BD

"Varsovie, Varsovie", les archives sauvées de l'oubli

Jeudi 1 juin 2017 par Roland Baumann
Publié dans Regards n°863 (1003)

Parue fin mars, la bande dessinée Varsovie, Varsovie de Didier Zuili rend hommage à l’œuvre de résistance et d’histoire réalisée par Emanuel Ringelblum et l'organisation Oneg Shabbat (« Joie du Shabbat ») en 1939-1943.

 

Retrouvées après la guerre dans les ruines du ghetto, conservées à l’Institut historique juif de Varsovie (ZIH) et inscrites depuis 1999 au registre « Mémoire du Monde » de l’UNESCO, les archives Ringelblum regroupent quelque 6.000 documents, totalisant 35.000 pages : documents officiels, documents sur la Résistance, témoignages sur le sort des communautés juives dans toute la Pologne occupée, textes littéraires, lettres privées, etc. et aussi des œuvres d’art ! Une collection unique de documents historiques dont presque tous les auteurs sont morts, victimes des nazis.

Dessinateur de bande dessinée et cinéaste marseillais, Didier Zuili s’est inspiré de l’histoire de Ringelblum et de son groupe clandestin d’archivistes de l’Oneg Shabbat pour créer une remarquable œuvre graphique, au scénario captivant, dont les trois protagonistes sont Ringelblum lui-même, le jeune Jonasz Heller, qui rejoint la résistance juive et dont le journal personnel figurera parmi les archives du ghetto, et enfin la petite Yentl Perlmann, sauvée des nazis par Jonasz après l’assassinat de ses parents résistants. Varsovie, Varsovie commence avec le retour de Yentl à Varsovie en 2017. Professeur d’histoire contemporaine aux Etats-Unis, la survivante du ghetto rencontre des lycéens polonais. Elle leur parle de son histoire, évoque l’œuvre de Ringelblum et de tous ses amis, ces résistants de l’ombre dont il faut aujourd’hui plus que jamais continuer de transmettre la mémoire. Leurs archives cachées, puis sauvées de l’oubli ont été à l’origine d’un énorme travail de mémoire, permettant au monde de rétablir toute la vérité sur la vie des Juifs polonais durant la Shoah et de rendre justice à la résistance juive face à l’anéantissement.

L’œuvre d’art contre la barbarie

Didier Zuili conçoit sa BD comme un acte de transmission de toute cette mémoire de résistance civile au nazisme. Comme il le souligne, cette remarquable BD historique, dont les neuf chapitres sont suivis d’une brève histoire du ghetto de Varsovie écrite par Georges Bensoussan, est le fruit d’un travail de longue haleine : « Un travail quotidien de quatre années, entre les recherches, l’écriture du scénario, les relectures puis la mise en images et en couleur. J’ai essayé sans succès hélas pendant trois ans de faire publier les dessins de Jim Kaliski sur la vie des Juifs de Bruxelles sous l’Occupation nazie. C’est en travaillant à ce projet que j’ai lu Chronique du Ghetto de Varsovie d’Emanuel Ringelblum, dont le combat visionnaire m’a infiniment touché. Il m’a semblé nécessaire de parler de cette résistance juive face à la barbarie nazie, globalement occultée, alors qu’elle fut si importante. J’ai voulu redonner vie, à ma façon, à tous ces résistants juifs, montrer leurs vies et leur courage ». Didier Zuili justifie son recours à la fiction dans sa magistrale représentation graphique de l’histoire de ces résistants juifs du ghetto : « Au départ, j’avais peur de trahir la réalité, ce que tous ces êtres ont vécu. J’avais le sentiment que jamais je ne pourrais rendre compte de toute cette souffrance… Puis, le désir de transmission a été le plus fort. J’ai compris que dans tous les cas, toute œuvre basée sur cette réalité effroyable est une “transposition”, une “fiction”, et que nous tous, nous ne sommes aujourd’hui que les témoins des témoins... Je pense que quel que soit le médium utilisé, un livre d’histoire, un poème, un roman, une musique, un film ou une bande dessinée, l’œuvre d’art peut remplir sa fonction et son devoir de transmission. Les témoins et rescapés de la Shoah étant de moins en moins nombreux, la création est le seul moyen de prendre le relais de la vérité. L’œuvre n’est plus alors qu’un point “d’arrivée”, mais doit être aussi le point de départ, pour dire, éclairer, éveiller, prolonger ce combat qui n’en finira jamais de la lutte contre toutes les barbaries ».

Didier Zuili, Varsovie, Varsovie, éd. Mababout (collection Marabulles)


 
 

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