Livres

Valérie Zenatti : "Mensonges"

Jeudi 5 mai 2011 par Hannah E.

Valérie Zenatti traduit l’œuvre d’Aharon Appelfeld, mais quel lien ces deux écrivains entretiennent-ils vraiment ? Réponse dans un texte très intimiste, qui oscille entre le réalisme et l’onirisme. Un troublant dédoublement de deux enfants ballotés par la vie.

« Le mensonge a une forme de vérité », qu’en est-il de l’écriture ?

René Char dit que « les mots savent sur nous des choses que nous ignorons ». Il y a dans l’écriture un processus mystérieux quant au jaillissement de la vérité. Or, les mensonges peuvent aussi accéder à une certaine vérité. Le livre s’ouvre sur « Je suis Aharon Appelfeld », ou comment la traductrice est imprégnée par la voix de l’écrivain. Ensuite, une gamine ment à sa mère pour voir le film Holocaust, car elle devine la réalité de la guerre. Troisième mensonge : cacher de gênantes origines séfarades, parce que je porte en moi cette histoire. L’identité originelle et celle qui se construit au fil du temps sont des vérités complexes.

Pourquoi Aharon Appelfeld est-il votre héros ?

La collection « Figure libre » consiste à dire qui on est à travers son héros. Cet homme affronte tout ce qu’on redoute quand on est petit, et il y survit : la mort de sa mère, l’abandon, la solitude dans la forêt, le froid et la faim. D’un humanisme extraordinaire, il en ressort grandi. J’admire l’écrivain pour sa capacité à donner réellement vie aux personnages. Ce livre cerne le cœur de notre relation, un noyau très intime situé hors du temps. Certains points communs sont étonnants. Aharon avait 8 ans quand la guerre a éclaté, je découvre la Shoah au même âge. A 13 ans, nous arrivons en Israël et apprenons l’hébreu. Je superpose nos deux voix, afin de parler de moi en transparence. Autant de pièces d’un puzzle autour des questions identitaires et de l’écriture.   

En quoi le thème du miroir nourrit-il ce livre ?

J’ai compris très tôt qu’on ne peut pas exister seul. Avoir un livre, entre les mains, revient à se trouver face à un autre moi-même. Mon écriture est toujours liée au lieu, car il détermine tout. Je ne parle pas pour Aharon, mais je crois que nous sommes en quête d’un endroit, où l’on se sent chez soi. C’est l’écriture, la langue et soi-même. Les mots constituent mon refuge, alors qu’Aharon sait qu’ils peuvent être mensongers (cf. « Arbeit macht frei »). Pendant la guerre, le mutisme le protège en cachant son identité juive. L’hébreu le sauve et lui permet de faire revivre les siens. Outre le processus de création littéraire, ce livre veut capter le cœur d’une vraie rencontre. Quels que soient l’âge et l’expérience de vie, c’est toujours la rencontre de deux enfants…

« Sommes-nous encore des enfants ? », telle est la question qui hante le conte final.

Le conte est le seul moyen d’exprimer la rencontre entre deux enfants, Aharon et moi, car il abolit les années. Cette « intra-fiction » reflète l’histoire intérieure qu’on vit dans la rencontre avec quelqu’un ou avec soi-même. La guerre a volé l’enfance d’Aharon, mais il la retrouve dans l’écriture. Survivre, c’est résister à ce que les autres veulent tuer en nous. En traduisant son œuvre, j’écris les livres que je ne peux pas écrire seule. Je n’en ai ni la capacité, ni l’autorisation, alors j’ai besoin qu’Appelfeld me prenne par la main. Pour lui, l’écriture n’a pas valeur de témoignage ou de guérison. Sa mission ? Redonner vie à un maximum de gens, assassinés lors de la Shoah, sinon ils disparaîtront à jamais. Ainsi, il saisit quelque chose du monde qui a vacillé, disparu. Digne d’un archéologue, il redonne un souffle de vie à ces vestiges.

En bref

« L’écriture permet de trouver une partie de ce que nos vies contiennent et qu’on ne comprend pas toujours… » Valérie Zenatti écrit des livres pour grands et petits. Elle est aussi la brillante traductrice d’Aharon Appelfeld. L’écrivain israélien est son héros. Plus que l’affection et le lien de la plume, ils sont unis par un parcours ponctué par l’enfance, l’errance, l’aliénation, Israël et l’appropriation d’une langue qui leur est propre. Comment les mots peuvent-ils dévoiler ce qui les a blessés et constitués ? Trois volets retracent leurs étranges ressemblances. Ils se rejoignent dans les profondeurs d’une forêt, qui leur révèle l’horreur et la douceur humaine. 

Valérie Zenatti, Mensonges, éditions L’Olivier


 
 

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