ont ensuite entamé la visite de ce lieu effroyable, où ils ont été divisés en six groupes pris en charge par des guides qui leur ont expliqué l’histoire et le fonctionnement de cet immense complexe abritant à la fois un camp de concentration avec ses baraquements et un centre de mise à mort avec ses chambres à gaz et ses fours crématoires. Cette double dimension, à la fois concentrationnaire et génocidaire, sème souvent la confusion dans les esprits. Pourtant, c’est précisément cette particularité qui fait d’Auschwitz-Birkenau le symbole de la criminalité du régime nazi dans sa globalité.

    Alberto Israël témoigne à Auschwitz-Birkenau

    Alberto Israël témoignant devant les représentants des cultes

    Avant d’atteindre l’endroit où ont été construits les chambres à gaz et les fours crématoires, les participants ont eu l’occasion d’entendre le témoignage d’un des derniers rescapés juifs d’Auschwitz-Birkenau : Alberto Israël. Arrêté en Grèce durant l’été 1944, il est arrivé à Auschwitz-Birkenau le 16 août 1944 alors qu’il n’avait que 17 ans. Le long de la nouvelle rampe, il a expliqué les conditions effroyables de son voyage depuis Athènes dans des wagons à bestiaux, son arrivée à Auschwitz-Birkenau et sa séparation brutale de ses parents : « J’ai vu ma mère me faire un signe. C’est la dernière fois que je l’ai vue », a-t-il raconté en pleurant. Il a compris dans les minutes qui ont suivi qu’il ne reverrait jamais ses parents lorsque des sonderkommandos lui ont dit qu’ils étaient déjà morts ! La visite s’est conclue par le dépôt d’une gerbe de fleurs par Rudy Demotte au nom de la Fédération Wallonie-Bruxelles sur le monument érigé entre les deux fours crématoires.

    Après cet instant solennel de souvenir, tous les participants se sont retrouvés dans une salle d’hôtel, située à quelques kilomètres d’Auschwitz-Birkenau. Il s’agissait de permettre aux participants de partager leur ressenti, leur mémoire et de s’interroger sur les mécanismes qui, à un moment donné, peuvent mener à la négation et à la destruction de l’être humain. C’est ici que s’est véritablement exprimée la particularité interconvictionnelle du voyage. Mais c’est aussi dans ce type d’échanges que des propos convenus et pétris de bons sentiments ont été tenus, chacun étant tenté d’affirmer sa volonté de lutter contre l’antisémitisme, de défendre les droits de l’homme et de combattre l’extrême droite.

    Professeur d’histoire contemporaine à l’Université de Liège et président du Conseil de la transmission de la mémoire de la Fédération Wallonie-Bruxelles, Philippe Raxhon avait déjà participé à plusieurs voyages de la mémoire, mais c’est la première fois que la dimension interreligieuse et interconvictionnelle transcendait sa visite. Le moment qui lui est apparu comme le plus important fut précisément celui des prises de parole des représentants des cultes et de la laïcité. « C’est lors de ce moment de partage des ressentis que la légitimité du voyage m’est apparue. Ils ont tous mis le doigt sur la dimension du crime contre l’humanité que revêt le crime de génocide, ainsi que sur le danger que cela puisse se reproduire un jour. Ils ont donc davantage mis en relief ce qui les rapproche que ce qui est susceptible de les éloigner. Loin d’une analyse théologique, ils ont tous fait part de l’effroi que tout individu doit éprouver, indépendamment de sa religion ou de son absence de religion. Ce qui signifie qu’il y a un terrain, effroyable, sur lequel un certain nombre de différences doit s’abolir, et ce, quelles que soient les conjonctures politiques ou les tensions existant entre les uns ou les autres. Il y a donc un espace, qui est celui de la mémoire, qui ouvre le champ au dialogue ». Il est dommage que seuls les représentants des cultes et de la laïcité aient pris la parole. Il aurait été judicieux de faire circuler la parole auprès des participants qui souhaitaient exprimer ce qu’ils ressentaient. La dimension interreligieuse et interconvictionnelle aurait alors pris tout son sens.

    Le plus grand cimetière juif au monde

    Mais au-delà des rencontres et des échanges, les 120 participants ont-ils vraiment saisi la dimension génocidaire d’Auschwitz-Birkenau ? Possédaient-ils les connaissances suffisantes pour prendre la mesure de ce lieu qui reste encore aujourd’hui le plus grand cimetière juif au monde ? Car sans explication préalable, tout visiteur de ce lieu si complexe risque de passer à côté de l’essentiel et de ne rien retenir. N’est-ce pas Annette Wieviorka, l’historienne spécialiste de la déportation des Juifs de France, qui avait écrit dans son excellent Auschwitz, 60 ans après (éd. Robert Laffont) « qu’il n’y a rien à voir à Auschwitz-Birkenau si on ne sait pas ce qu’il y a à y voir ». Cet écueil n’a heureusement pas échappé aux organisateurs de ce voyage interconvictionnel. Lors d’une journée de préparation organisée une semaine avant le voyage, des historiens spécialistes de la Shoah et des crimes de masses ont expliqué aux participants les spécificités d’un génocide et ce qui le distingue des autres crimes contre l’humanité. De la même manière, une attention particulière a été accordée à l’histoire et au fonctionnement d’Auschwitz et de ses différents sites. « En raison de l’expérience que nous avons acquise lors des visites des lieux de mémoire, nous avons constaté que sans préparation pédagogique et historique, ces visites ne servent à rien », explique Philippe Plumet. « Il est indispensable de préparer ces visites à travers une mise en contexte historique préalable. Il s’agit d’expliquer aux visiteurs ce qu’ils vont voir. D’autant plus que les éléments essentiels de la Shoah ont été effacés par les nazis : les chambres à gaz et les fours crématoires ont été dynamités par les Allemands. Il faut donc expliquer ce qui s’est passé et comment cela s’est passé. Sinon, arrivés sur place, les visiteurs, jeunes ou adultes, ne saisissent pas la portée du crime qui s’est commis dans ce vaste complexe ».

    Rendre Auschwitz à l’histoire

    Aussi indispensable soit-elle, la visite d’Auschwitz-Birkenau n’est pas un vaccin contre l’intolérance. Il est illusoire de croire que cela fait du visiteur un démocrate modèle. Mais en plaçant l’histoire au cœur de cette visite, cette dernière peut laisser, non pas un choc spectaculaire, mais des traces profondes qui permettront au visiteur de comprendre ce qui s’est passé à Auschwitz-Birkenau où plus d’un million de Juifs ont été exterminés. « Rendre Auschwitz à l’histoire, c’est surtout le rendre aussi lisible que possible », insistait Annette Wieviorka. 


     
     

    Ajouter un commentaire

    http://www.respectzone.org/fr/
    • Par redouan - 5/06/2018 - 22:28

      je m appelle redouan et j aimerai bien être mis au courant par la fondation Auschwitz pour une prochaine visite sur ce lieu en mémoire des defunts
      merci
      bav

    • Par HERBECQ Daniel - 6/06/2018 - 14:36

      En ma qualité d'agrégé professeur d'Histoire Contemporaine retraité (75 ans le 16/08 prochain), je donne à titre gracieux (sauf les frais de déplacements s'ils s'avèrent trop importants !) et bénévolement des conférences relatives à Anne FRANK et à la SHOAH.
      Je suis membre effectif et actif de l'Association pour la Mémoire de la Shoah).